CHAPITRE IL
DU TBAVAIL.
Définition du travail. — Insuffisance du travail matériel pour la satisfaction des besoins de rhomme. — Supériorité du travail intellectuel. — Causes auxquelles elle est due. — Nécessité et productivité du travail moral.
Pour le vulgaire, le travail est une série d'efforts matériels prolongés plus ou moins longtemps ; pour l'économiste ce mot a un sens plus étendu, il signifie l'application de nos facultés à la satisfaction de nos besoins.
Les facultés de l'homme sont morales, intellectuelles et physiques; relativement aux autres, ces dernières facultés ne lui rendent que de bien faibles services ; en effet, tous les animaux naissent avec des organes qui suffisent à la satisfaction de leurs besoins, et avec im instinct qui dirige les fonctions de ces organes. L'homme seul, quoique ayant des besoins plus étendus que les animaux, est pourvu d'organes trop faibles ou trop peu nombreux pour satisfaire à ces besoins ; et, s'il a eu des instincts dans l'état sauvage, ce qui n'est pas certain, il les a perdus dans la vie sociale. Aussi, l'homme isolé et non doué d'intelligence et d'instruments qui remédient à la faiblesse de ses organes, meurt bientôt de faim et de misère. Pourquoi la société seraitelle tenue d'échanger les résultats de son faible travail contre des moyens d'existence qu'il est incapable de se procurer direc-
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tement? Ne préférera- t-elle pas se servir des animaux domestiques, tels que le bœuf, le eheval et l'âne, qui ont une force musculaire supérieure à celle de Thomme, et dont l'entretien coûte moins cher? En supposant que la société consente à cet échange inégal du travail d'un homme incapable de se nourrir lui-même contre ce qui lui est nécessaire pour vivre, ou en supposant qu'elle puisse être contrainte à un tel marché, ne voit-on pas qu'elle y aurait bientôt épuisé ses propres ressources, et qu'après cela, elle ne pourrait plus nourrir ces hommes, en eût-elle la Volonté?
Un homme qui n'est doué que de facultés physiques seulement, est donc un être incomplet qui ue peut trouver à vivre ni dans l'isolement ni dans la société.
Bien coupables sont dono les parents qui ne développent pas les facultés inteUectuelles et morales des enfants, auxquels ils ont donné la vie physique ! Coupables sont les enfants qui négligent de seconder les efforts de leurs parents pour atteindre ce but! Plus coupable encore est la société quand elle met des entraves au libre et entier développement des facultés humaines!
C'est l'intelligence qui est la véritable force de l'homme; c'est elle qui le rend le maître du monde en ajoutant à ces faibles organes, des organes dont la puissance est sans limites. Le sauvage ignorant est pris d'une terreur superstitieuse pour l'eau, le feu, la foudre; l'homme civilisé s'en est fait d'admirables auxiliaires. C'est parce qu'il les a domptés, que de puissantes locomotives et de gigantesques bateaux à vapeur dévorent l'espace en traînant ou portant des milliers de voyageurs ou des DÛUiers de kilogrammes de marchandises, et que la pensée francliit les distances avec la rapidité de l'éclair.
C'est dono en s'emparant des forces et des dons de la nature, à l'aide de son intelligence que l'homme acquiert véri-
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tablement une puissance illimitée ; c'est vers ce but et non vers Tasservissement de ses semblables que doivent tendre tous ses efforts.
Il y a plus de trois siècles que Rabelais disait avec beaucoup de raison : • Science sans conscience n'est que ruine de l'âme, » ce qui signifie que sans l'aide des facultés morales notre intelligence nous est plutôt nuisible qu'utile; et cependant il y a quelques années à peine que l'Académie des sciences morales et politiques a accueilli avec un rire d'incrédulité cette affirmation de M. Dunoyer : que les facultés morales concourent avec les autres à produire de l'utilité ou à satisfaire nos besoins.
Nos facultés morales concourent directement de concert avec notre intelligence et nos forces physiques, à la production d'utilité. Chaque fois qu'il s'agit de la formation d'un capital (voir le chapitre TV consacré à ce sujet) on voit que pour former un capital il faut de la prévoyance, du courage, de l'énergie, de la persévérance et de l'empire sur ses passions.
Les vertus sont donc aussi indispensables que l'intelligence elle-même à la conquête des forces de la nature. Il est plusieurs professions pour l'exercice desquelles la moralité est plus indispensable encore que l'intelligence ; il n'en est aucune oti elle ne procure à ceux qui la possède de la considération et du profit. On verra plus loin (chapitre XII) l'heureuse influence qu'elle exerce sur l'extension du crédit. — Nos facultés morales concourent encore indirectement à la production , mais d'une manière très énergique en évitant à l'humanité l'emploi en pure perte d'une très grande somme d'efforts qu'elle pourrait utiliser à l'accroissement de son bien-être.
Que l'on suppose par exemple un peuple chez lequel il n'existe point de moralité, et qui n'ait aucune notion de la différence
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qu'il y a entre le bien et le mal, le juste et Tinjuste, aucun respect de la liberté et du bien d'autrui.
Chez ce peuple tous les individus se Hyreront les uns sur les autres au vol et au brigandage, nul ne pourra trayailler à la satisûiction de ses besoins sans consacrer en même temps une partie de son travail à sa défense.
Nul n'aura l'esprit assez libre pour songer aux moyens d'accroître son pouvoir sur la nature. Cette nation restera donc toujours plongée dans la misère et dans la barbarie ; la vertu et la justice sont donc des éléments indispensables aux progrès de la civilisation et du bien-être des peuples. Même chez les nations modernes et se disant civilisées, et chez lesquelles la notion du droit individuel est assez développée, la sécurité générale ne se maintient qu'à l'aide d'énormes sacrifices.
Que l'on calcule en effet de quelle immense puissance productive l'Europe doit se priver, lorsque, chaque année, elle doit faire, pour se procurer une sécurité bien peu stable, le sacrifice du travail de plus de 4 millions d'hommes tenus oisifs sous les armes , et de plusieurs milliards de francs nécessaires à l'entretien des armées, des marines, des flottes et des forteresses. Que de bien-être gagné pour l'humanité si plus de moralité présidait aux relations entre les peuples !
On peut conclure de là qu'il est indispensable que l'homme cultive et développe ses facultés morales au moins autant que son intelligence, pour qu'il puisse retirer du travail le maximum d'utilité.
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