AVANT-PROPOS
Le milieu économique, facteur pathologique. — Légilimité de l'intervention des sciences médicales - dans les questions sociales.
Tout le monde connaît, au moins en gros, la théorie de la sélection de Darwin et cette expression Zulte pour l’eæistence est devenue banale par l’usage qu’on en fait à tout propos.
Rien n’arrive au sein des sociétés humaines, il ne s’y produit aucun des événements déplorables auxquels nous sommes obligés de prendre part sans que l’on ne prononce en guise d’explication cette formule fatidique : /wtte pour l'existence.
Formule universelle, suffisante à expliquer en gros et en détail tous les faits économiques les plus obscurs. Avec une philosophie passive née du fatalisme ou de la résignation, on admet que cet état de lutte est nécessaire, que la vie ne va pas sans une certaine somme de douleur, contre laquelle les efforts de l’esprit humain et la médecine en particulier sont impuissants. Il y aurait là une
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nécessité inéluctable inhérente à l’état de vie en société et au milieu naturel où l’homme doit vivre.
Si l’on admet une pareille maxime, comment rendre compte de l’existence des sociétés ? Sans doute on exposait que les animaux à rester isolés couraient les plus grands risques, soit de mourir de faim, soit d’être la proie de leurs ennemis, tandis que la vie en société procurait plus de sécurité et de facilité pour l’existence ; de cette comparaison très simple et purement expérimentale sont nées les sociétés animales ou humaines.
Mais si la vie en société n’a d’autre but que de fournir des armes à chaque individu pour livrer bataille contre des espèces différentes, comment peut-on soutenir qu'entre les membres du même groupe naturel ou société, il doit y avoir toujours une guerre implacable parce que le veut ainsi la loi naturelle. La contradiction est flagrante, ce qui n'empêche pas bien des gens d’y tomber.
Une société n’a de raison d’être qu'en vue du succès des individus qui la composent, et l’on irait ériger en dogme scientifique que ces mêmes individus n’échappent pas à une mystérieuse nécessité de s’affaiblir mutuellement, de se détruire les uns les autres en des luttes fatales ! Que ce soit là un fait observé, c’est juste, mais dire qu’il est nécessaire, c’est injurieux pour lesprit humain, c’est vouloir éterniser son asservissement à une puissance occulte.
Le mystérieux n’est pas compatible avec l’activité humaine, chassé de plus en plus de la nature par les découvertes des savants, il rentre par la porte des faits économiques, plus complexes encore que les phénomènes naturels, en grande partie expliqués et régis par l’homme.
Mais bien que le milieu économique soit artificiellement créé par l’homme, ses lois lui échappent généralement, en tout cas le dominent et restent en dehors de ses moyens d'action parce qu’individuels.
De sorte que pour lindividu isolé, qu'il soit victime des influences atmosphériques, foudre, inondations, tremblements de terre, ou des influences économiques, chômage, famine, maladie, le résultat est le même au point de vue de la souffrance. Personne ne nie le droit de se soustraire le plus possible aux souffrances qu’engendre le milieu cosmique. Pourquoi alors dire qu’il faille accepter comme nécessaires celles qui émanent du milieu artificiel créé par nous et dont le propre est de varier d’un point à l’autre du temps et de l’espace ?
C’est au contraire le devoir des pouvoirs publics d’atténuer les conséquences d’un état de choses trop préjudiciable au plus grand nombre non seulement par des lois. d'assistance mais par des lois préventives. Certaines écoles économiques, par une aberration que l’on ne peut concevoir, protestent contre ces lois au nom de la liberté.
La liberté certes est le plus grand des biens; mais parce qu’elle est digne d’être passionnément aimée, on doit désirer qu’elle soit le patrimoine de tous et non l’apanage de quelques-uns, qui, selon le mot de Montesquieu, « la trouvant si bonne, voudraient prendre celle d’autrui. »
La monstrueuse inégalité que les banques et l’industrie ont produite dans la répartition des richesses n’échappe à personne, pas même à ceux qui veulent la justifier par des théories d’école en la présentant comme une conséquence naturelle et nécessaire du « laissez faire » et de la libre concurrence,
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Mais les gens sensés ne peuvent pas admettre qu’il y ait des maux logiques et nécessaires, ni laisser la lutte produire tous ses ravages sous prétexte qu’ainsi le veut la nature. Le monde intellectuel admet au contraire que la lutte pour la vie entre des combattants inégalement armés est un de ces maux, et le plus grand de tous, dont le résultat a été la lutte des classes.
On pense au contraire, qu’il faut s’efforcer d’en atténuer les excès par de sages limites apportées à la liberté dont l'exercice intégral est incompatible avec l’existence en société. Plus augmente la civilisation d’une société, par la division du travail et des services, plus notre dépendance mutuelle s’accentue et devient la règle universelle. Mais la dépendance réciproque implique le devoir et la garantie du secours réciproque, qui est bien différent de la charité et de la philantrophie qu'invoquent les uns ou les autres des partisans du se/f-help.
La question de l’intervention de l’Etat dans l’exercice de ce principe de solidarité nécessaire est même la seule qui divise encore les gens de bonne foi. Ce n’est plus que dans la question d’application que l’on discute. On ne répond plus aux protestations hypocrites que font au nom de la liberté et de la Révolution ceux qui veulent maintenir le plus monstrueux des privilèges, celui du monopolé des richesses.
Bénéficiant d’une manière exagérée des avantages sociaux grâce auxquels ils ont pu conquérir la suprématie, ils voudraient dès lors tenir dans une dépendance et un asservissement déprimants ceux qui abordent la lutte dans des conditions d’infériorité et pour lesquels la liberté qu ils invoquent resterait à l’état philosophique.