Anatole France, La 'Oie littéraire^ t. III, p
P. DE NoLHAC. — Pétrarque, 2
dont les grandes lignes sont demeurées, en établissant entre
les écrivains des distinctions que tous ses successeurs n*ont
pas faites avec autant de sûreté. Il n'a point célébré en bloc ■
l'antiquité et mis sur la même ligne tous les auteurs anciens. ♦
Il en est un petit nombre qu'il a lus à foiid et relus sans cesse,
Virgile, Cicéron, Horace, Tite-Live, les deux premiers
surtout, « pour qui, dit-il, l'admiration l'avait conduit à
l'amour, et avec qui sa longue étude l'avait rendu tellement
familier, qu'il ne pensait pas qu'on pût l'être autant avec des
vivants. » Ce qui l'a séduit dans la littérature antique, c'est
le caractère d'œuvre d'art. Pour la première fois depuis des t
siècles, on n'en peut douter, la perfection de la forme a
décidé des préférences d'un esprit. Cette recherche du beau ,
pour lui-même et cette distinction établie entre des produc- ■
tions qui le révèlent inégalement, font une des plus fécondes |
initiatives de Pétrarque ; en même temps, elles instituent à
nouveau, à la fin de ce moyen âge qui ne l'a point connue, la
critique littéraire. \
Il plaît de proclamer ici que cette œuvre considérable d'érudition et de pensée, dont l'importance apparaît davantage à j mesure qu'on l'étudié de plus près, a été accomplie au nom de principes esthétiques et par un poète. Pétrarque rêve et compose en poète, même quand il se croit destiné à restaurer et à reproduire dans ses livres la science des Anciens, et cela seul l'empêche d'être un pédant, alors qu'il sacrifie le plus au pédantisme. Sa richesse d'imagination et sa richesse î plus grande encore de sentiment ont vivifié sa recherche, soutenu son courage dans les difficultés de l'étude et donné à son rôle cette ardeur d'activité et cette continuité d'eff*ort qui en assurèrent le succès. La transformation de la pensée scientifique, amenée par la Renaissance, a commencé par la rénovation de la forme, et cette rénovation est née de l'enthousiasme, d'abord tout littéraire, ressenti par un poète d'Italie. C'est à son intime génie qu'il doit d'avoir été le premier de ces hommes « qui aimèrent les lettres mortes d'un vivant amour et retrouvèrent dans la poussière antique l'étincelle de Téternelle beauté » \
A côté des chefs-d'œuvre, Pétrarque voulut mettre tous les ouvrages de l'ancienne latinité, quels qu'ils fussent, devinant que les plus humbles débris de l'édifice détruit par les siècles avaient du prix pour la reconstitution qu'il méditait. Il y comprenait les Pères, qui étaient pour lui « les anciens » de la littérature ecclésiastique, et il n'oubliait point les auteurs grecs, alors disparus de l'Occident, et dont il parvint à se procurer quelques manuscrits et quelques ébauches de traduction. Que de désappointements dans cette recherche de livres ! que de cris d'indignation contre les âges barbares, destructeurs de tant de trésors! « Autant j'évoque de noms illustres de l'antiquité, s'écriait-il un jour, autant je rappelle de crimes du temps qui les a suivis! Non content de la honte de sa stérilité propre, il a laissé perdre les livres nés des veilles de nos ancêtres et le fruit de leur génie. Cette époque, qui n'a rien produit, n'a pas craint de gaspiller l'héritage paternel. » Il secoue la torpeur de ses contemporains, les rappelle au devoir qui leur incombe de sauver les restes derniers d'une civilisation pleine de grands exemples et de féconds enseignements. 11 s'écrie en une phrase singulièrement consciente : « Je me trouve placé aux confins de deux peuples difi*érents, d'où je regarde à la fois celui du passé et celui de l'avenir ; et la plainte que nos pères ne m'ont pas fait entendre, je veux du moins la transmettre à nos descendants. »
Les livres sont les monuments qui contiennent le plus clairement le dépôt de la pensée antique; c'est de ce côté qu'il convient de se porter d'abord pour la sauver et la répandre. Pétrarque en multiplie donc les copies et enrichit chaque année sa bibliothèque; il veut que tous ses chers Anciens « habitent chez lui », où ils seront en sûreté. Il médite même de les mettre après sa mort à la disposition d'un public d'élite, qui saura conserver et enrichir cette collection, qui voudra surtout y chercher ce qu'il y a trouvé lui-même, non seulement des instruments d'étude, mais encore le délassement et la culture désintéressée de l'esprit. C'est la conception d'une bibliothèque publique moderne. Si cette idée n'aboutit point, il n'en a pas moins l'honneur de l'avoir exprimée et de l'avoir jetée peut-être dans le xv® siècle, qui en a vu, avec Bessarion, la réalisation première.
