‹ Du sang, de la volupté et de la mortChapitre 12 sur 35 · LA FIDÉLITÉ DANS LE CRIME ET LA HONTE · texte numérisé non relu

LA FIDÉLITÉ DANS LE CRIME ET LA HONTE

(sensations de noel)

A cette date de Noël, qui ne sent un léger désir de poésie? Sur les places si froides autour des cathédrales allemandes, il suffit d'avoir une âme de petit enfant et d'écouter le vent qui siffle pour entendre, cette nuit, les plus belles légendes. Elles nourrissent une vaste littérature plébéiçnne : quelque bandit qui est plus proche du cœur de Dieu que le magistrat qui le juge; une prostituée qui monte au ciel; un galeux soudain vêtu de lumières célestes... Après tant de siècles ne serait-ce pas un écho des aventures qui touchaient le plus fortement l'imagination des affranchis, des courtisanes et de cette tourbe souillée, où le christianisme tria ses premiers adhérents? On ne conquiert pas le monde par des raisonnements, bien qu'il soit nécessaire d'en avoir par derrière de solides...

Or, voici qu'aujourd'hui quelques-uns croient entrevoir les premiers feux d'une révolution sociale. Ils ne précisent rien, mais ils pensent qu'un enfantement considérable aura lieu bientôt sous nos yeux, et que nous tenons à peu près l'emploi du bœuf, de la vache et de l'ânon qui, sans y comprendre grand-chose, dans

retable de Bethléem, assistaient à la naissance mystérieuse...

Cette semaine, j'ai eu la curiosité de descendre dans les derniers rangs de notre population parisienne. Je cherchais ce que la légende y pourra recueillir de frémissant et de particulier; j'étais curieux de distinguer quel sentiment un peu noble les révolutionnaires pourraient exalter avec le plus de succès, s'ils avaient besoin de faire appel à la force imaginative, à la sensibilité profonde de ces grouillements mal connus que forment le vice et le crime à Paris.

Je suis allé aux plus infâmes et aux plus avilis, à ceux que notre organisation écrase. J'ai voulu connaître ces hommes dégradés par leurs mœurs, qui rejettent nos lois, nos institutions, notre société, qui ignorent notre philosophie, notre science, nos arts, et qui menacent la civilisation même; je me suis demandé quel sentiment subsiste en eux qui ait une beauté, et de leur sinistre physionomie quel trait émouvant pourrait passer dans de futurs « Noëls anarchistes ».

Un soir, je suis entré dans un bal public où je savais ne trouver que les prostituées des boulevards extérieurs et les escarpes des fortifications. Quelque chose d'aussi infâme que les faubourgs antiques de Suburre.

La salle était froide, mal éclairée, humide d'odeur et d'aspect. D'éiranges jeunes garçons, mal Venus, aux gestes imprévus et rapides, simulaient entre eux des attaques de savate, des gestes d'élrangleurs et le coup du père François; de pauvres petites filles malades, obscènes et d'une élégance de cauchemar, se groupaient à deux, à quatre, autour d'un saladier de vin chaud. Nulle noblesse; rien que maladie, misère et vice. Ah!

me disais-je, sur cette pourriture qui flue à travers les cadres de notre société, quelle prise pourraient avoir les apôtres eux-mêmes de la Révolution? Ces êtres-ci sont incapables de collaborer à quoi que ce soit; bons pour piller, détruire, je ne les imagine pas soulevés et associés dans un sentiment Ce ne sont point des barbares tout neufs; ce sont des déchets.

Mais soudain de l'orchestre retentit une polka. Cavaliers et danseuses se rejoignirent avec des vivacités de jeunes chiens..

Alors ces cris, ce fracas des cuivres, ces femmes aux bouches lourdes de scrofule et leurs hanches si expressives, le petit corps vif de ces jeunes bandits composaient un spectacle affreux, mais de la vie enfin et qui peu à peu me parlait.

