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Du Rôle de la douleur

Le û]$ d'un prince sorlail par la porte orientale de la ville où résidait son père, pour se rendre à un jardin de plaisance, et rencontra sur sa route un vieillard décrépit» A cet aspect ii demande à son cocher si la vieillesse et son triste cortège sont la condition particulière de la famille de cet homme, ou bien la loi de toutes les créatures. Le cocher ayant répondu que c'était la loi de toutes les créatures, le jeune prince s'écrie : Qu'ai-je à faire alors avec le plaisir et la joie? Et ii fait détourner son char et rentre dans la ville. Une autre fois il sort par la porte du sud, et rencontre un malade dans un état déplorable. Ayant fait sur la maladie la même question que sur la vieillesse* et reçu une réponse analogue, il rentre de même dans la ville, sans vouloir pousser plus loin.

Ces rencontres et d'autres encore qu'il lit en sortant par la porte de Touest et celle du nord décidèrent de

l'avenir du jeune homme. Il lenunea au trône et aux splendeurs royales. 11 se retira dans la solitude pour méditer sur le problème de la douleur et sur les moyens d'en délivrer rhumanitc *.

Ceci se passait dans Tlnde, il y a plus de 2400 ans. Cher lecteur, qui vivez en Europe, y trouvez-vous les conditions de rexistence bien changées? Connaissezvous un point de l'iiorizon vers lequel vous puissiez tourner vos regards sans découvrir des douleurs? Vous-même n'avcz-vous jamais souffert? Votre corps est-il exempt des maux et des inûrmités sous lesquels gémit la nature humaine ? Votre âme ne connaît-elle ni les cha^ïrius, ni les regrets, ni les déchirements, ni les déceptions, ni les affections brisées, ni les espérances détruites? Et si la douleur aujourd'hui vous épargne ses impressions naviantes, ètes-vous à jamais assuré contre elle? Serez vous plus heureux que le poëte qui chantait :

.... Il n'y a pas dans mon cœnr Une fibi'e qui n'ail k-sodiu' sa douleiu !

Pas un clicvpii blanchi de ni.i icte prncliéo Qui n'ait été broyé comme l'iiei be faucliée ! Pas un amour en moi qui n^ait été frapp, Un espoir, un désir qui n'ait péri trompé!

Mais si la douleur est un fait universel, il est un

autre fait universel aussi : c'est le désir d'en être délivré. Et je ne croi^ pas être démenti, en affirmant

* Histoire du boiuhllm Sakya Moani, irad. par Pb. Ed. Foucaox. Pjuîs, B. Duprat, 1860, p. 181 clc.

qu'il se rencoiilrcrait plus de personnes disposées à déclarer avec le livre des Proverbes : Les jours du malheureux sont mauvais ! — qu'à dire avec Jésus :

Heureux ceux qui sont dans rafiliclion !

Avant d'aborder la question de la délivrance de la douleur, il ne sera pas inutile de demander ce qu'elle est, d'où elle vient, à quoi elle sert, en un mot quèl est son rôle dans le monde ?

Qu'est-ce que la douleur? quelle est son origine? L'importance de cette question ne saurait échapper à persouue. Mal résolue, elle ne peut avoir pour notre vie entière que les plus fâcheuses conséquences. Comment la tradition la résout-elle?

Mettant sur la même ligue la douleur et la mort, elle nous présente Tune et l'autre comme un châtiment de Dieu, comme le triste fruit du «péché de notre premier père». L'homme, nous dit-elle, avait été créé pour vivre en ce monde, non-seulement immortel, mais exempt de douleurs. Ai la douleur ni la mort n'entraient primilivement dans les plans de Dieu. Sans la «chûte» l'une et l'autre seraient à jamais in-, connues parmi vous.

Nous avons traité, à une autre occasion, la question de la mort ^ Nous avons démontré que la mort, loin d'être un châtiment, est un bienfait de Dieu, et que,

1 Mort et immortalité. Trob lettres à nn rationaliste. 3* édît. Strasboiii^, Heitz, 18Cf>.

dès l'origiue» elle constitue un agent nécessaire dans les plans de sa providence.

