‹ Du salaire (volume 2)Chapitre 128 sur 132 · DE L INFLUENCE FUTURE DES MACHINES A COUDRE SUR LE SORT DE LOUYRIÈRE · texte numérisé non relu

DE L INFLUENCE FUTURE DES MACHINES A COUDRE SUR LE SORT DE LOUYRIÈRE

Ouvrière ! . . . Ouvrière, c'est à dire enfermée dans un atelier, du matin au soir, immobile sur une chaise, courbée sur son travail, ne mouvant que la main qui tient l'aiguille ou le fuseau , sans que rien éveille son intelligence ou émeuve son cœur !

Est-ce donc là le lot auquel la Providence a voué la femme? Est-ce pour cela, et pour cela seulement qu'elle a été créée, que Dieu l'a pourvue d'une intelligence si subtile et si prompte, d'une sensibilité si exquise? Évidemment non; il n'est donc pas dans la destinée de la femme d'être ouvrière, et un jour viendra où l'on s'étonnera de ce que l'homme ait pu ravaler sa compagne si bas.

Ainsi parlent le cœur et la conscience, quand ni l'un ni

(i) La publication de ce livre ayant été retardée pendant plusieurs mois par des circonstances indépendantes de notre volonté, nous avons cru devoir en profiter pour ajouter sous forme d'appendice quelques développements aux chapitres IV et VIII concernant le travail des femmes et les machines.

l'autre n'ont été faussés et paralysés par une éducation vicieuse ou par la vue constante du mal, sans soulagement pour qui le subit, sans châtiment pour qui le cause.

Cependant, ce qui est juste est-il toujours possible et la société ne se trouve-t-elle pas, dans la triste obligation de faire passer le nécessaire ou l'utile avant le juste?

Non; ce qui est injuste n'est jamais utile et encore moins nécessaire; l'utile seul est juste. Examinons donc si, pour la première fois, la science de l'utile, qui est l'économie politique, serait en désaccord avec la science du juste ou la morale.

L'économie politique nous enseigne que le travail est l'application de nos facultés à la satisfaction de nos besoins (1). Ces facultés sont morales, intellectuelles et matérielles ou physiques. Ces dernières sont très faibles relativement aux besoins illimités de l'homme et ne suffisent pas, par conséquent, à les satisfaire, sans le concours de ses facultés intellectuelles infiniment plus puissantes , puisqu'elles lui soumettent les inépuisables forces de la nature, et sans l'aide de ses facultés morales, qui, telles que l'énergie, la persévérance, la prévoyance, le respect des droits d'autrui, servent de rectrices à ses autres facultés.

Éclaircissons ceci par des exemples : quels sont les résultats du travail , purement matériel , d'un fellah d'Egypte, creusant le canal Mahmoudié avec ses ongles, et transportant la terre qu'il a ainsi excavée, dans une corbeille qu'il porte sur la tête, à quelques centaines de pas de là; quels sont les résultats de ce travail inintelligent, disonsnous, à côté de ceux qu'obtient l'ouvrier d'Europe, armé

(1) Bastiat, Harmonies économiques.

d'une pioche, d'une pelle et d'une brouette ou d'un waggon, fruits de l'intelligence humaine?

Qu'est-ce que le travail du copiste d'autrefois, à qui il fallait des mois pour transcrire un seul livre, comparé à celui de l'imprimeur d'aujourd'hui, qui, à l'aide des caractères mobiles et de la presse, fruits de son intelligence, reproduit des milliers de volumes dans le même temps? Que vaut, enfin, le travail de l'homme paresseux et imprévoyant, qui entreprend une tâche au dessus de ses forces, pour l'abandonner bientôt à la moindre fatigue, ou pour la laisser inachevée au premier obstacle qui le rebute, — à côté du travail de l'homme prévoyant et courageux, qui mesure la tâche à sa force avant de l'entreprendre, mais qui ne l'aba ndonne pas avant de l'avoir terminée, et surmonte les obstacles qu'il rencontre, à force de patience et d'énergie.