Cette musique, les visages émouvants de ces créatures, la virilité affectée par leurs abominables amants, tout me disait leur unique fierté, leur seul sentiment sincère : « Nous sommes le bagne et la honte, mais nous avons des sentiments fidèles. »

L'ordinaire des convenances, le crime, les humiliations, les tares physiques, rien n'a de sens pour ces êtres qui, s'étant choisis ne connaissent désormais qu'eux au monde. A l'ensemble des lois qui régissent les groupements modeines, leur amour substitue un pacte; ils ont rompu les entraves sociales, mais plus étroitement se lient avec la chaîne des complices.

Je crus encore entendre ces femmes me dire : « Il fait bon aimer dans la peur, derrière des cloisons oij l'on tremble, et. bien intact, presser dans ses bras celui que traque la société. »

Petites filles des couvents du Sacré-Cœur, vos amours sont trop fades; vous n'y mettez rien que de la vanité

BIBUOTHECA

et une petite sensualité; mais dans les amours de celles-ci, élèves du Sacré-Cœur de la Butte, il y a la volupté d'avoir peut ensemble. Et ces hors-la-loi se garderont leur foi dans les pires difficultés. )usqu'à Saint-Lazare, jusqu'à la guillotine, bien que l'anneau nuptial, ils ne l'aient pas reçu du maire ni du prêtre, mais que très souvent ils l'aient pris au doigt d'un assassiné, de qui elle. Vénus, tenait les pieds, tandis que lui, Mars en casquette, frappait.

La fidélité dans le crime et la honte! C'est, à bien y regarder, le seul sentiment par où ces créatures si aflPreuses, lamentables et repoussantes, les prostituées du boulevard extérieur, gardent quelque valeur morale. C'est leur générosité, leur part de désintéressement. Aucun être humain n'est complètement privé de poésie. S'aimer à travers tout, se garder son dévouement dans la prostitution, dans le crime, c'est le point d'honneur chez cette masse énorme de filles et de souteneurs qui enserrent nos grandes villes.

Une si désolante population peut-elle être rapprochée des courtisanes et des affranchis qui furent un bon terrain pour la première propagande chrétienne? Ceux d'aujourd'hui, comme ceux de jadis, approuveront l'apôtre qui prêchera le mépris des vieilles lois, qui viendra juger les mérites et les démérites d'un nouveau point de vue. Mais pour convaincre de tels êtres, maintenant comme il y a dix-neuf siècles, c'est peu de raisonner, il faut atteindre leur imagination, découvrir par quel côté ils sont sentimentaux et s'il leur arrive quelquefois de pleurer. Ayez des dogmes par derrière; ayez le Capital, de Marx, la « loi d'airain », mais poussez quelques fables jusque dans les cœurs.

Le premier christianisme adopta la sensibilité des

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misérables, des plus humbles; il en fit une part de sa poésie. A la toge du citoyen, il substitua la gausape de l'esclave. Comme nos conteurs chrétiens glorifient les Pallas, les Narcisse, les Thaïs, complaisants des palais de Rome ou habituées des bouges d'Alexandrie, nos anarchistes lettrés s'émeuvent sur les rôdeurs et rôdeuses des fortifications. Hugo, Tolstoï, Dostoïewski ont commencé à vouloir que nous vénérions des souillures morales et des tares physiques. Leurs filles, leurs mendiants, leurs voleurs, leurs assassins, leurs ivrognes nous ont attendris, en dépit de toutes leurs ignominies, par une amitié qui les réunit. Chez ces héros dégénérés, le haut enseignement. l'Université nous invitent à reconnaître une noblesse encore obscure, que des esprits religieux nomment solidarité, mais qui n'est rien qu'un cas d'affinité.

Je vous laisse bien libres de hausser les épaules, mais je vous signale cette nouvelle complaisance. Le bouleversement social se fait en déclassant les mérites et les démérites plutôt qu'en modifiant les codes, et par une explosion de sensibilité mieux que par la dynamite.

Décembre 1893.

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