DU RÔLE GRANDISSANT DU MÉDECIN
« Si l'espèce humaine peut être pertec- « tionnée, c'est dans la médecine qu’il «faut en chercher les moyens.
Les rapports du physique et du moral « sont si intimes que c'est à] la méde- « cine qu'il faut demander la solution « des problèmes qui intéressent le plus « la grandeur et le bonheur de l’hu- « manité. »
DESCARTES. — Discours de la Méthode.
Alphonse Daudet, qui nous connaissait, nous appréciait et comme psychologue et comme malade, formule quelque part dans ses œuvres à notre égard le jugement ou plutôt le pronostic suivant — car il y a là surtout l’expression d’une vision d'avenir : « Le médecin dans nos temps modernes représente en puissance le dernier prètre,la croyance suprême, l’invincible superstition ». Eh bien ! acceptons-en l’augure, d'autant que
Sintie
la part qui nous est ainsi faite n’est rien moins que la plus noble, la plus belle. Cependant reprenons, examinons chacun des termes de cet horoscope.
Dernier prêtre, affirme-{-il, cela nous ne le croyons pas. Certes, par notre action sur le physique nous pouvons, dans de certaines limites, influencer le moral ; mais qu’en l’espèce notre rôle est vite borné! Que pouvons-nous en effet, —ne le voyons-nous pas chaque jour en présence de souffrances cruelles contre lesquelles notre science est impuissante, — que pouvons-nous dire à ces malheureux pour les aider à supporter leurs maux ; que pouvons-nous en présence de ces séparations que la mort impose malgré nos efforts, que pouvons-nous trop souvent ? Rien! Cela ressort d’un domaine autre, d’un domaine supérieur, du domaine religieux.
Des religions, il y en aura encore, quoi qu’en pensent certains. Le soleil, dont il n’est encore venu à l’esprit de personne de nier l’existence et la puissance, subit bien des éclipses, mettons que nous en traversons une. Ce durant les hommes qui ne sauraient se passer de lumière, d’espérance se sont créé d’autres idoles, se sont cherché d’autres prêtres ; c’est ainsi que nous sommes devenus actuellement des sortes de prêtres laïques. Ainsi doit être, à notre avis, interprété le premier terme du pronostic de Daudet. Au reste, nous savons tous que la médecine à ses origines
re RUE
fut exclusivement sacerdotale. Chez les Babyloniens, chez les Gaulois avec les Druides, chez les Hébreux avec Moïse et les Lévites, chez les Grecs, chez les Romains. Ainsi donc la médecine née des religions remplaçant, redevenant elle-même une religion seraitune simple rénovation.
Croyance suprême, ajoute-t-il. Oui, croyance unique, espérance dernière. L'idée matérialiste régnant, il n’en saurait être autrement. Dès lors que nous nous refusons à croire à la possibilité d’une vie meilleure, d’une justice plus équitable, dès lors que notre paradis nous le voulons d'ores et déjà sur la terre, un seul culte logiquement s’impose à nous, celui de notre vie, de notre santé ; alors, bien entendu, nous faisons appel à celui qui en connait les secrets, qui possède le secret de les réparer, voire de les simplifier, et nous appelons le médecin et nous placons, en effet, en lui notre unique, notre suprême croyance.
Invincible superstition enfin, conclut-il ; superstilion, oui, si nous ne croyons, Si nous n’espérons qu’en cet homme, notre semblable après tout, et en sa science si vite en défaut. Non, par contre, si nous ne lui demandons, si nous n’attendons de lui qu’aide passagère, que réconfort et renfort pour continuer la route.
Nous voici donc destinés, selon certains, à remplacer le prêtre dans la société moderne. Il est entendu que sous ce vocable générique de prêtre
AE
nous comprenons tous les ministres des cultes en usage en France, pasteur comme rabbin. Et à propos de ce rôle de prêtre qui va nous échoir, qu’il nous soit permis de rappeler ici une anecdote charmante que nous contait l’année dernière, dans une de ses cliniques, ce fin psychologue qu'est M. le professeur agregé Ballet.
