Du rôle des moustiques dans le paludisme
Jusqu’à l’année dernière, la découverte d’un stade libre du parasite du paludisme, problème d’une extrême importance pratique, paraissait présenter des difficultés insurmontables. Je me propose d’indiquer ici brièvement la solution de ce problème.
Dans les premiers travaux où le docteur Laveran exposait sa grande découverte de l’hématozoaire du paludisme, l’illustre savant exprimait l’opinion que les moustiques jouent le même rôle dans la propagation du paludisme que dans celle de la filariose. Cette opinion est maintenant confirmée; et il est remarquable que le docteur Laveran n’ait pas été seulement le premier à observer l’agent du paludisme, mais aussi le premier à indiquer son mode de développement en dehors de l’organisme humain.
Pour une autre question, le docteur Laveran a également vu juste. Alors que plusieurs auteurs considéraient les corps flagellés comme des formes de dégénérescence, il a prétendu, au contraire, que c’est le stade le plus avancé de l’organisme du paludisme dans le sang.
Pendant longtemps, cependant, on n’a pas réussi à élucider la fonction de ces corps singuliers; mais, en 1894, le docteur Patrick Manson, qui avait déjà démontré le rôle du moustique dans la filariose, a découvert le véritable rôle des corps flagellés. Insistant sur le fait que les flagelles sont produits seulement après la sortie du sang des vaisseaux, il est arrivé à la théorie que ce sont les agents de propagation du parasite dans quelque insecte suceur, par exemple le moustique. Manson ajoutait ainsi un argument important à ceux déjà produits par Laveran.
Frappé de la valeur de ces remarquables inductions, je me
1. Cette note a été présentée à l’Académie de médecine dans la séance du 24 janvier 1899 et a été l’objet d’un rapport de M. Laveran lu à la séance du 31 janvier.
décidai, dès 1895, à me consacrer, dans Llnde, à la solution de la question. De nombreux moustiques, d’une espèce commune, étaient nourris sur des malades ayant des croissants dans le sang; mais quoique ces hématozoaires fussent transformés en corps à flagelles dans l’estomac des insectes, je reconnus qu’il était impossible, à cause de l’extrême délicatesse de la recherche, de suivre les flagelles libres dans les tissus. Je me déterminai alors à adopter une méthode de recherches indirecte. Des moustiques, nourris comme précédemment, étaient conservésplusieurs jours et examinés, au bout de ce temps, dans l’espoir d’y trouver un stade plus avancé des parasites. J’éprouvai le même insuccès; et, durant deux ans et demi, mes très laborieuses recherches ne me conduisirent à aucun résultat positif.
Finalement cependant, en août 1897, en examinant par cette méthode deux moustiques d’une nouvelle espèce que j’avais obtenus de la transformation de larves, et qui avaient été nourris sur un malade avec croissants, j’observai, dans les tissus de l’estomac, ou, plus exactement, de l’intestin moyen, certains corps arrondis qui contenaient indiscutablement le pigment typique du paludisme. Je pensai que l’évolution des hématozoaires, en dehors du corps humain, cherchée depuis si longtemps, était enfin trouvée; mais malheureusement les circonstances m’empêchèrent de continuer immédiatement mes recherches1.
Cette année (1898), j’ai été placé, par le gouvernement de l’Inde, dans des conditions spéciales pour continuer ces recherches. Pour diverses raisons, je me suis déterminé à travailler avec les parasites des oiseaux, qui, comme on le sait, sont extrêmement voisins de celui de Laveran. Après quelques insuccès préliminaires, je réussis de nouveau à produire des corps pigmentés, dans les moustiques d’une espèce déterminée, en les nourrissant sur des oiseaux parasités par des Proteosoma Labbé. Ces corps étaient exactement semblables à ceux précédemment obtenus chez des insectes (d une espèce différente) nourris sur un homme qui avait des croissants dans le sang.
J’ai eu à ma disposition, en grande quantité, les oiseaux et les moustiques nécessaires à mes expériences; il m’a donc été facile de déterminer la nature des corps pigmentés. J ’ai reconnu :
1. Ross. British Medical Journal, 18 déc. 1897 et 26 fév. 1898.
ANNALES DE L’INSTITUT PASTEUR
1° qu’ils ne se rencontrent jamais dans les expériences de contrôle faites en nourrissant les moustiques sur des oiseaux sains ou infectés par des Haltcriclium Labbé; 2° que ces corps croissent en dimensions de jour en jour. Ces raisons, et plusieurs autres, m’ont fait conclure que les corps pigmentés constituent un stade du développement de Thématozoaire dans le moustique. En un mot, la théorie de Laveran et Manson était prouvée1.
Mais il restait encore beaucoup à faire. — 11 était clair que désormais les recherches devaient être conduites dans deux directions. — D’abord, il était nécessaire de fixer pas à pas l’évolution du Proteosoma dans le moustique, de façon à avoir un développement type pour tous ces parasites, et un guide pour la découverte des lois générales de la diffusion de la Malaria. En second lieu, il était indiqué de chercher à connaître d’une façon précise les hôtes des parasites humains et leur habitat. Ce dernier programmed’études étaitparticulièrement attirant etpromettait des découvertes intéressantes, mais je choisis le premier comme étant, en réalité, le plus important. — Poursuivre les deux à la fois était impossible à une seule personne.
M’attachant alors aux Proteosoma, j’ai établi les faits suivants concernant leur évolution. — Les corps pigmentés croissent rapidement à partir du jour où l’insecte a pris l’infection. Attachés à l’enveloppe externe de l’estomac, toujours immobiles, avec un contour sphéroïdal, ils perdent graduellement leur pigment en même temps qu’ils grossissent ; ils font hernie dans la cavité cœlomique ou sanguine de leur hôte ; et finalement atteignent un diamètre de 60 g. — Cette évolution dure un temps variable , en rapport avec la température du milieu extérieur ; il varie de six jours, dans la saison chaude, à deux semaines ou plus dans la saison froide. — Quand ils sont mûrs, les parasites donnent naissance à deux sortes d’éléments reproducteurs ; 1° de nombreux éléments délicats, semblables à des fils, d’environ 12 à 16 g de long, que je propose d’appeler filaments germes (germinal threads) ; 2° un nombre plus faible de gros corps brun foncé, de courbure variable, que je nomme spores noires (black spores). Ces éléments formés, l’organisme progéniteur se rompt, et ils se répandent dans les liquides circulants du moustique.