Admettons maintenant que la tradition qui se trompe sur la question de la roort, ait raison sur celle de la

douleur, que la douleur efTeclivenient ne fasse point partie des plans de Dieu. Concevons un instant le monde» la société humaine privée de cet élément si redouté. •

Pour ne pas confondre deux ordres de faits différents, le domaine de la matière et celui de Tesprlt, envisageons successivement les maux du corps et ceux de Tàme , la douleur physique et la douleur morale.

Voici un exemple très-simple, pris dans la vie journalière.

Votre enfant s'empare d'un rasoir et le manie imprudemment. 11 se blesse au doigt et le sang coule. Dans les conditions actuelles, il vient en pleurant vous montrer son doigt, et la douleur quMl éprouve est pour lui un précieux avertisscinenl de ne pas se livrer à des imprudences nouvelles. Mais nous supposons en ce moment la douleur bannie du monde. Il s'ensuit que l'enfant ne sent rien. Ne souffrant pas, il n'est pas averti par le mal que lui cause sa blessure qu'il y a pour lui du danger à toucher ce rasoir, il

continue donc à le manier sans réflexion. Il se hache

dans les chairs à cœur joie, au point d'atteindre un organe essentiel, et — se donne la mort.

Reconnaissez-vous ici déjà Totilité de la douleur? Découvrez-vous le rôle qu'elle joue dans le domaine des choses physiques?

Éclairés par cet exemple familier, transportonsnous, en pensée, à Tépoque où les hommes ont commencé à se répandre sur celte terre, domaine encore inconnu et complètement inexploré.

L'origine elles premiers développements de la race humaine préoccupent vivement aujourd'hui Tattention de la science. Sur ces points, comme sur mille autres, la grande Bible de Dieu, la nature, interrogée, fournit des réponses bien différentes de celles qu'une tradition plus de vingt fois séculaire a imposées et inculquées aux nations occidentales. On a cru généralement jusque dans ces derniers temps, que Fapparilion de rtionmie sur notre globe ne remontait guère au-delà de 6 à 7000 ans, et que ce premier fils de Dieu s'était présenté, dès sa naissance, dans tout l'éclat de la beauté physique et de lu pureté morale. Depuis 1^63 une éclatante lumière s'est répandue sur cette question, grâce aux découvertes multipliées auxquelles le vénérable Boucher de Perthes * a donné une impulsion si puissante, que ni les contradictions, ni les moqueries, ni la conspiration du silence n^ont

' Il vient d'enUei' dans sa (pialrc viuglicmc année.

pu eu eulravcr les progrès et moins encore en dissimuler les résultats. Les débuts derbunianité, tels que nous lc3 font connaître les restes dont Dieu a permis la conservatiou, furent tout auUcs que 1 imagination des poëtes ne les a décrits. «Quelle idée devons-nous concevoir de Thomme primordial ?» demande un savant qui vient de résumer les découvertes les \)\us récentes sur ce sujet. £t il répond lui-même: «Disons-lc, quoi qti^il puisse en coûter à notre orgueil, l'homme, dans ses instuicls, ses passions et ses besoins, devait alors se rapprocher des animaux. Le feu lui était inconnu, ses dents indiquent qu'il se nourrissait de racines et des fruits de la terre, et s'il faisait entrer la chair dans son alimentation, il devait la dévorer crue. Sa vie vagabonde étant employée exclusivement h ses besoins matériels, n'ayaul sans doute aucune idée d'une puissance suprême, son langage devait se réduire à un petit nombre de vocables dans lesquels, comme nous le montrent encore les Uosehinians et autres peuples inférieurs, les voyelles jouaient le plus grand rôle. Il devait se vélir d'une peau entière non cousue, laissant ses membres exposés à Tintempérie de Tair, et il se livrait au sommeil dans les forêts ou le plus souvent dans des antres obscurs pour se préserver du froid et des animaux féroces \»

