CHAPITRE XV
végéter au milieu d'êtres de son espèce, dans les contrées et les climats les plus favorisés de la nature.
La multiplication de l'espèce humaine au delà de ces étroites limites et ses progrès en civilisation et en bien-être ne sont possibles qu'à la condition que la propriété existe. Il résulte de là que les progrès de l'humanité sont intimement liés à l'existence de la propriété, et que, par conséquent, plus celle-ci sera complète clans son principe et dans ses conséquences, plus aussi elle sera facilement accessible à tous, et plus le progrès sera rapide à étendre, tandis qu'au contraire ce progrès et le bien-être qui en est la conséquence, sera faible ou nul pour les classes de la société auxquelles l'accès à la propriété sera difficile ou impossible. Cela est tellement vrai, que l'on peut affirmer, sans craindre de contradiction, que la propriété est mal garantie chez tout peuple qui demeure stationnaire dans la voie de la civilisation, ou qu'elle est rendue inaccessible à toute classe qui, dans une société quelconque, ne participe point au progrès général.
Rendre la propriété accessible à tous et la garantir solidement et à peu de frais à celui qui l'a légitimement acquise par son travail, voilà donc quelles sont les véritables conditions du progrès et du bien-être pour l'humanité.
A en juger par la difficulté d'acquérir et de conserver qui existe maintenant, et qui est telle que l'on a divisé la société en deux classes, les propriétaires et les prolétaires, en faisant de ce dernier nom le synonyme de « gens auxquels la propriété
est à jamais interdite » à en juger d'après cela, disons-nous, il semblerait que la propriété fût chose presque impossible à acquérir, et que, pour pouvoir être propriétaire, il fallût être possesseur de trésors incalculables; c'est du moins ainsi que semblent l'entendre certains prolétaires, ou plutôt leurs malavisés défenseurs, quand, pour établir l'égalité entre les hommes, ils veulent abolir la propriété, désespérant de la rendre également accessible à tous. C'est cependant là une grave erreur, l'accessibilité à la propriété est rendue difficile plutôt par les préjugés des hommes que par des obstacles naturels infranchissables, et, pour être propriétaire et éprouver au moins le bien-être moral que cette qualité communique à l'homme, il ne faut pas d'immenses trésors, la plus modeste épargne suffit.
L'ouvrier qui ne possède rien et n'a pas l'espoir de jamais rien posséder, qui entretient à peine sa famille au jour le jour du fruit d'un pénible, uniforme et incessant travail, qui ne peut prévoir qu'un sort semblable pour les siens, sans amélioration possible, et qui voit à côté de lui des propriétaires riches, se donnant toutes les jouissances du luxe et goûtant d'un bonheur que l'imagination du pauvre exagère toujours au centuple, cet ouvrier, disonsnous, n'a plus guère de l'homme que la forme extérieure ; au point de vue moral, c'est un être incomplet, il lui manque quelque chose, un but dans la vie, la foi dans l'avenir, que la foi dans une autre existence ne remplace qu'incomplètement, puisqu'elle ne lui donne aucun moyen d'améliorer sa condition
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présente ni celle de ses enfants. Un tel homme perd comme la brute, la conscience de l'avenir, et l'énergie que donne l'espoir, et de ses facultés morales il ne reste guère autre chose qu'une haine aveugle contre la propriété, les propriétaires et l'organisation sociale qui les tolère.
Eh bien, que faut-il pour transformer cet être incomplet, stupide, féroce, dangereux pour ses semblables en un être sensible, pensant, aimant, courageux et dévoué? Bien peu de chose; il lui suffit d'un écu déposé à la caisse d'épargne, avec l'espoir fondé de pouvoir grossir ce petit pécule, d'où son imagination fertile fera jaillir des trésors de liberté, de bienêtre et de dignité pour lui et les siens ; il ne lui faut peut-être que la possession d'un outil ou la connaissance d'un procédé, qu'il puisse perfectionner encore, et à l'aide desquels il puisse abréger ou simplifier son travail, sans en amoindrir les résultats.
Nous disons qu'un tel homme est transformé et complété, car l'avenir naguère fermé pour lui ouvre maintenant à sa vue un horizon sans bornes, son imagination éteinte se rallume, son courage se ranime, sa foi renaît, car il sait qu'il a devant lui un but qu'il atteindra avec de la résolution et de la persévérance. Et pourquoi en serait-il autrement, pourquoi la propriété exercerait-elle sur l'ouvrier un autre effet que celui qu'elle produit sur la société entière? L'ouvrier ne fait-il pas partie intégrante de celle-ci et n'est-il pas de même nature que les autres hommes, surtout quand le même mobile le pousse et le guide?
Ennemi de la propriété, tant qu'il ne peut y atteindre, il ne songe qu'à l'anéantir, il ne rêve que la destruction de l'organisation sociale qui la maintient; mais dès que l'ouvrier a goûté de la propriété luimême, ou dès seulement qu'elle se présente à lui comme le fruit assuré d'un travail persévérant, il en devient le plus ferme soutien, parce qu'il en comprend la légitimité mieux que personne, et la sécurité des institutions sociales qui garantissent ce droit acquiert un défenseur de plus.
Ceux donc qui ne sont pas assez sincères amis de l'ouvrier pour souhaiter qu'il devienne propriétaire de quelque chose, devraient le désirer dans leur propre intérêt, au point de lui en faciliter les moyens autant qu'il est en leur pouvoir. Pensent-ils, par exemple, qu'il y eut beaucoup de propriétaires derrière les barricades de Paris en juin 1848? et saventils s'il y aura toujours assez de canons et de baïonnettes à leur disposition pour les renverser, si, à Dieu ne plaise; ces scènes de désordre devaient se renouveler? N'est-il pas infiniment plus simple, plus économique et plus humain surtout d'en prévenir le retour en rendant la propriété accessible à l'ouvrier? Ne vaut-il pas mieux la lui laisser conquérir par son travail sans léser ni dépouiller personne, que de s'exposer à ce qu'il la ravisse par la force, là où il la trouve et aux dépens de ceux qui l'ont formée? Le sujet est assez important pour que l'on y réfléchisse sérieusement; il ne s'agit pas de dépouiller les propriétaires pour enrichir les prolétaires; le remède serait mille fois pire que le mal; il suffit de