Enfin, quel est l'effet utile du travail de l'homme qui, fondant la satisfaction de ses besoins sur la spoliation du bien d'autrui, contraint la société à consacrer, à la défense de ce bien, une portion du travail qu'elle eût pu employer à l'accroître, ou qui l'oblige à priver le spoliateur de la force et de la liberté dont il fait un si mauvais usage ?

Les réponses qu'obtiendront ces diverses questions suffiront à démontrer l'immense supériorité du travail intellectuel et moral sur le travail matériel , supériorité qui explique aussi comment l'homme s'élève si haut au dessus de la brute. Ces réponses montrent aussi que cette supériorité résulte surtout de l'emploi des machines et de procédés perfectionnés, à l'aide desquels l'homme contraint les forces de la nature à coopérer à la satisfaction de ses besoins.

L'usage le plus fructueux que l'homme puisse faire de

ses facultés intellectuelles consiste dans l'invention et le perfectionnement des machines, des instruments et des procédés qui l'aident à s'emparer des forces de la nature, telles que la chaleur, l'électricité, la pesanteur, etc., pour les faire concourir, avec ses propres forces, à la satisfaction désormais illimitée de ses besoins.

Les résultats de ce concours sont pour lui un accroissement presque indéfini de dignité, de liberté et de bien-être, puisqu'il est par là délivré des travaux les plus rudes et les plus dégradants, sans que le résultat en soit amoindri (voir le chapitre YIII).

Appliquons maintenant à la condition des femmes les principes généraux d'économie politique résumés ci-dessus.

La femme qui travaille à coudre, à filer ou à faire de la dentelle en maniant de ses doigts un instrument élémentaire tel que l'aiguille, le rouet ou les fuseaux, n'est-elle pas, de tous points, comparable au fellah creusant le sol de l'Egypte de ses ongles et portant la terre sur sa tête, ou bien encore au copiste passant sa vie entière à copier des livres qu'un imprimeur fait aujourd'hui en quelques jours ?

N'est-il pas évident que la force productive de la femme croîtrait, dans un rapport semblable à celui qui existe entre le copiste et l'imprimeur, si, au lieu de l'aiguille, elle était armée d'une machine à coudre?

L'homme, qui n'a d'autre instrument que ses ongles ou la plume servile du copiste , qu'aucune idée n'anime , n'est qu'un esclave ou un serf dont l'existence dépend d'un maître; il devient maître à son tour, et commande au moins aux éléments, lorsqu'il guide une locomotive ou une machine à imprimer.

De même, la femme qui n'a pour instrument que ses

doigts ou une aiguille, faiblement guidée par son intelligence, n'est qu'une esclave ou une serve, dépendante d'autrui pour un minimum de subsistance, et il serait à désirer pour elle comme pour l'humanité qu'elle pût, à son tour, s'élever en indépendance et en dignité , en commandant à quelque puissante machine, qui l'affranchît du travail matériel et servile, pour lui donner libre accès au domaine de l'intelligence et des facultés morales.

Mais où trouver ce domaine? dira-t-on; les femmes ne sont-elles pas exclues de presque toutes les professions où elles pourraient déployer leur intelligence et leurs facultés morales?

Cette exclusion est réelle, mais il n'est pas nécessaire d'aller bien loin leur chercher un emploi dans lequel leurs meilleures facultés seront le plus utilement employées, car il est tout trouvé : c'est le ménage, l'intérieur [home des Anglais, das heim des Allemands), le foyer domestique.

C'est là, et là seulement, que, comme épouse, comme mère et comme directrice d'un ménage, elle pourra déployer toute son intelligence et se montrer au moins l'égale de l'homme; c'est là surtout qu'elle pourra développer et mettre en œuvre les qualités du cœur , dont la Providence , dans son infinie sagesse, l'a mieux douée que l'homme, parce que, plus que lui, elle a besoin d'en faire usage.