C'est au milieu de ces conditions défavorables, et à une époque qui pai ait re.iionter à i2 ou 300.000 an-

1 H. \e lion, L'homme JbssUe, Bi tixelies et Paris, 1967, p. :26-^7.

nées * , que nous allons nous liansporter en pensée. Il n'y a encore sur la terre ni villes, ni villages, ni

routes, ni science, ni art, ni industrie. Los hommes ignorent les conditions de l'existence et les lois de Dieu qui gouvernent le monde matériel, bien que ces lois les enveloppent, comme elles nous enveloppent nous-mêmes, des mille plis d'un inextricable réseau. Impossible de passer à côté d'elles avec indifférence, ni de faire un pas sans être engagé dans leurs mailles sans nombre. Se soumettre à elles est le seul moyen de les avoir pour soi. Les heurter au contraire, c'est s'exposer à être écrasé sans pitié.

Voici donc Thumanité qui sort connue un ruisseau de sa source. Nue, ignorante et faible, elle est appelée à monter réchelle indéfinie du i)rogrès, et tout d'abord à pourvoir à ses besoins matériels.

Nous supposons toujours la douleur absente. Dans cette 11) j)olli(:sc que vont devenir nos ancêtres ? Les uns trouvent des plantes vénéneuses, lis les mangent sans déûance, car nui goût désagréable, nulle sensation douloureuse ne les rebute. Néanmoins les plantes produisent leurs ellets toxiques, et leur absorption entraine la mort. Les autres arrivent au pied d'un volcan dont les abords sont inondés d'une lave en. ignition. Ils s'y enfoncent hardiment et sont consumés sans souffrir. D'autres encore s'avancent dans des

' Dcr fossilt Mensch aits dem IVumdertluU, \on Fablroth. Dutsburg, 486$, p. 40. — Gomp. Sclilcidea, Dos Alttr des Menschengeschkckts. Leipiig, 1865, p. 13-20.

régions glacées, au aiiiieu des neiges et des tempêtes. Nul frisson ne les avertit de se garantir le corps.

Mais le froid, exerçant son pouvoir, accomplit son œuvre funeste, et ils meurent.

Les pieuses légendes des divers peuples de Tan* tiquité allirmeiU que des en\ oyés célestes ont enseigné aux hommes les premières notions de la civilisation, leur ont fait connaître l'usage des plantes, Fagrieulture, Tart de se vêtir, de se construire des cabanes. Ces légendes ont-elles tout-à-fait tort? Non certes, car une divinité bienfoisante s'est mise effectivement au scr\iee des hommes, dès leur entrée dans la vie. Seulement elle ne s'appelait ni Dshemschid, ni Taut, ni Cérès ni Apollon. Elle se nommait : la douleur. Elle a d'abord instruit les hommes par élimination, si Ton peut ainsi parler, c'est-à-dire qu'elle leur a montré ce qui leur était nuisible, ce qu'ils devaient éviter. A chaque instant ils se heurtaient contre les lois divines. De chacun de ces chocs, la douleur leur apprenait à tirer une leçon, un enseignement précieux. Souvent tel individu, plus imprudent, ou plus hardi que les autres, se lançait en aveugle, malgré ces avertissements sévères et toujours répétés. La mort alors, avee sa tragique éloquence venait dire plus haut aux survivants : Voici un écueil qu'il faut édter! Ils retenaient enCn la leçon, et le sacrifice d'individus isolés préservait l'espèce humaine tout entière de la perte.

11 ne s'est pas fait un pas dans la voie royale du

progrès, sans que la douleur suit inlerveuue; et, dans les commencemeDts surtout, chaque étape franchie a été signalée par un nombre prodigieux de victimes*

A la douleur s'est associée plus tard sa fille, Vexpé^ rience, qui depuis lors remplace la mère toutes les fois que les hommes se trouvent en présence d'une loi connue, mais qui ne saurait faire son office lorsqu'ils se heurtent contre une loi nouvelle, inconnue encore.