Cependant, il n'est pas tellement absorbé par le « livre »,
qu'il n'envisage ce que nous appelons aujourd'hui Tarchéologie. Il n'a point parlé des monuments romains de la Provence, déguisés à ses yeux, je pense, sous les appellations médiévales ; mais, dans le voyage tant désiré qu'il fait à Rome à trente-deux ans, la grandeur des ruines dont il ne peut méconnaître l'origine lui cause une impression profonde. « Je craignais que les livres ne m'eussent fait concevoir une idée excessive de Rome et d'être désenchanté en la voyant. Bien au contraire : elle fut plus grande jadis et ses restes sont plus grands aujourd'hui que je ne me l'étais figuré par mes lectures. » Il peut, dès lors, évoquer en son imagination, avec une force nouvelle, « le temps des aïeux » et tout ce passé plein de gloire que lui ont, d'une autre manière, raconté les historiens : « Nous avions coutume, rappelle-t-il à un ami, d'aller, après avoir parcouru l'immense ville, reposer notre fatigue aux Thermes de Dioclétien, et nous montions parfois sur la voûte de cet édifice jadis merveilleux ; l'air y est sain, la vue libre, et nulle part on ne trouve plus de silence et de chère solitude... Nos promenades à l'intérieur des murs de la ville à demi détruite, nos repos en ce lieu, tout mettait sous nos yeux des monceaux de ruines. » Il faisait alors à son compagnon émerveillé les récits dont témoignaient pour lui ces vénérables pierres, joignant au souvenir des Brutus et des Camille celui des saints et des premiers martyrs, s'essayant à nommer les collines, les temples, les portiques, acceptant souvent, rectifiant quelquefois les erreurs populaires et les légendes des Mirabilia. Reconnaissons en lui un des premiers érudits qui aient eu le goût de la topographie de la ville de Rome ; surtout, saluons en lui le premier poète qui ait médité en moderne devant ses ruines.
Au bonheur d'admirer ces débris se joint déjà chez Pétrarque le souci de les conserver. Il écrit à Paolo Annibaldi une lettre en vers pour le supplier de restaurer, de défendre au moins ces murs mutilés, qui ont résisté aux Barbares, mais que chaque jour détruisent l'abandon des Papes et la honteuse incurie des habitants : « Ce sera un honneur pour toi d'avoir sauvé des ruines, car ces ruines attestent quelle fut jadis la gloire de Rome inviolée. » Il se montre ici plus rapproché de nous que beaucoup d'humanistes des siècles brillants qui, pleins d'enthousiasme pour les livres et pour les objets
d'art des Anciens, n'ont prêté aucune attention aux. restes de leurs édifices ; il est plus avancé qu'Érasme lui-même, qui a visité Rome à trois reprises et habité l'Italie longtemps sans faire une observation sur un monument antique. Sa religion des ruines n'est peut-être qu'un sentiment de patriote ou qu'une rêverie de poète ; elle le place pourtant au-dessus de ces princes, papes, prélats, grands amis des arts et des lettres, Mécènes généreux et convaincus, actifs promoteurs de la Renaissance, qui détruisent ou laissent détruire les constructions romaines, sans que nulle voix, d'ailleurs, s'élève autour d'eux pour protester avec l'accent indigné de Pétrarque.
