AVANT-PROPOS
Quand un entrepreneur d'industrie se propose d'offrir ses services au public, il faut, sous peine de s'exposer à de graves mécomptes, qu'il s'informe de l'état de la demande et de l'offre de ce genre de services; il faut qu'il sache s'ils satisferont à un besoin existant, et surtout à un besoin reconnu et réellement éprouvé par la société , au point qu'elle consente à rémunérer celui qui s'occupe à le satisfaire. Il faut, de plus, que l'offre ne se soit pas encore entièrement mise au niveau de la demande existante, ou tout au moins que celle-ci soit susceptible de s'étendre dans une progression au moins égale à celle de l'offre ; autrement ces services offerts deviennent superflus, et la société n'est plus disposée à leur accorder une rémunération proportionnée à la peine qu'ils ont coûtée.
Appliquons ce principe à la production d'un nou-
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veau traité élémentaire d'Économie politique, et constatant Fétat de la demande et de l'offre à l'égard de cette denrée ou si l'on veut de ce service.
Existe-t-il dans la société actuelle et spécialement dans cette partie de la société qui ^e sert de la langue française, un besoin réel d'un instrument propre à faciliter l'étude de la science économique?
A en juger par l'ignorance profonde qui règne parmi les masses à l'égard d'une science aussi utile, à en juger par les maux Innombrables que cette ignorance engendre ou perpétue dans la société, on ne peut hésiter un seul instant à répondre affirmativement à cette question.
Mais le besoin d'instruction économique étant constaté, s'ensuit-il, que le désir de satisfaire ce besoin soit réellement éprouvé et que ce désir soit arrivé à un degré d'intensité suffisant pour porter la société à rémunérer convenablement le service qui procurerait cette satisfaction?
La réponse à cette seconde question ne peut être ayssi affirmative que la précédente. De tout temps, le besoin d'instruction a existé, mais presque à l'état latent, car au moyen âge, par exemple, de puissants seigneurs ne savaient ni lire ni écrire et s'en vantaient ; de tout temps encore, des savants , des littérateurs et des artistes n'ont pu obtenir de leurs services une rémunération suffisante pour pouvoir vivre, ou pour leur permettre de travailler exclusivement à la satisfaction des besoins scientifiques, littéraires ou artistiques de la société.
De nos jours même, il est des hommes d'État qui
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se vantent de ne pas connaître l'Économie politique, comme leurs ancêtres se vantaient de ne pas savoir signer leur nom. Il est aussi des contrées, et de celles où la langue française est en usage , où l'enseignement public de l'Économie politique est interdit ou entravé, d'où résulte une notable diminution dans la demande des instruments destinés à faciliter cet enseignement. Il suit de ces circonstances que la demande de traités d'Économie politique ne doit pas être à beaucoup près aussi forte que pourrait le faire supposer le besoin réel, mais latent malheureusement, qu'éprouve la société d'un bon enseignement économique ; ceux qui cherchent actuellement à satisfaire ce besoin sont donc exposés à ne recueillir aucun fruit de leurs peines. La triste perspective que présente la demande des connaissances économiques, n'a cependant pas découragé des écrivains , poussés à écrire et à publier leurs œuvres, bien plus par le désir de propager la vérité économique, que par l'amour du lucre, quelque légitime qu'il soit; aussi peut-on considérer l'offre comme faisant au moins équilibre à la demande, et comme la dépassant même.
Il existe donc une multitude de traités d'Économie politique, depuis les plus élémentaires jusqu'aux plus complets; mais la science marche toujours et il est nécessaire de tenir le public au courant de ses progrès, en lui présentant de temps en temps le résumé de ceux-ci. Enfin il est impossible aussi que ces progrès se soient accomplis sans que des travailleurs plus nombreux et plus zélés y aient pris part, ce qui
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doit faire supposer un nombre croissant de demandeurs pour les œuvres économiques.
Mais l'offre dépassât-elle positivement la demande, la publication d'un nouveau traité élémentaire d'Économie politique pût-elle être taxée de témérité ou de folie, l'édition entière risquât-elle de passer de l'éditeur au bouquiniste et de celui-ci à l'épicier, que nous voudrions encore tenter de joindre notre faible voix à celles de tant de bouches qui vont proclamant par le monde la vérité économique.
En écrivant ce traité nous avons eu un triple but. D'abord nous avons voulu réunir dans un cadre restreint les principes de la science, tels qu'ils sont généralement admis et montrer quelques-unes de leurs principales applications afin de mettre l'Économie politique à la portée de la jeunesse des écoles et des universités , et aussi des personnes qui désirent acquérir des notions de cette science sans avoir beaucoup de loisir à y consacrer.
Sous ce rapport notre livre n'a d'autre avantage sur ceux qui l'ont précédé que d'être postérieur en date, et, par conséquent, de représenter mieux l'état actuel de la science, peut-être aussi celui d'être le fruit de l'expérience acquise par quatorze années d'enseignement, de la manière la plus simple et la plus claire d'exposer les principes et d'en déduire les conséquences.