Consultant une neurasthénique, femme aimable, jolie autant que fortunée qui, pour sa maladie, avait subi tous les traitements, hyperpeptique pour les unes, hypopeptique, pour les autres — toujours, en tous les temps, Hippocrate disant oui et Galien disant non, — douchée, électrisée, rien n’avait agi etla pauvre fortunée allait toujours trainant sa vie misérable et le professeur Ballet, de son côté, lui toujours ordonnant : lorsqu'un jour, le psychologue évinçant le thérapeute, il eut l'idée de tout doucement confesser sa malade, oh ! simple confession psychologique s'entend, et alors il apprit qu’elle avait une douloureuse de 5 000 francs chez son couturier, que, malgré ses prodiges d’économie, et qui ne les connaît les économies des jolies femmes à Paris, courses à pieds avec arrêt à tous les magasins où l'on fait des emplettes, cela pour éviter le coût d’une voiture. Bref, notre malade avait signé des billets, ne savait où donnerde la tête, son mari ignorant tout et elle n’osant le lui avouer. Le professeur Ballet, entrevoyant dès lors une cure facile, renvoya l’aimable fille d'Eve conso-
lée et confiante, Ja priant de lui envoyer son mari. Deuxième tableau, le mari arrive, il convient que sa femme lui parait gravement atteinte, dit son chagrin, allant, dans sa peine sincère, jusqu'à promettre, l'imprudent, sa fortune pour la sauver. Aussitôt le professeur Ballet de saisir l’occasion et de lui dire : « Confiez-moi, Monsieur, seulement 5000 francs et je réponds de la guérison de Madame. » Ce qui fut dit fut fait. Que se passa-t-il entre Madame et Monsieur. Madame fut-elle reconnaissante, demeura-t{-elle impénitente, la clinique reste muette sur ce point, mais, une jolie femme sait toujours arranger les choses pour peu qu'on le lui facilite. Ne voilà-t-il pas en vérité maüère à une délicieuse nouvelle qui aurait certes tenté About, si friand des choses de la médecine. A côté de ce rôle de médecin-prêtre plutôt agréable, il y en a un plus sévère, plus passionnant, le rôle sociologique.
Le rôle du médecin dans la société moderne va, de l’avis de tous, sans cesse grandissant, débordant jusqu’à devenir écrasant. Pas de problème en effet économique ou social dont la solution ne soit liée à la santé des individus. Or, cette santé de qui dépend-elle en partie, sinon de nous ? Jadis, hier ceux qui se disposaient à régenter, à conduire les hommes cherchaient dans l'étude du droit les moyens d'y réussir; aujourd'hui, demain, que nous sommes plus humains, que nous serons plus
éclairés, il faudra avoir fait sa médecine. Et cela s'explique, sera bien, sera logique. Avant que de vouloir diriger l'homme il faut au moins le connaître physiquement, moralement cela viendra par l'expérience, et encore! Se fait-on l'idée d’un mécanicien qui ne posséderait pas parfaitement sa machine ? Par cestemps de vitesse,ce serait, qu'on nous le pardonne, en langage d’automobilisme, risquer la fâcheuse panne, l'arrêt. El puis ne connaissons-nous pas l'influence prépondérante, sinon absolue, du physique sur le moral, au point qu’en ces dernières années nous avons vu le D' Cabanès, dans sa chronique médicale et dans une série d'ouvrages des plus intéressants, des mieux documentés, s’efforcer d'expliquer nombre de faits historiques par l'influence de tares physiques ou physiologiques relevées chez les rois, chez les grands ?
La grandeur de notre rôle a été au reste thème à réflexion pour les philosophes de tous les temps el, de nos jours, c'est un concert unanime encore, puisque nous semblons devoir bénéficier de l’abandon des religions. À {out seigneur, tout honneur, c’est Hippocrate notre grand Maître qui nous affirme «qu’on ne peut aimer la médecine sans aimer les hommes ». C’est Cicéron qui dit : «Les meilleurs des hommessont ceux quise croient nés pour l'assistance, la protection, la conservation de leurs semblables ». C'est Sénèque qui con-
fesse : «Il y a chez nous deux classes d'hommes très aimées et très considérées, celle de médecin et celle de professeur... Nous achetons des médecins un bien inestimable, la vie et la santé, que de services ils nous rendent, quelle patience, quel courage, quel dévouement ne nous montrentils pas..? J'aurai beau lui payer ses honoraires, il restera toujours mon créancier ». C’est Montaigne qui nous honore: « Au demeurant, j'’honore les médecins non pas suivant le précepte, pour la nécessité, mais pour l’amour d'eux-mêmes, en ayant vu beaucoup d’honnêtes hommes et dignes d’être aimés ». C’est J.-J. Rousseau qui reconnait que : « De toutes les professions, la profession médicale est certainement celle qui est mêlée au plus grand nombre d'intérêts moraux. Nous en passons et des plus laudatifs pour arriver à nos Jours.