La curiosité de notre humaniste n'est pas moins en éveil sur d'autres points. Il achetait, nous dit-il, pendant son séjour à Rome, les médailles que lui apportaient les paysans et il y déchifiFrait avec émotion le nom des empereurs. Moins zélé, moins bien placé aussi que son ami Rienzi, il ne recueillait pas les inscriptions ; mais il lui arrivait d'en lire, d'en citer même, et il se déclarait amateur « passionné » des statues antiques. Il n'y a, en tout cela, sans doute, qu'un pressentiment des merveilleuses études que l'Italie réserve au xv® et au XVI' siècles ; Flavio Biondo et Cyriaque d'Ancone laisseront déjà loin derrière eux les notions confuses de Pétrarque. Pour la recherche des manuscrits au contraire, son zèle ne sera pas dépassé, non plus que le succès de ses découvertes, pas même au temps des Poggio et des Niccoli.
Ce fut un grand jour pour Pétrarque, et auquel longtemps il ne put penser sans pleurer, que celui où, sous le porche de Saint- Agricol, il entretint Nicolas Rienzi de la mission de Rome dans le monde. Il crut avoir trouvé en lui l'homme destiné à relever la République de ses misères et à en renouveler, dans la politique, l'antique splendeur. Lui-même se réservait de rajeunir la gloire littéraire de leur mère commune et de reprendre le travail interrompu de la pensée latine. Le rôle du poète fut ici moins chimérique que celui du tribun. Quand celui-ci tomba à mi-chemin, victime de sa politique à laTite-Live, Pétrarque, bien que douloureusement atteint, ne suspendit point sa marche et remplit jusqu'au bout la tâche qu'il s'était fixée.
Son œuvre est calquée sur celle de l'antiquité qu'il a exhu-
mée. Elle manque d'originalité dans la forme et souvent dans le fond, et prépare toute une littérature d'imitation, qui entravera presque autant qu'elle servira le développement des littératures nationales. Cette imitation, malgré tout, au moment où il en donne l'exemple, est un grand pas en avant et une nouveauté d'une portée extrême. Elle contribue à former des générations rares et vigoureuses, qui vont mettre, de gré ou de force, les arts et les lettres au service d'un idéal oubRé.
Les compositions de Pétrarque et celles de Boccace, qui fut son disciple, aident tout d'abord à maintenir au latin le caractère de langue littéraire par excellence. A la fin de sa vie, Boccace renie ses romans et, à partir du moment où il se met à rêver de poésie épique, Pétrarque n'attache plus d'importance à ses <c fragments vulgaires », qu'il traite couramment et sincèrement de bagatelles de jeunesse [nugae). Celles de leurs œuvres sur lesquelles comptent ces grands hommes pour arriver à la gloire sont celles qu'on ne lit plus aujourd'hui. En fait, leur calcul ne fut pas aussi faux qu'il a semblé; la plupart de ces œuvres ont eu une popularité immense : « Quoi qu'on fasse, s'écriait Salutati, il faut reconnaître que Pétrarque est supérieur àCicéron et à Virgile », et le bon chancelier de Florence consacrait de longues pages à développer son sentiment. Le siècle entier pensa comme lui et prit modèle sur cette puissante production latine, qui donnait l'illusion du génie. Pour avoir exercé une telle influence, elle tient aujourd'hui dans l'histoire des lettres la place de ces charpentes cachées qui soutiennent, sans qu'on y songe, les édifices et qu'il est indispensable d'étudier, si l'on veut bien connaître la construction.
La recherche d'art est aisément saisissable dans le style de Pétrarque. S'il traita de même, sous ce rapport, les deux langues dont il se servit, en latin il fut sûrement le premier « styliste » des temps modernes. Il remaniait et perfectionnait ses livres, remplissant de corrections les marges de ses manuscrits de vers ou de prose. On connaît l'état des quelques brouillons italiens conservés au Vatican, les plus anciens autographes de poète que nous possédions. La seconde rédaction de la Vie de Scipion révèle ausai des centaines de retouches de pure forme, destinées à augmenter
la clarté du texte, à donner aux phrases plus d'élégance ou de rapidité.