Grâce à ces deux génies tutélaires, la douleur et Vexpérience, nous savons aujourd'hui, que nous ne sommes pas jetés dans le vide et dans Tabandon, mais placés dans un monde où règne un ordre physique, déterminé par des lois auxquelles il faut que nous nous soumettions, non- seulement pour ne pas souffrir, mais aussi, et surtout pour trouver le bienêtre et le bonheur. Il faut donc que nous prenions à tâche tout d'abord d'apprendre à connaître ces lois, et de les faire connaître 'k nos enfants, pour leur éviter comme à nous les souffrances par lesquelles ont dû passer les générations qui nous ont précédés.

Imprudents parents, pourquoi négligez-vous cet im[>érieux devoir? Pourquoi, au lieu d'initier vos enfants aux lumineuses conquêtes de ia douleur et de rexpérience, continuez-vous à leur off^rir, comme première nourriture, les erreurs des hommes d'autrefois, et ralentissez- vous ainsi Tessor de Thumanité vers le but de ses brillantes destinées? Où avez- vous jamais vu l'homme fait, s'asseoir pour s'instruire, aux pieds d'un enfant? L'humanité au dix- neuvième

siècle, n'est-ce pas I liumme devenu majeur? nous vouiez qu'au lieu de puiser son savoir dans les trésors accumulés jusqu'à ce jour, par les efforts et ]es souffrances des générations antérieures, elle écoute l'écho des bégaiements de son enfance, et admette comme «paroles de Dieu» les rêves grossiers de son imagination puérile? IN'est-ee pas l'obliiicr à tourner sans relâche dans le même cercle, à repasser sans fin par les mêmes stations, et forcer la douleur à redevenir son institutrice, alors que la voix plus douce de rexpérience eût suili pour l'éclairer ?

Quoi qu'il en soit, douleur, quand tu nous affliges, dans le domaine des choses matérielles, tu viens, non pas en ennemie, mais en messagère de Dieu I Tu nous avertis que nous avons violé une loi divine, que nous avons fait fausse route, et tu nous invites h en chercher une meilleure. Puissions-nous t'accueiiiir toujours avec reconnaissancè et bénir ton œuvre! Puissions-nous ne jamais nous lasser de suivre tes avis, et le bonheur sera notre partage ! Nous reconnaîtrons alors que Jésus avait raison de dire : «Heureux ceux (jui sont dans rallliction!» Nous comprendrons la vérité profonde de ce passage de Tépitre aux Hébreux, si paradoxal sous sa forme antique, ch. Xil^ A . 0-7, et qu'en laiii;ai^e moderne nous traduirions ainsi : «Ne méprisez pas les avertissements de Dieu, et ne perdez point courage lorsqu'il vous fait souffrir. Carie Dieu visant avertit par la soulTraneo ceux qu'il aime, et il sauve par la douleur tous ceux qu il reconnaît pour ses (ils.»

Passons k la douleur morale. Nous entrons dans une sphère toute différente, où il est plus diflicile de

s orienter. Dans le monde matériel on peut se convaincre d'une façon en quelque sorte palpable, que chaque souffrance, bien comprise, offre Toccasion d'un progrès, d'un accroissement de bien-être, soit pour rindividu, soit pour Thumanité.

Ces effets ne paraissent pas aussi évidents dans le monde moial. Voici une âme sur laquelle réprouve et Tafflîction s'acharnent sans répit, une mère, par exemple, tpii perd successivement son époux, ses enfants, sa fortune, sa santé. Nous accourons auprès d'elle, comme les amis de Job. Par quelles paroles, |)ur quelles considérations la consolerons-nous? En quoi cette accumulation de souffrances peut^lle contribuer a son bonheur? Eh! n'a-t-elle point, par ces pertes successives, vu (arir précisément la source de sa félicité? Néanmoins ces souffrances ne Taffligent pas en vain. Ces épreuves ne la fra])pent point au hasard. Elles ont un but. La justice, la sagesse, Tamour du Dieu parfait en sont les garants certains. Dieu «qui compte les cheveux de nos têtes,» compte aussi nos éprouves et nos souffrances. Pas un soupir ne gonfle notre cœur, sans qu'il le connaisse. Pas une larme n'humecte notre paupièr-e, sans être pesée dans la ba-

