CHAPITRE VI
ressources, émigrent; c'est après toute cette période
de misère et d'indicibles souflFrances que l'offre du travail se proportionne de nouveau à la demande; mais osera-t-on dire que c'est aux mêmes conditions qu'avant la cherté, et que le sort de l'ouvrier est redevenu ce qu'il était jadis?
Pour cela, il faudrait perdre de vue la pernicieuse influence exercée sur lui par une longue période de misère : abruti dans ses facultés morales et intellectuelles, affaibli physiquement, dégénéré sous tous les rapports si cette misère s'est appesantie depuis longtemps sur sa race, il ne peut plus offrir qu un travail inintelligent et médiocre; sa conduite et son assiduité ont besoin d'une continuelle surveillance, car il est devenu indolent , lâche et sans souci de sa dignité. Son travail ne vaut donc plus autant qu'autrefois, pourquoi le payerait-on de même?
D'ailleurs, il accepte comme une faveur le salaire minime qu'on lui offre, car l'énergie, la dignité , le temps (Tatteîidre, lui manquent pour amener ce salaire, par un débat avec son patron, à être la complète et juste rémunération de son travail. Habitué aux privations, il se contente de peu, et il accepte la paye qu'autrefois il eût repoussée comme insuffisante.
Mais ce n'est pas louyrier seul qui souffre de cet état de choses, car quand il survit, affaibli moralement et physiquement , à tous ceux que la misère a entraînés dans la tombe, on lui paye un salaire dont le taux est bien plutôt déterminé par Toffre raréfiée du travail que par son utilité réelle.
Il peut arriver alors , et nous croyons qu'il arrive souvent, que le salaire qu'obtient l'ouvrier, quelque minime qu'il soit, vaut plus que le travail qu'il exécute, comparé à celui que donnerait un homme robuste et intelligent, même mieux payé. L'entrepreneur qui l'emploie, payant la main-d'œuvre plus cher , est obligé d'élever dans le même rapport le prix de vente de ses produits, et le consommateur, c'est à dire toute la société, l'ouvrier compris, subit une perte qui est une nouvelle cause de gêne et de privations.
On le voit donc, la misère tend à engendrer la misère. C'est un avertissement donné à la société, de ne jamais la laisser naître, ou, si déjà elle existe, de ne négliger aucun effort utile pour l'extirper.
Cela est d'autant plus nécessaire que la société ne peut pas ici se renfermer dans un sordide égoïsme, et fermer les yeux sur les souffrances de la classe ouvrière ; ces souffrances sont contagieuses , car rimmot*alité née de la misère se propage jusque dans les classes élevées ; les maladies épidémiques qu'elle engendre n'épargnent pas plus le riche que le pauvre; la mauvaise qualité du travail produit la cherté de toutes choses, et enfin, quand l'ouvrier, aveuglé sur ses véritables intérêts, ou cédant à des suggestions perfides, cherche à mettre un terme à sa misère par l'emploi de la violence, c'est la société entière qui est en péril.
Il est aisé de se figurer, d'après ce qui précède, l'influence que doit exercer, sur le bien-être de la classe ouvrière, le bas prix des moyens de subsis-
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CHlâPITRE TI. 85
tance, lorsque la durée du bon marché est suffisamment longue. L'ouvrier en profite d'abord comme consommateur : avec le même salaire il est mieux nourri, ou il peut consacrer une plus forte part de son revenu à se procurer d'autres satisfactions. La même cause agit de la même façon sur la population entière, qui a, par suite, un excédant de revenu disponible pour l'achat d'autres produits, dont la création en plus grande abondance, exigeant plus de travail , fait hausser le salaire et affecte le bien-être de l'ouvrier en sa qualité de producteur.
Celui-ci est donc doublement riche dans ce cas, mais on prétend que ce bien-être ne peut être de longue durée pour lui ; on dit que bientôt son salaire s'abaisse au niveau du prix des subsistances, l'effet du bon marché de celles-ci étant de faire croître la population ouvrière à la fois par l'augmentation du nombre des naissances et par la diminution du nombre des décès. Tout en accordant que les choses se passent ainsi jusqu'à un certain point, nous trouvons qu'il n'est pas exact de prétendre que tout le revenu de l'ouvrier est absorbé par les dépenses qu'exige l'accroissement de sa famille ; il est certain qu'il fait quelques épargnes, qu'il s'habitue à une vie plus aisée, que ses forces s'accroissent par une nourriture plus abondante et plus saine, par des vêtements et un logement plus confortables et plus propres, et enfin par l'absence du souci de l'avenir. Ces circonstances sont aussi très favorables au déve* loppement de ses facultés intellectuelles et à l'amélioration de ses qualités morales.
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N'est-il pas évident, en même temps , qu'il doit en résulter, de sa part, un travail plus puissant, plus intelligent, plus régulier, plus soutenu, ayant par conséquent une plus grande valeur réelle, et qu'il parvient à se faire accorder ce surcroît de valeur dans son salaire, au moins en partie, même quand le nombre de ses concurrents s'est accru, parce qu'il est moins dépendant du patron, à cause des épargnes dont il dispose, du sentiment de dignité qu'il a acquis et qui ne lui permet plus de descendre d'un degré l'échelle sociale-.
La persistance du bon marché des denrées alimentaires et des autres choses nécessaires à la vie , améliore donc la qualité du travail de l'ouvrier en même temps qu'elle tend à en accroître la quantité. La concurrence des ouvriers entre eux, qui en résulte, ne leur permet pas de réaliser en entier, par la hausse du salaire, l'avantage dû à cette amélioration de la qualité de leur travail , mais quoique la rémunération de celui-ci baisse, elle ne retombe plus aussi bas, relativement au prix dei moyens d'existence, qu'avant la baisse de ce prix.
Il convient aussi de ne pas perdre de vue que ce que l'ouvrier perd, comme producteur, par la concurrence de ses pareils, il le regagne, comme consommateur, chaque fois qu'il achète des produits que le bas prix de la main-d'œuvre (celui-ci, nous l'avons vu, n'est nullement incompatible avec des salaires élevés) rend à meilleur marché.
On le voit donc; de même que le haut prix des denrées est une calamité qui frappe doublement
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