Le résultat importe moins ici que l'effort dont l'exemple est donné. D'ailleurs, médiocre tant qu'on voudra, obscure et ampoulée, pleine d'impropriétés, de fautes de grammaire, de barbarismes môme, alourdissant les vers de prosaïsmes et mêlant à la prose des réminiscences de poètes, la langue latine de Pétrarque n'en a pas moins un caractère qui la fait supporter presque toujours ; elle est originale. Il sait déjà que le style doit être l'homme même, puisqu'il veut qu'on y trouve un accent personnel « comme dans la voix », et qu'il revendique pour chaque écrivain le droit de se former un langage. C'est la fin du latin monotone du moyen âge, gardé de toute fantaisie par la sévère éducation de la logique et que Dante lui-même n'a pas songé à libérer. Avec Pétrarque le sentiment individuel, la passion, la couleur envahissent la langue de la scolastique et la transforment. A cette émancipation nous devons le latin de Poggio, celui de Poli tien et celui d'Érasme.
La plupart des genres cultivés par l'immense littérature de l'humanisme viennent plus ou moins directement de Pétrarque. Si l'épopée latine se nourrit désormais de l'imitation de Virgile, c'est qu'il l'a fait lui-môme dans VAfrica. L'épître familière en vers, descriptive ou morale, dont il a reçu le modèle d'Horace, il la transmet à Philelphe toute [pliée à rendre les sentiments d'un moderne. La bucolique allégorique, héritée d'ailleurs du passé, a un succès moindre ; Pétrarque et ses successeurs immédiats sont ici les derniers représentants d'une forme littéraire qui disparait, tandis qu'au contraire commence après eux cette grande production lyrique et élégiaque, dont ils ont à peine fourni quelques essais. En revanche, l'épître en prose a été entièrement renouvelée par les recueils des Familiares et des Senties; récit d'intimité, étude de politique, dissertation d'érudition ou de morale, elle va fleurir et se développer chaque jour davantage. Quant à l'exemple que l'auteur a donné, en recueillant et en préparant sa correspondance pour le public, il ne sera point perdu ; chaque humaniste entendra laisser à la postérité le témoignage parfois précieux, souvent insignifiant, dp ses études et de ses amitiés.
La composition historique tient une grande place dans l'œuvre de Pétrarque. Bien qu'il s'efforce de multiplier et de contrôler les sources et qu'il pratique ostensiblement la critique des témoignages, il travaille plutôt en moraliste qu'en / historien. Passionné pour l'étude de l'individu, il demande surtout un enseignement au récit des actions des grands hommes. Il conçoit l'œuvre d'histoire tantôt comme une suite de portraits et d'anecdotes {Res memorandae), tantôt comme une biographie {De Viris illustribus)^ double forme qui aura dans la littérature de la Renaissance une égale fortune. On connaît surtout l'importance qu'y va prendre la biographie ; elle se lie à la fois à Timitation des œuvres de Pétrarque et de Boccace, celui-ci inspiré déjà par celui-là, et au développement de l'idée de la gloire, auquel ils ont l'un et l'autre contribué plus que personne.
Notre poète a, comme historien, un mérite particulier; c'est à son plus ancien De Viris qu'il faut faire remonter la première application de l'intelligence moderne aux légendes de l'antique Orient, tentative bien incertaine sans doute et parfois puérile, toute troublée encore par les traditions latines, mais qui n'est pas sans être digne de quelque attention, si on considère l'insuffisance des renseignements dont disposait l'écrivain. Sur le terrain romain, il était plus sûr de ses pas. Il a retrouvé, on peut le dire, les sources de l'histoire de Rome. En remettant en honneur Tite-Live, qu'il considérait comme le premier historien national, et surtout en le lisant et en l'utilisant avec intelligence, Pétrarque a frayé la voie à un grand nombre d'œuvres importantes. Si, par divers motifs, l'esprit d'indépendance, par exemple, ou le dédain pour son propre temps, il s'est refusé presque toujours au récit des événements contemporains, d'autres causes agissent en sens contraire sur l'esprit de ses successeurs ; mais la méthode des recherches, le ton du récit, la mesure même de l'imitation des Anciens, tout cela est déjà trouvé par Pétrarque et l'historiographie de l'humanisme commence avec lui.