Au point de vue purement matériel, comment la femme travaillera-t-elle de la manière la plus utile, la plus réellement fructueuse? Est-ce en s'occupant dans un atelier d'un labeur auquel son intelligence ne prendra qu'une part infime, ou en s'adonnant aux soins du ménage, c'est à dire au bon aménagement, à la dépense économique et bien entendue du salaire de son mari ? Ce soin exige une grande activité d'in-

telligence, et son résultat est un accroissement de jouissances pour toute la famille, à dépense égale, ce qui équivaut à une même jouissance obtenue par une moindre dépense ou une économie sur le salaire du mari, économie qui sera au moins égale à ce que la femme eût gagné dans l'atelier, puisqu'elle n'y effectue qu'un travail presque exclusivement matériel qui est le moins productif de tous.

Même au seul point de vue matériel, si peu important, il y a donc avantage ou tout au moins compensation à ce que la femme mariée et mère de famille demeure chez elle à veiller aux soins de son ménage plutôt que d'aller travailler à l'atelier.

Cet avantage est bien plus positif et plus considérable encore au point de vue moral et intellectuel, car dans quel genre de travail d'atelier la femme pourrait-elle déployer les trésors de tendresse et d'affection, les ressources infinies de l'esprit qu'elle dépense à rendre le foyer intime agréable à son mari, afin de le retenir d'aller au cabaret, où il gaspillerait sa dignité, sa santé, son temps, son argent et le bienêtre même de sa famille?

Dans quel travail d'atelier la mère pourrait-elle gagner l'équivalent de ce qu'elle crée d'utilité pour les siens et pour le genre humain entier par cet amour profond et cette intelligence, en quelque sorte intuitive, dont elle seule est capable, et que rien, rien au monde ne peut remplacer, avec lesquelles cette mère veille à la première éducation morale , intellectuelle et physique de ses enfants, au plus saint comme au plus important de ses devoirs, celui pour l'accomplissement duquel Dieu l'a créée et dont nul intérêt, si puissant qu'il soit , ne peut la détourner sans qu'il en résulte des maux incalculables pour l'humanité?

Qu'est-ce , en un mot , que la somme d'argent qu'une femme peut gagner dans un atelier, fût-elle considérable, en regard de la force morale, intellectuelle et physique donnée à toute une lignée d'enfants?

Qui nous contredira enfin, quand nous affirmons qu'il est à désirer, au point de vue moral, comme dans l'intérêt économique, pour la dignité du genre humain comme pour sa liberté et son bien-être, que la femme soit renvoyée de l'atelier dans son ménage, sa place naturelle, par les machines à coudre ou, en général, par la substitution de quelque agent mécanique à son travail matériel. Il s'ensuivrait, ici comme partout et toujours, la suppression de ces pénibles et dégradants efforts sans en anéantir les résultats?

Il ne faut pas méconnaître, cepeudaut, qu'un brusque avènement d'agents mécaniques, destinés à remplacer le travail manuel des ouvrières , causerait une crise désastreuse parmi elles, car elles ne sont nullement préparées à la transformation ayant pour effet de les rendre aptes à un travail moral et intellectuel auquel les machines ne puissent jamais faire concurrence. Cette crise serait désastreuse, disons-nous, car, bien que le résultat final de la substitution des agents mécaniques au travail humain soit un abaissement considérable du prix des produits, qui équivaut à une augmentation du revenu des consommateurs et par conséquent à une plus forte demande du travail (voir le chapitre VIII ), il n'est nullement certain, d'une part, que cette demande s'adressera précisément aux ouvrières renvoyées des ateliers par les machines, et d'autre part, ces ouvrières, ne recevant plus aucun salaire, ne pourraient pas profiter du bas prix des objets fabriqués à l'aide de ces agents mécaniques.