Nous n'avons donc pas eu la prétention AHnnover mais simplement de vulgariser ce que d'autres ont trouvé, en puisant nos connaissances principalement dans les œuvres de Adam Smith, de J.-B. Say, de
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Bastiat, de MM. Ch. Dunoyer et G. de Molinari. Nous citons ici les noms de ces auteurs pour n'avoir pas à mentionner presque à chaque page les emprunts que nous faisons à leurs idées, sinon au texte même de leur^ écrits.
Il est incontestable, selon nous, que la société progresse, que malgré quelques perturbations, quelques arrêts, dont l'effet n'est que momentané ou circonscrit dans un espace restreint, les facultés morales et intellectuelles de l'homme tendent à s'élever; les ténèbres de l'ignorance ont perdu de leur épaisseur, les mœurs se sont policées et adoucies, mais cependant, il faut reconnaître que le progrès intellectuel a été plus rapide que le progrès moral, d'où est résulté qu'une plus grande somme d'intelligence peut être dépensée à faire le mal aujourd'hui que dans le passé, ce qui a porté des observateurs superficiels à croire que le sens moral de l'humanité va nécessairement en s'alfaiblissant à mesure que ses facultés intellectuelles se développent.
Quoique notre opinion soit entièrement opposée à celle-ci, nous n'en reconnaissons pas moins la nécessité, même et surtout au point de vue économique de mettre le progrès moral au moins au niveau du progrès intellectuel ne fût-ce qu'afin d'éviter la déperdition des forces individuelles ou sociales qui pourraient engendrer du bien-être et qui sont paralysées ou produisent le mal par défaut d'une bonne direction morale.
Nous nous sommes donc encore proposé comme
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but (et nous y attachons la plus haute importance) en écrivant cet ouvrage, de chercher dans riniSme mesure de nos forces à contribuer au développement du progrès moral, en montrant, chaque fois que l'occasion s'en présente la concordance entière qui existe entre le Juste et V Utile, entre Tintérét personnel bien entendu et Tintrêt social, et à combattre les préjugés qui consistent à croire à un prétendu antagonisme qui existerait entre diverses classes ou diverses fractions de la grande société humaine , . entre producteurs et consommateurs , entre capitalistes et travailleurs, entre propriétaires et prolétaires, entre nations, en montrant qu'au contraire, sous l'influence bienfaisante de la concurrence, c'est à dire de la liberté, tous ces intérêts sont entr'eux en si parfaite harmonie, qu'aucun d'eux ne peut être lésé sans qu'il en résulte un dommage pour tous les autres, et réciproquement, que ce qui favorise un de ces intérêts agit en même temps et par cela même à l'avantage de tous.
Enfin, quoiqu'il soit bien reconnu que la misère et la plupart des autres maux qui affligent la société ont pour causes essentielles l'ignorance et les mauvaises passions ou le manque de moralité, et qu'il n'est possible de remédier à ces maux que par un long et persévérant travail de Ja société entière, il n'est presque personne encore qui n'attribue ces maux à des vices d'organisation sociale, tels que le droit individuel de propriété, la tyrannie du capital, la forme de salariat donnée à la rémunération du travail des ouvriers, etc., et plus souvent encore à
ce que l'État n'a pas des attributions assez étendues ni un pouvoir suffisant pour assurer sans peines et sans efforts le bien-être universel. De là ces nombreuses utopies selon lesquelles une réorganisation sociale d'après tels ou tels principes communistes ou socialistes mettrait immédiatement l'humanité en possession d'une somme illimitée et inépuisable de bien-être. Selon d'autres, ce résultat si désirable serait obtenu par la substitution la plus complète possible de l'initiative et de l'activité sociales, représentées par l'État, à l'initiative et à l'activité individuelles. Nous avons cru utile de combattre ces dangereuses théories en leur appliquant l'infaillible critérium de la vérité économique. En conséquence, nous avons consacré une partie importante de ce travail à la démonstration de la légitimité et de l'utilité du droit de propriété, à la réfutation des théories communistes, socialistes et interventionistes et à la recherche des limites qu'il convient de poser à l'intervention de l'État dans tout ce qui peut demeurer du domaine de l'activité privée ; en partant de ce principe que les hommes ont d'autant moins besoin d'être gouvernés qu'ils savent mieux se gouverner eux-mêmes, c'est à dire qu'ils savent mieux respecter les droits d'autrui et faire respecter leurs propres droits.
Telles sont les principales considérations qui nous ont guidé dans notre travail, et nous ont engagé à ne pas le borner à un simple exposé de ce qui concerne les .intérêts matériels de la société. Nous n'osons espérer avoir mis dans l'exposé des prin-
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cipes de la science économique toute la clarté, tout Tordre et toute la méthode désirables dans une œuvre de ce genre, aussi nous estimerons-nous heureux, si, pour récompense de nos efforts, nous parvenons à l'aide de ce livre à convaincre un petit nombre de personnes de la vérité de quelques-uns des principes de TÉconomie politique, ou à dissiper chez elles une faible partie des erreurs et des préjugés anti-économiques qui engendrent tant de souffrances dans la société.
Nous serons heureux encore, si ce travail imparfait inspire à quelque savant distingué, à quelque plume éloquente une œuvre qui atteigne mieux le but auquel nous avons visé.
M0Ds,Me 19 juillet 1860.
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