Les dialogues De contemptu mundi {Secretum) ne seront pas imités, aucun humaniste n'ayant eu l'âme à la fois très haute et très inquiète de Pétrarque ; mais ses traités moraux [De remediis iitriiisque fortunae^ De uita solitaria^ etc.) seront
refaits à profusion, sous diverses formes. On verra reparaître, appliquée à tous les sujets, la dissertation morale, dont la matière est empruntée plus ou moins directement aux Anciens, semée de leurs citations, et où Tauteur va « de porte en porte » quêter les témoignages des poètes ou des prosateurs. Là, il est vrai, où Pétrarque, malgré son abus de la pensée d'autrui, se mettait lui-même tout entier et révélait à chaque instant son cœur, on ne trouvera que des développements plus ou moins habiles, où les mots souvent tiendront lieu d'idées, où ce qui manquera le plus sera précisément la sincérité.
Un traité d'une extrême importance, le De ignorantia, par quelques-unes des questions qui s'y trouvent agitées, est un premier type de la grande discussion philosophique. Ultinerariiim Syriacuniy né du goût de l'auteur pour les voyages et pour les études géographiques, marque une date dans la restauration prochaine de ces études, surtout par Fessai d'application des textes et des noms antiques aux régions modernes. Il n'est pas jusqu'au genre batailleur dont les humanistes ont tant abusé, l'invective, dont Pétrarque ne fournisse le modèle dans les Iniiectiuae contra medicum quemdam, les Epistolae sine titulo, VApologia contra Gallum, Ses imitateurs n'y ajouteront que l'ordure et la calomnie personnelle ; il y a déjà mis l'irritabilité de l'homme de lettres et l'aveuglement de l'homme de parti.
Une branche considérable du travail littéraire duxv° siècle, la traduction du grec, Pétrarque, incapable de la cultiver luimême, en est encore pourtant le créateur ; n'a-t-il pas obtenu d'un Calabrais et fait exécuter à ses frais une interprétation littérale de V Iliade et de VOdyssée ? Cette littérature mystérieuse des maîtres de Rome, complètement ignorée en Occident, il en a presque deviné l'importance. Les leçons de grec qu'il a prises, étant encore à Avignon, sont les premières qui aient été données à un humaniste ; s'il n'a pu arriver à une connaissance quelconque de la langue, il a voulu, du moins, essayer de goûter le principal chef-d'œuvre qu'elle ait produit. La traduction qu'il a fait faire, de concert avec Boccace, a révélé à ces deux précurseurs de l'héllénisme et a fait connaître aux premières générations de la Renaissance le monde poétique d'Homère.
Une activité si variée et si large explique l'influence exer-
cée par Pétrarque sur ses contemporains. Il s'attire même des hommages que personne avant lui n'a reçus. Les barons romains oublient un instant leurs féroces querelles pour célébrer, avec un cérémonial antique, son triomphe au Capitole. Les princes s'estiment honorés de l'héberger. Un vieux maître d'école aveugle parcourt toute l'Italie, à pied, appuyé sur deux jeunes gens, pour rencontrer Pétrarque, embrasser ses genoux, baiser ce front sous lequel sont nées tant de pensées sublimes. Après sa mort, les humanistes lui gardent une sorte de culte. On connaît l'histoire de Leonardo Bruni qui fut, à peine adolescent, au milieu des guerres civiles de la Toscane, enfermé dans un château-fort où se trouvait un portrait du poète ; la vue de cette image vénérée et les méditations qu'elle lui suggéra suffirent, paraît-il, à lui inspirer la passion des lettres et décidèrent sa vocation. Tel, en d'autres temps, un saint peint sur un mur d'église enflammait un jeune homme pour le cloître.