Ici c’est le professeur Debove, notre Doyen, à l'esprit si attique, qui nous préconise. « Vous serez médecins, vous vous répandrez par toutela France, vous agirez sur la santé publique et même sur la santé morale par vos prescriptions et vos conseils. Vous pouvez contribuer puissamment à changer l'opinion publique ». C’est la presse manifestant, en cela indubitablement, un courant d'opinion, qui publie, sous Ja signature de J. Dhurre. « Les plus méritants de ceux de ses fils, dont à bon droit s'honore l'humanité, sont sans contredit les médecins. Le chimiste, le physicien, le naturaliste ne
ie DRE
font que préparer les éléments du savoir que crislallisera, en une bienfaisante synthèse, celui qui s’est donné pour mission de panser les plaies de la race, d'apporter la guérison à qui souffre », sous celle de H. Le Roux : «La médecine d’aujourd’hui est le carrefour de toutes les sciences ; par l'hygiène, elle touche à la politique, par les dernières recherches physiologiques, elle confine à fa philosophie, par la pilié qu’elle suppose pour la souffrance humaine elle devient une religion ». C’est l’un des nôtres, le distingué D'Toulouse, qui, faisant de la sociologie dans un grand quotidien, y dit: «La tâche médicale sera de plus en plus honorée. Parmi tous les bouleversements que la politique ou la science sont capables d'apporter aux fonclions sociales, je ne distingue pas celui qui puisse diminuer l’importance du rôle du médeein », et plus loin il poursuit, à propos de notre puissance croissante : « Il dispose des poisons, de ja personne par la chirurgie. Comme accoucheur, :l peut avoir à choisir de la vie de la mère ou de celle de l'enfant. Il dispose de la liberté des faibles d'esprit. Délégué par l'autorité, il affirme la naissance ou la mort. Sa simple déclaration suffit pour rayer un homme de l'existence. Collaborateur de la Justice, il peut envoyer à sa guise à la guillotine où à l'asile. Rôle véritablement unique, excessif... Le médecin sera demain appelé à subslluer, en matière de prostitution, son autorité à
Ge. GENS
l'autorité administrative. Le médecin doit devenir peu à peu la plus haute autorité d'un Etat rationnellement organisé. C’est le juge de demain. » Et il continue : « Ce rôle qui a pour objet la garde des intérêts les plus sacrés de la personne... ne peut être rempli conformément à sa fin propre que dans une indépendance d'action à peu près complète. La société est tenue de faire au médecin une situation privilégiée au point de vue de sa responsabilité ». C’est le docteur Triboulet qui prétend que « nous sommes la seule corporation qui sache travailler à perte pour sa perte et pour le plus grand profit de tous ». Est-il en notre époque utilitaire, pratique à outrance, en vérité, plus bel éloge ? Et pourtant, nous venons de le voir, pas d'organisation où ne se fasse sentir la nécessité du médecin. C’est le docteur Grasset, le maître en Déontologie, de Montpellier, qui conclut : « Combien grandes sont les choses et les idées que nous remuons pour que les erreurs et la critique en soient elles-mêmes si grandes. C’est le théâtre qui, dans ces temps derniers, sacrifiant en cela à la mode, nous à mis en scène et cela est un symp- (ôme sinon une consécration, Car on y à discuté des hypothèses, des théories qui n’ont rien moins que gagné à être ainsi sorties des laboratoires et de l'hôpital pour voir le feu de la rampe. Le classique bon docteur à cheveux blancs, décoré, décoratif et paternel, ne suffit plus, semble-t-il. C'est
re