L'expérience démontre que les machines ne se propagent que lentement, mais la crise qu'elles engendreraient dans ce cas, pour être moins sensible, ne serait encore que trop réelle et trop douloureuse. Comme cette propagation des machines est cependant un fait inévitable auquel nulle coercition ne pourrait s'opposer sans une flagrante injustice , comme cette propagation des machines est d'ailleurs vivement à désirer au point de vue de l'intérêt général , il faut donc absolument, et sous peine de grandes calamités, que la société fasse ce dont elle s'est fort peu occupée jusqu'ici, c'est à dire qu'elle travaille activement à la régénération morale et intellectuelle de la femme ouvrière.

Aucun progrès réel ne pourra s'accomplir dans la société sans que cette condition ait été préalablement remplie. Les tentatives, demeurées infructueuses, d'extirper le paupérisme, de faire renoncer les ouvriers à des habitudes d'ivrognerie, de débauche, de malpropreté et d'imprévoyance, n'ont toujours échoué que parce que, avant de chercher à améliorer le moral des hommes, il fallait relever la dignité et cultiver les facultés morales des femmes, ce qui a toujours été négligé.

Cette nécessité de commencer la réforme de la classe ouvrière, — afin de mettre la civilisation en harmonie avec celle du reste de la société , — par l'éducation morale et intellectuelle du sexe féminin , résulte de deux causes principales : la première, c'est l'ascendant qu'exerce toujours la femme vertueuse et intelligente sur l'homme le plus corrompu et le plus abruti; la seconde, c'est que le caractère et la conduite d'un homme, pendant sa vie entière, dépendent du soin avec lequel sa mère aura développé son cœur et son esprit.

Que les vrais philanthropes, à quelque croyance, à quelque parti ou à quelque secte qu'ils appartiennent, au lieu de gaspiller leurs efforts en vue du bien-être de l'humanité en des tentatives toujours inefficaces, parce qu'elles sont incomplètes, que tous les philanthropes, disons-nous, s'unissent dans un but commun , le plus digne de leur sollicitude : ^ÉMANCIPATION MORALE ET INTELLECTUELLE DE LA FEMME (1).

(1) Nous ne cessons de le répéter : la société réagirait avec une indomptable énergie, contre tout obstacle, naturel ou artificiel qui s'opposerait à la mise en culture de quelques milliers de lieues carrées d'un terrain fertile et facilement accessible, ou contre une loi inique qui interdirait l'emploi d'un procédé propre à doubler la productivité du sol sans augmenter les frais de sa culture. Cette résistance énergique serait fondée sur le dommage matériel que la perte de ces avantages causerait à la société. Et cependant celle-ci ne réagit que d'une manière tout à fait insignifiante contre le dommage matériel et moral, mille fois supérieur, que lui cause la non-culture morale et intellectuelle d'une portion considérable du genre humain et spécialement des femmes. On ne considère pas, en effet, que toute faculté morale ou intellectuelle qui demeure sans développement ou sans emploi équivaut à une immense étendue de terre fertile qui demeurerait en friche ou dont les fruits spontanés seuls seraient recueillis.

Il n'est pas une des idées émises par nous, dans ce livre, qui ne soit fondée sur une vérité économique susceptible d'une démonstration rigoureuse. Nous avons esquissé plutôt que complété les démonstrations, chaque fois que cela nous a été possible, sans compliquer démesurément le développement de notre pensée; nous aurions pu suppléer à l'absence ou à la brièveté de certaines démonstrations par des notes et des citations tirées de divers auteurs, mais cela aurait donné à ce livre des dimensions incommodes et de nature à rebuter la classe des lecteurs, très occupés de leurs affaires, auxquels nous nous adressons de préférence. Nous engageons donc ces lecteurs à consulter les ouvrages que nous citons ci- après ,• s'ils désirent étudier plus à fond les questions économiques qui ont été effleurées dans ce travail. Cette note bibliographique est loin d'être complète, et le manque de données suffisantes nous a sans doute fait omettre plus d'un nom d'auteur, ou indiquer d'une manière inexacte plus d'un ouvrage.

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