Ce n'est pas dans le renouvellement de l'art que s'est exer-. cée l'action de Pétrarque sur la Renaissance. On peut cependant deviner en quelque mesure qu'il n'est pas resté entièrement étranger au grand mouvement qui s'accomplissait à côté de lui. Il a conservé des dessins, recherché des miniatures, tenu au nombre de ses trésors cette Madone de Giotto, « dont la beauté, dit-il en son testament, échappait aux ignorants et ravissait les maîtres de l'art. » Il a aimé et fréquenté des artistes. S'il ne parle point des Giottesques et semble ignorer leur œuvre, il a du moins, dans sa jeunesse, connu Giotto. Beaucoup plus tard, les peintres de Padoue qui ont exécuté pour le palais des Carrare des portraits d'hommes illustres ont travaillé d'après ses conseils. Déjà, à Avignon, Simone Martini les avait aussi reçus, et avait tenté, pour plaire à son ami le poète, de représenter des Romains en un autre costume que celui du xiv® siècle. On ne peut guère ici parler d'influence directe ; toutefois, ces premiers essais de symbolisme à la manière antique, qu'on trouve dans les fresques du temps ou dans la décoration des livres, doivent sans doute quelque chose au mouvement d'esprit soutenu par Pétrarque et ses disciples. Il a rempli lui-même sa description du palais de Syphax, dans VAfrica^ d'attributs et de motifs
mythologiques que le moyen âge a ignorés. L'illustration, tant répétée au xv® siècle, de ses Tnonji ne vient pas de lui ; mais comment ne pas supposer que les frontispices des manuscrits du De Viris ont été inspirés par l'auteur ? Cette noble figure de la Gloire sur son char, distribuant des couronnes, est sans doute au nombre de ces types d'art nouveaux que yont réaliser les artistes et que le poète a pressentis.
Cependant, au xiv® siècle, l'art et les lettres ne se sont pas encore donné la main. L'intelligence même d'un Pétrarque les tient séparés. Il se tait, en efiet, sur l'architecture et sur la décoration de son temps ; aucune allusion ne lui échappe aux merveilleux monuments religieux et civils qui se commencent, s'achèvent ou s*^embellissent sous ses yeux. On sent que ce Florentin, fils de banni, qui n'a jamais voulu rentrer à Florence, a vécu, par cela même, hors du centre le plus actif de l'art italien. Pour la sculpture, son sentiment de la beauté humaine lui dicte une esthétique fort juste ; il distingue avec rigueur, par exemple, la valeur d'un ouvrage d'art de la richesse de la matière. Mais on aimerait trouver un mot plus précis, la preuve d'une sympathie prêtée aux efforts des maîtres de Pise, dont il a dû voir quelques ouvrages, ne fût-ce que la porte du Baptistère florentin. Son indifférence laisse douter qu'il eût apprécié ou encouragé un Andréa Pisano. Il mettra les sculpteurs contemporains bien au-dessous des peintres : « J'en ai connu quelques-uns, dirat-il, mais de moindre renommée (que Giotto et Martini), car en cet art notre siècle est tout à fait inférieur. » Il contribue du moins, pour sa part, au retour vers des œuvres longtemps dédaignées. Il est, en effet, le premier écrivain peut-être qui parle de l'art antique avec admiration, et une statue importante, le bronze aujourd'hui détruit du « Regisole » de Pavie, est décrite par lui en connaisseur enthousiaste. Un fait sur tout paraît concluant : les plus anciennes médailles italiennes fondues à la façon antique, et bien antérieures aux essais de Pisanello, représentent les seigneurs de Carrare et ont été faites dans cette ville de Padoue où Pétrarque était mort entouré d'une vénération particulière ; les modèles romains réunis par lui et qu'il a tant de fois célébrés pour leur noblesse et leur beauté ne semblent pas étrangers à cette première tentative de restauration d'un art perdu.
L'art est indirectement intéressé à certains côtés nouveaux de l'action littéraire de Pétrarque. On serait embarrassé de dire à qui revient le mérite d'avoir révélé aux modernes la nature et le paysage. La Divine Comédie abonde en tercets descriptifs d'une puissance incomparable ; mais les brèves évocations de Dante, jetées presque toujours dans ses comparaisons, ne pouvaient avoir sur les lettres l'influence des morceaux très conscients et très complets de Pétrarque. Les descriptions qu'il a placées dans ses œuvres latines ont servi, plus que toute chose, à répandre, dans la littérature qui a suivi, le sentiment de la nature. Le premier il a cherché, après avoir regardé un paysage, à le rendre visible par des mots, à fixer, comme ceux d'une personne aimée, les traits d'un site parlant à son cœur. Cet art, qu'Enéas-Sylvius et d'autres allaient retrouver au xv® siècle et que les langues modernes devaient, mais beaucoup plus tard, pousser si loin, apparaît déjà pleinement mûr dans le latin de Pétrarque. Qu'on se rappelle, entre tant de morceaux, les récits sur Vaucluse en prose et en vers, l'ascension du Mont Ventoux, les femmes de Cologne se baignant dans le Rhin, les travaux rustiques au milieu des champs de Capranica, le coup d'œil sur la plaine lombarde du haut de la colline de S. Colomban, et, dans un ordre de composition tout différent, le groupement de souvenirs qui sert à raconter, dans VAfrica, la navigation de Magon le long de la Rivière de Gênes.