encore el enfin les deux maîtres en Déontologie de la Faculté de Paris, M. le professeur agrégé Lepage, dont nous avons eu l'honneur d’être l'élève et dont, en conséquence, nous avons pu apprécier la bonté et la haute valeur morale, et le docteur Legendre, ces deux vaillants et consciencieux précurseurs qui, les premiers, ont daigné parler aux étudiants de leurs devoirs et de leurs droits futurs en des conférences qu'ils ont publiées sous le titre : « Le médecin dans la société moderne ». Livre remarquable aussi bien par la forme que dansle fonds où tout est étudié de main de maitre, tout, jusques el y compris la Prévoyance, cette vertu si peu médicale. De ce travail remarquable, au hasard des pages, nous avons puisé ces passages typiques : « Les liens entre notre profession et la société contemporaine sont si multiples que tout événement économique ou social a sa répercussion sur notre condilion. » Apprécie-t-il les qualités exigées du médecin par la société ? « I faut le dire hautement et répéler qu'il n'existe peut-être pas de profession plus difficile que la nôtre... Qu'est, en effet, le médecin dans la société actuelle ? Une sorte de maître Jacques devant répondre à toutes les exigences sociales, hygiène publique, officielle et pour ainsi dire gouvernementale ». Examinant ensuile les qualités morales, ils disent: « Ces qualités morales, c’est la patience et la bonté, c’est la dignité, c’est l'honnêteté, c’est le courage, c’est le
Lo
ste
sentiment du devoir... Ce sont celles-là qui font le vrai médecin; rien ne les remplace ». Après quoi, après avoir examiné les grandes qualités morales et obligatoires exigées d’une part et, de l’autre, le précaire, injuste résultat acquis, l’avepir incertain, le lendemain gros de déboires, ils exposent : « Nous avons généreusement contribué à provoquer, à faciliter des amélioralions sociales qui se sont retournées contre nous... acquisitions heureuses pour nos conciloyens mais qui ont été el sont encore, pour une partie du corps médical, des charges. » Quoique cela, dans une belle envolée généreuse et bien française, ils concluent que, malgré tout : « La médecine est une profession bien à part, exigeant continuellement du courage, de l'honnêteté, de la prudence, elle mérite dans la société une place distincte, une considération spéciale... Le médecin, dans tous les temps, a partagé avec le prêtre et le soldat ce privilège. Tous {rois sont rémunérés mais non vraiment payés. Le médecin doit tenir à la fois du prêtre et du soldat, cela toujours avec simplicité, sans griserie et sans éclat... Malgré tous les déboires de la profession, soyons donc fiers d’être médecins.» C’est enfin la grande voix de Trousseau qui nous dit :
« Alors commence pour vous ce sacerdcce que vous honorerez et qui vous honorera ; alors commence cette carrière de sa-
crifices, dans laquelle vos jours, vos nuits sont désorinais le
patrimoine des malades. Il faut vous résigner à semer en dévouement ce qu’on recueille si souvent en ingratitude ; il faut renoncer aux douces joies de la famille, au repos si cher après la fatigue d’une vie laborieuse : il faut savoir affronter les dégoûts, les déboires, les dangers ; il faut ne pas reculer devant la mort, quand elle vous menace ; car la mort conquise au milieu des périls de notre profession fera prononcer votre nom
avec respect. »
De ces multiples citations que conclure, sinon que notre rôle va non seulement grandissant, mais encore se magnifiant ? Déjà en partie les hommes de l’heure actuelle, nous serons sûrement les hommes de demain. Ce demain, de quoi serat-il fait? qu'importe ! L'essentiel est qu’il ne nous prenne pas au dépourvu, qu'il nous trouve prêts pour cel écrasant mais aussi passionnant premier rôle. Eduquons-nous et surtout unissons-nous en vue de la direction à prendre. Durant le siècle dernier, la societé a été régie au début par un soldat, ensuite par des avocats, par des rhéteurs, demain elle le sera par des hommes d'action, par des médecins, c'est-à-dire par des hommes habitués à juger vite et à agir encore plus rapidement, radicalement, tout médecin étant, en effet, doublé d’un chirurgien. Le xvm‘ siècle s’est apitoyé. Le xix° a étudié en détail les plaies, au xx° maintenant d’apporter sinon la guérison immédiate du moins les premiers remèdes.