lance de sa suprême équité. Ayons donc patience, et ne perdons pas la foi en Dieu, en sa justice, en son amour. C'est la foi cn^ Dieu qui nous empêche de croire que si le but de nos douleurs ne nous est pas toujours révélé sur cette terre, il faille renoncer k le connaître. Klle nous ouvre des horizons nouveaux, et nous fait entrevoir plus haut la consolation et la joie. Elle nous élève au-dessus des ténèbres de la vie présente, et nous transporte par-delà les limites de ce monde, jusqu'aux sphères éclatantes de l'infini et de réterni té. En nous montrant le lien qui unit Texistence actuelle aux temps futurs comme à ceux qui ne sont plus, elle déroule à nos yeux un vaste et magnifique tableau qui embrasse le passé, le présent et l'avenir; où l ombre se marie à la lumière et les taches aux splendeurs, non pour obscurcir, mais pour mettre en relief les harmonies de l'ensemble.

Quel ravissant spectacle, s'il nous était donné de contempler ce tableau, autrement que par les yeux de la foi! Ce qui nous frapperait dès Tabord, ce serait la découverte d'un ordre moral, aussi régulier, aussi solide, aussi inflexible que l'ordre physique de l'univers. Nous verrions toutes les âmes, soumises à cet ordre, comme baignées dans les rayons de la loi morale, et tout ensemble unies entre elles par le lien de la solidarité. Nous verrions la souffrance suivre la \iolation de la loi de Dieu, aussi infailliblement (jiie dans le monde matériel, mais aussi dans le même but, non pour châtier, mais pour avertir, pour pré-

server, pour sauver. Les afllictions des «juslesi» nous étonneraient moins; elles nous apparailraient comme la conséquence de Tuniverselle solidarité qui fait souffrir les uns des méfaits des autres, eouiine elle leur ofiTre les fruits de leurs actions justes et généreuses; qui rend malheureux tel fils, parce que son père a péché, et comble tel autre d'un bonheur qu'il doit aux vertus du sien, non à ses propres mérites.

Quelle que soit donc la source de nos douleurs morales, soit qu'elles découlent de notre propre violation de la loi divine, ou de celle de nos semblables, toujours est-il qu^elles ne nous affligent point au hasard, qu'elles sont, elles aussi, des messagères célestes, qui nous murmurent à Foreille : Sursmt corda, élevez les cœurs ! Si c'est nous qui sommes coupables, elles nous engagent à nous détourner de la voie d'iniquité, pour revenir dans celle du bien* Si ce sont d'autres qui causent nos peines, eUes nous stimulent à incarner avec d'autant plus d'énergie la loi morale dans notre propre existence pour conârihuer dans une plus large mesure à la rédemption de nos frères, et prévenir le retour des mêmes coups douloureux.

Dans Tune et dans l'autre alternative, qui ne volt

Tutilité de la douleur pour le monde des âmes ? Qui pourrait nier qu'elle a sa place marquée dans les plans de Dieu ?

Mais enfin, objecterez -vous, l'humanité ne pourrait-elle pas s'en passer? Le développement spirituel

uigiii

ne pourrait-H pas s*effectuer comme la croissance du corps, qui généralement s'opère sans aucune douleur?