A la vision précise il ajoute un goût particulier du pittoresque, identique à celui qui a prévalu depuis et que l'antiquité n'a pu suffire à lui inspirer. Il sent la poésie des lieux sauvages, des rochers, des forêts, des montagnes, et s'y abandonne avec enchantement; il est tel spectacle grandiose de la nature dont il est impressionné si violemment que la direction de ses travaux, de sa conduite même, en est changée. Quelque chose de plus subtil encore entre dans son amour des voyages. Il court le monde, ayant l'histoire présente à l'esprit. Il sait le charme mystérieux dont le passé a revêtu certaines contrées. Personne avant lui n'a exprimé ce sentiment tout moderne, l'émotion historique devant un site ou dans une ville témoin de grands événements. Cette émotion faite de souvenirs est, d'ordinaire, d'autant plus profonde qu'elle est mieux nourrie par l'étude, et elle n'est vrai-
ment éloquente que chez les hommes pénétrés à la fois, comme Pétrarque, de poésie et d'érudition.
Il n'y a pas une moindre originalité en ses observations psychologiques. Il doit beaucoup sans doute à Sénèque et aux Pères; mais, de même qu'il peignait par des paroles justes les spectacles extérieurs qui frappaient ses yeux, il a cherché, en tenant la plume, à se rendre un compte exact de sa personne morale. Il a rédigé une lettre Ad posteros, où il nous renseigne sur la couleur de son teint et les variations de sa vue, à plus forte raison sur les aptitudes et les qualités qu'il s'est reconnues. Cela seul permettrait de dire que la littérature autobiographique, au sens complet du mot, commence avec lui, et de le désigner comme un précurseur de Montaigne. La lecture de tant d'autres lettres et traités, dans lesquels il s'étudie ou se livre sans cesse, n'a pas tout le charme qu'on pourrait attendre, surchargés qu'ils sont de citations et de réminiscences étrangères. Il est un ouvrage pourtant qui se lit d'un bout à l'autre, où la sincérité est incontestable et l'accent plus ému qu'ailleurs. Ce sont les dialogues avec S. Augustin, que le poète intitulait son « Secret » et qui sont les (f Confessions » véritables de son cœur et de son génie. Les demandes du saint fouillent impitoyablement dans la conscience du fidèle et celui-ci répond, se défend ou s'accuse, avec une simplicité touchante, avouant à la fois celle des passions dont on est le plus fier, l'amour de la gloire, et ceux des défauts qui coûtent le plus à reconnaître, les petitesses de la vanité. Depuis le livre de S. Augustin, qui l'a inspirée, aucune œuvre n'a révélé à ce degré l'intimité d'une âme, et cette âme se trouve, par bonheur, une des plus délicates et des plus complexes qui aient jamais été.
Le tour n'est pas achevé des éléments que Pétrarque a apportés ou développés dans la Renaissance. Il a exercé notamment une influence sur les mœurs et la société. Laissons de côté ici la prodigieuse popularité du Canzoniere et ce qu'elle a visiblement ajouté au rôle de la femme et de l'amour. Parmi les idées que répand volontairement le poète, il en est une qui peut suffire, à elle seule, pour transformer un milieu moral, l'idée de la gloire. Pressentie par quelques écrivains du moyen âge, elle n'est avant Pétrarque le mobile
principal d'aucune vie et personne n'en développe môme une conception précise. Il la doit à Tantiquité, qui lui en a fourni à la fois la théorie sous mille formes et les plus frappants exemples. L'histoire lui a fait toucher du doigt la trace que laissent sur la terre les grands esprits et les grandes œuvres. A son tour, il veut avoir place parmi ces « hommes illustres », qu'il sent à ses côtés malgré la distance des siècles et qui ne cessent point d'appartenir, en quelque façon, à l'humanité vivante. Il poursuit la Fama,
Che trae Tuorn di sepolcro e 'n vita il serva.
