SUR LA MORT DE L'AMI A QUI CE LIVRE EST DÉDIÉ
En juin i88g est mort un jeune homme de vingtsix ans, M. Jules Tellier, surpris par une maladie, an cours d'un voyage d'agrément. Sa vie trop brève et les circonstances ne lui permirent pas de toucher le public, mais cet inconnu savait l'art d'écrire, possédait la tradition des grandes beautés françaises et respectait les maîtres. Il entrait dans leur sentier. On dut, hélr.'^' à h ses premiers pas y construire son tombeau.
Jules Tellier est né au Havre, le 13 février 186^. Il y eut poîir professeur de rhétorique M. Jules Lemaître. En 1882, lui-même entra dans l'Université. Dès l'année suivante, il publia un recueil de vers que j'ignore aujourd'hui encore et qu'évidemment il désavouait. Il passa par Cherbourg, Langres, Constantine et il professait ait collège de Moissac quand je fondai avec lui, par l'entremise de notre ami commun Charles Le Goffic, une revue littéraire. Les Chroniques, où il donna des sonnets et ses meilleures proses. L'année suivante, je le vis pour la première fois. Ayant obtenu un congé, il entra dans un journal quotidien de Paris, Le Parti National, tandis que j'écrivais au Voltaire, et nous liâmes partie, nous
plaisant à discuter d'un journal à l'autre. En 1888. il don-na, rue de Médicis, cbe^ Dupret {qui publiait Huit jours chez iM. Renan), un volume sur les poètes contemporains. Nos Poètes. C'est une besogne de librairie, avec des complaisances imposées, mais tout de même un livre charmant.
Si l'on veut connaître la figure de ce Tellier-là qui, vers 1886, vivait avec nous tous, c* est-à-dire avec Stanislas de Guaita, avec Charles Le Goffic, Charles Maurras. Jean Moréas, Paul Guigou, Raymond de La Tailbède et Maurice Bouchor, il faut se reporter aux pages où, près de mourir, Paul Guigou lui rendit un hommage funèbre. Ces amitiés de poètes, interrompues par le destin, ont quelque chose de sacré. On les regarde qui se saluent comme des égaux et Von croit assister au dialogue des ombres dans les Champs-Elysées.
« Je me rappelle très bien ma première rencontre avec Tellier. dit Paul Guigou... Un asse^ grand et maigre 'garçon, l'air absorbé et distrait, entièrement perdu, la première fois que je le vis, dans des vers qu'il déclamait lentement, d'une voix basse et un peu sourde. En attendant que sa psalmodie prît fin, ce qui n'arrivait pas tout de suite, j'eus le loisir de l'examiner. Des vêtements et un corps, parce qu'il en faut, sans caractère ni signification, mais la tête tout à fait attachante, une tête aux arêtes anguleuses, un frcrnt obstiné, la face plutôt longue, de type un peu ovale, le nei fin, les yeux un peu ardents et sombres, profondément enfoncés sous l'arcade bien construite. Tout dans ce masque empreint d'énergie et de volonté décelait des habitudes de pensée, la concentration et la longue tetision de l'esprit... Nulle défiance dans sa physionomie, mais quelque chose de tourmenté, et parfois, répandue sur le visage, une expressicm morne.