Puisque vous le voulez, reprenons l'bypotlièse déjà faite pour la douleur physique. Supposons la douleur morale supprimée à son tour, noa-seulenieut dans le présent et dans l'avenir, mais avant tout dans le passé. Considérons les conséquences de votre vœu. Jé n'insiste pas sur la plus apparente, sur la large et profonde trace que la douleur a laissée dans la littérature de tous les peuples. N'oubliez pas toutefois qu'en balayant la douleur, il vous faut balayer avec elle tout ce qu'elle a produit. U vous faut effacer d'un trait de . plume les quatre cinquièmes des plus belles et des plus consolantes poésies de Thumanité. Il vous faut enlever des trésors littéraires, tous ces psaumes touchants, tous ces admirables cantiques, que nous ont légués les générations descendues dans la tombe, sublimes épaiichements de Tâme, qui doivent leur origine à la puissante étreinte de la douleur.

11 faut laire plus, il vous faut supprimer dans le cœur humain la pitié, la commisération, la charité, l'affection, le dévouement, tous ces sentiments .sympathiques qui naissent à la vue de la douleur. II vous faut arracher des annales du monde toiis ces traits généreux, toutes ces nobles actions, tous ces purs dévouements, tous ces grands sacriiices, les plus nobles fleurons de la couronne qui pare le front du genre humain, et que la douleur seule a produits.

Est-ce tout? Non hélas ! 11 vous faut bannir de This-

DigitiTori h^i7fi)OgIe

toire, les noms iniuioi tels de ceux qui nous onl appoiié le baume pour nos blessures, qui ont fait luire une céleste lumière au milieu des ténèbres de nos cœurs, qui ont versé la consolation, comme un nectar, à nos âmes altérées. 11 vous faut anéantir dans la mémoire des hommes, leurs paroles qui ont adouci nos maux, qui ont séché nos pleurs; le souvenir de leurs efforts |;igantesques pour conduire à la justice, à la vérité, au bonheur soit des peuples isolés, soit Thumanité tout entière. Comme le Christ a chassé les vendeurs du temple, chassez donc du sanctuaire les Moïse, les Zoroastre, les Confucfus, les Bouddha, et avant tous le Christ lui-même. Ces majestueuses ligures qui honorent le genre humain, qui nous ont révélé les richesses de Dieu et les royales grandeurs de Thomme, n ont plus rien à faire dans un monde d'où vous avez banni la douleur.

Voyez maintenant où vous êtes arrivés. Plus de douleur, mais aussi plus de miséricorde, plus d'amour, plus de noblesse, plus de grandeur, plus rien de ce qui élève et glorifie l'humanité. D'élimination en élimination, d'amoindrissement en amoindrissement vous êtes tombés peu h peu à Tétat d'êtres que je ne saurais plus définir. Entre vous et le caillou dites-mol quelle sera désormais la différence 1

Ah , laissons la tradition méconnaire l'œuvre du Dieu souverainement sage, et divaguer sur les causes qui ont placé le monde et les hommes dans les conditions

où ils se trouvent. Quant à nous, proclamons la sagesse, admirons les combinaisons merveilleuses de la Providence éternelle» Non, la douleur n'est pas venue par surprise, elle n*est point entrée dans le monde, à la suite d'un mouvement de colère du Dieu immuable. Dès avant l'apparition des hommes, elle était voulue par lui, conçue par sa sagesse, instituée par son amour. Acceptons-la donc avec reconnaissance; qu'elle soit auprès de nous l'interprète de sa pensée, le divin mentor chargé de faire notre éducation physique et morale, de nous guider dans la sainte tâche dont le but est d'agrandir, de développer, d*ennoblir notre être, pour devenir fils de Dieu, en nous vouant au service de nos semblables.

Tu ùk rhomme, ô doulenr ! oui Hiomnie tout entier! Qui ne te connaît point, ne sait rien d'ici-bas; Il finile mollement la ten'e, il n*y yit pas. Pnission8*noas accepter ce que tu nous envoies ! Les maux seront nos biens et les soupirs nos joies. Tu nous traites, douleur, en Êivoris des deux Quand tu n'épargnes point les larmes à nos yeux ! Car tu n'es pas la mort de l'âme, mais sa vie, Et ton bras, en fiappant, relève et vivifie !

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