Cette idée prend la direction de sa conduite : « C'est la gloire qui est le but de mes travaux, écrit-il à chaque instant. Dès l'enfance, j'ai désiré avant toute chose l'immortalité de mon nom. )) Son jeu de mots fatigant sur Laure et le laurier n'est pas seulement un symbole de sa double passion; c'est le symptôme d'une obsession parfois maladive, mais dont l'excès même a quelque chose de fécond. La recherche de la gloire, que les Anciens lui ont apprise, il s'efforce de l'inspirer autour de lui, il la conseille à ses amis, à ses disciples, aux princes, et jusqu'aux Papes ; il la prêche dans tous ses livres, il s'en fait le propagateur et comme l'apôtre. C'est lui, et non pas Dante, qui a vu clairement corne V uom s^eternuy et qui l'a fait ensuite voir à son temps. Désormais, il y aura à l'usage de tous un ressort nouveau, d'un abus facile, de l'effort individuel.
En substituant à l'idéal chrétien et certainement plus pur du moyen âge des modèles jusqu'alors oubliés, Pétrarque est devenu le maître de l'Italie du xv° siècle, où Tite-Live et bientôt Plutarque serviront à former les caractères de plusieurs générations, où l'histoire ancienne passera si aisément du cabinet d'étude sur la place publique et dans les camps, où les tyrans se modèleront sur César, et les condottieri, quelquefois, sur Scipion. Dans cette Italie prochaine, dont ses amis les Correggio, les Carrare, les Visconti même, réalisent autour de lui les premiers types, il assigne au lettré de profession son rôle social. C'est avant tout le dispensateur de la gloire. Plus encore que l'art, la poésie, par les louanges dont elle dispose, peut satisfaire pleinement ce désir d'immortalité qui inspire, à l'avenir, l'homme d'État ou l'homme de guerre. L'honneur
premier doit être réservé, bien entendu, à celui qui le distribue, à ce favori des Muses, qui mérite de participer, comme Pétrarque l'a fait lui-même, au laurier des triomphateurs. Dans la vie ordinaire, l'humaniste est le conseiller du prince ou de la république ; il tient la plume et prend la parole en leur nom, et ces charges lui reviennent uniquement à cause de sa connaissance de l'antiquité et de sa pratique du beau langage. Pétrarque aurait pu déjà occuper cette place, briguer ces fonctions, s'il n'avait trop sincèrement aimé la solitude, et si, d'autre part, les princes de son temps avaient eu, pour l'employer sérieusement dans leurs afiFaires, autant de confiance en ses lumières qu'en son éloquence.
Une forme raffinée de l'activité humaine a repris possession du monde avec Pétrarque, la littérature. Les œuvres didactiques du moyen âge, les compositions en langue vulgaire de certains centres poétiques d'alors ou les puissants efibrts des génies isolés, ne ressemblent que de loin à la production littéraire des siècles modernes. Dès le xiv® siècle, nous nous sentons moins dépaysés : voilà un grand public lettré qui se forme, des ouvrages qui circulent largement, et en même temps les rivalités d'école, les enthousiasmes de coterie, le goût du succès, le jeu des petites vanités et l'élan des camaraderies loyales. Tout cela paraît ou se développe, grâce à Pétrarque et à ses amis. Il est le premier « homme de lettres », et il se meut déjà dans un milieu à son image. Mais ce ne sont là que les moindres aspects d'un rôle qu'il faut regarder de plus haut. En conversant en latin avec des gens instruits de tous pays, particulièrement de France et d'Allemagne, « en répandant de tous côtés dans l'Europe émerveillée ses lettres, ses poèmes, ses traités, il a donné aux nations occidentales, liées jadis par la théologie, un lien tout autre, philosophique et littéraire ; dans cette Europe, sujette encore au pouvoir ecclésiastique et féodal, il a fondé une puissance nouvelle, hors de l'Église et hors de l'État, toute morale, toute moderne, la République des lettres \ »
Il provoque enfin dans l'éducation de la jeunesse un mouvement qu'il est impossible de passer sous silence. Après lui,
1. Carducci, Opère, 1. 1, p. 251 {Disc, pressa la tomba del Petrarca),