‹ Du sang, de la volupté et de la mortChapitre 10 sur 35 · LE SECRET MERVEILLEUX · texte numérisé non relu

LE SECRET MERVEILLEUX

Elle le reçut avec l'air d'une femme qui possède le secret merveilleux ; le sérieux qui couvre et permet toutes les fantaisies.

(L'Envemt des Lois.)

Ccuiinent mest-il resté dans la mémoire, cet insignifiant jeu de mots par assonance, que j'entendis à Rome, il y a quelques années, d'un prélat italien? On parlait d'un homme fort considéré au Vatican pour son érudition et sa capacité dans les affaires de l'Eglise, qu'on opposait à son privé, à ses galanteries, et à ses spéculations. « 11 a voulu entrer dans les ordres, dit en badinant le prélat, puis il s'est mis du tiers ordre, et le voilà dans le désordre. »

Sur l'instant, l'objet de ces lazzi entra. Fort jeune encore, mais le visage déshonoré par un eczéma, d'étranges yeux d'une teinte glacée et morte, de la gaucherie dans ses manières, mais avec cela de la décision et, grâce à son port de tête, l'ensemble d'une jolie bête de proie, gâtée par les entraves que met le code à la satisfaction des appétits trop violents.

11 ne dit rien qui ne fût dur des ennemis de la Cour romaine et chacun sait que c'est par des haines communes que se Irent fortement les hommes; mais tout

être ayant un peu l'habitude du vice, de l'ambition et de l'amour de l'argent, eût distingué aisément, aux plis de cette bouche et dans ce regard, la distraction et la réserve qui trahissent une vie en partie double.

Ce pouvait être -un mercenaire de l'Eglise; assurément, ce n'en était pas un fidèle! En voilà un qui possédait le secret merveilleux de la vie de société! Certes, dans cette existence, il y avait tous les mouvements de la passion, les pires désordres, oui, mais sous la surface la mieux ordonnée! Présenter à l'opinion une telle image de soi-même qu'elle puisse, sans renier ses principes habituels, nous maintenir sa considération; faciliter aux austères d'être nos dupes : voilà, je le vérifiai sur l'instant, la science qu'il possédait et qui est l'indispensable pour qui veut se servir des hommes.

Elle est trop délicate, l'attitude d'un directeur de conscience vis-à-vis de la mondaine qui le reçoit à sa table et de qui il a entendu les péchés au confessionnal : évitons de placer à notre endroit la société dans une situation aussi fausse! Un homme déréglé se doit entourer de la plus sévère correction.

Il y a dans Saint-Simon une histoire ramassée en quelques lignes et qui fournit un saisissant tableau, bien propre à illustrer la moralité que je développe ici. C'est d'un archevêque qu'il s'agit.

Le grand observateur nous le montre déjà sujet à de légères attaques d'épilepsie et qui reçoit toutes les après-midi, la duchesse de Lesdiguières, et toujours tous deux seuls. Tel jour, enfin, il passa la matinée à son ordinaire jusqu'au dîner, et son maître d'hôtel, venant l'avertir qu'il était servi, le trouva assis sur un canapé et renversé : il était mort. « Le père Gaillard fit son oraison funèbre à Notre-Dame : la matière

était plus que délicate, et la fin terrible. Le célèbre jésuite prit son parti; il loua ce qui méritait de l'être, puis tourna court sur la morale. »

Voilà déjà qui n'est pas mal pour nous faire comprendre les conventions de la société, mais le trait puissant à nous enseigner, et qui souligne comment le monde veut qu'on l'abuse, c'est quand Saint-Simon dit de l'archevêque :

« ...11 voyait tous les jours de sa vie sa bonne amie, la duchesse de Lesdiguières, ou chez elle ou à Conflans, dont il avait fait un jardin délicieux et qu'il tenait si propre qu'à mesure qu'ils s'y promenaient tous deux, des jardiniers les suivaient à distance pour effacer leurs pas avec des râleaux. »

Ah! ce jardin mélancolique et cette belle ordonnance auprès de ce vieillard désordonné, que voilà, selon mon goût, une image convaincante! Râteau admirable et qui symbolise délicieusement la culture morale des sociétés vraiment civilisées : dans l'âme, le bohémianisme; à l'extérieur, l'austérité!

Puisque aussi bien l'aspic ne fut pour Cléopâtre qu'une âme parlante posthume, elle aurait pu, courtisane et reine, graver au coin de ses papyrus ce râteau symbolique.

On admet, en effet, que pour une nuit de son lit, elle prenait la tête de son amant passager, s'il était du commun. Et cette exigence n'était pas chez elle un caprice de femme sensuelle, mais la volonté réfléchie de maintenir l'étiquette. Ces esclaves noirs qui décapitent le témoin de leur reine en folie font, avec les différences de temps et de milieu, exactement le même geste que les jardiniers de l'archevêque quand, derrière lui, ils effacent ses pas mêlés aux pas de son amie.

Ce sabre et se râteau signifient une mêntîe méthode de vie.

Sans doute, la reine éblouissante de l'Egypte nous paraît avoir fait une concession une peu excessive à la moralité sociale. Quelque tenue que gardent les passionnés d'aujourd'hui, aucun d'eux ne maintient si rudement le décorum. Peut-être Catherine de Russie aurat-elle, la dernière, allié avec tant de vivacité le goût de la débauche au sentiment de la dignité personnelle. Nos mœurs, d'une douceur jusqu'ici inconnue, réprouvent les pudeurs excessives de Cléopâtre. Cependant, aujourd'hui encore, les êtres nobles voilent leurs passions. Le cynisme toujours a quelque basse allure. Nous aimons que derrière nous on efïace.

Ce n'est point hypocrisie, pharisaïsme; c'est instinct supérieur de la véritable volupté, qui réclame le secret. Alcibiade fit couper la queue de son chien pour le plaisir d'égarer l'opinion, car l'élégance de sa sensibilité l'empêchait de jouir de rien qui fût public. Il s'organisait une vie inconnue. Il goûtait avec frénésie la joie d'être différent de ce qu'il paraissait. Etre et paraître! Les grands aventuriers affirment qu'ils y trouvent une intensité de plaisir nerveux qui triple les domaines du vivre.

C'est l'histoire du prince Rodolphe, dans Eugène Sue, grand seigneur et ouvrier, et du Vautrin de Balzac, prêtre, diplomate et forçat, qui passionnèrent si fort l'imagination populaire, Mais voilà des traductions grossières. Selon moi. le piquant n'est pas de posséder un vestiaire nombreux, mais plusieurs âmes. 11 s'agit moins de faire un personnage dans beaucoup de milieux différents, que d'avoir une vie intérieure secrète. Quel faux nez du prince Rodolphe vaudrait la joie de garder dans son âme un refuge?

GDmbien il doit être vif, le frisson de ces aventureux qui, tout en s'accommodant de leur milieu ordinaire, goûtent et réalisent les voluptés de deux ou trois vies morales différentes et contradictoires! C'est peu vivre de ne faire qu'un personnage. Et je pense parfois avec un goût extrême à cet homme étrange, dont le prélat disait : « Il a voulu entrer dans les ordres, puis il s'est mis dans le tiers ordre et le voilà dans le désordre. »

Sans doute, il est fâcheux que sa mémoire soit liée pour moi à un badinage de mots aussi pitoyable, mais cette tache de sang trop acre qui masque son impassible visage me révèle qu'il possède le don précieux, qu'on peut blâmer, mais qu'il est difficile de ne pas admirer : le sérieux qui couvre et permet toutes les fantaisies.

Octobre 1892.

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