je ne sais quoi de las et de frappé qui saisissait. Par intervalles, le fond chagrin de cette figure s' éclair cissait, laissant place à des gaietés. Telher avait des manières siennes de s'égayer, une façon tranquille de plaisanter et de montrer son érudition, des excentricités et des cocasseries littéraires. La bouche alors souriait d'un sourire très bon que scandaient de lents hochements de tête... Ceux qui avaient été insensibles à sa séduction immédiate ne pouvaient guère résister au charme de sa conversatio7i. De vastes lectures, une mémoire prodigieuse, un art inné de la causerie le servaient dans son enchantement, cependant qu'une facilité peu commune d'enchaîner et de déduire les idées le faisait redoutable dans la discussion, capable d'improviser des argumentations très serrées et de les suivre dans tous leurs détours... Mais ce qu'il aimait par-dessus tout, c'était parler par larges effu<;ions et citer des vers intarissablement. Il en savait Dar cœur une prodigieuse quantité, ayant fouillé à leur recherche plusieurs littératures. Car il était altéré de l'ivresse divine, lusqu'à l'oubli de lui-même et de toutes choses; il avait Jaim et soif de poésie. Jules Telher est mort, a dit M. Anatole France, n'ayant voulu connaître de cette vieille planète, où il devait durer si peu de jours, que les chansons qui passent comme des. souffles embaumés sur les fronts brûlants des hommes Les poètes grecs, les poètes latins, depuis Ennms jusqu'à Claudien et jusqu'à Rutilms Numatianus, tous les poètes français, trouvères, humanistes, classiques, romantiques, parnassiens, symbolistes, emplissaient son âme de concerts. Il est mort, et un monde d'harmonies est mort avec lui. »
Je m'attarde et j'oublie que c'est à moi de parler ; je suis immobilisé, glacé par cette voix morte de mon
ami Guigou qui redonne la vie à notre compagnon. Seul je demeure, mais, à me retourner vers nos trois ieunesses, fais- je un suffisant emploi de mon répit?
En i88g, fuies Tellier partit en voyage avec le jeune Raymond de La Tailhède. Au cours de mars et d'avril, il publia dans le Parti National ses notes « De I oulouse à Girone >. Il toucha les frontières d'Es- Dagne et il fermtna son bref « itinéraire » par ces lignes étranges : < Ceux d'entre nous qui ont le sens ie la fuite des choses et l'obsession de la mort certaine, le nouveau les attire peu. Mais ce qu'ils ont aperçu une fois ils ne peuvent se faire à l'idée de ne le retrouver jamais. Ils ont moins la passion de voir que de revoir. Ainsi de moi. Il y a beaucoup de lieua. où j'ai laissé un peu de mon âme. Je sais qu'une parcelle m'en échappe encore, et qu'elle va être désormais dans la vieille ctté composite et bigarre, aux sévères escaliers i^othiques et aux maisons tendres, couleur d'amourette H d'opérette, et qui ressemble, si Von osait dire, à un Doème de Hugo, mis en musique par Offenbach. Ce sera ''un de mes regrets n je ne la revois pas avant de mourir > Au mois de mai de cette même année, il comfyosa quelques-unes de ses proses les plus satisfaisantes, jue nous lûmes après sa mort sur des brouillons incomplets. Le lo mai, il écrivait la page fameuse : « Nous sommes partis d'Alger à midi, et d'abord nous avons traversé des espaces moirés d'un violet laiteux et comme polaire: puis les flots où. nous glissâmes furent d'un violet sombre et plus tard d'un bleu gris... > // revenait en effet d'Algérie. A Toulouse, la fièvre trpho'ide l'atteignit. On le transporta à l'hôpital. Son compagnon était lui-même malade. A près doii^e jours, Tellier mourut, le 2Ç mai i8Sç.
Mais au cri de mon nom sur tes lèvres puissantes, Quel effroi prophétique a rempli de terreur Ton esprit agité par des choses vivantes, Et combien de regrets s'arrêtent dans ton cœur!
Pleure, toi qui connais la tristesse infinie! Dans la gloire du rêve à jamais disparu, Je SUIS venu vers toi comme tu l'as voulu. Je me suis étendu sur ton lit d'agonie.
Et je comprends, auprès de toi, sur tes linceuls, Qu'autour de nous la vie humaine se recule. Et que tous deux mort et vivant, nous sommes seuls Dans ce dernier isolement du crépuscule...
J'extrais ces grandes strophes, obscures et pleines, de Solitude, une des trois pièces qui composent le Tombeau de Jules Tellier, par Raymond de La Tailhède. Il faudrait les citer sans aucune coupure. Tellier disait justement de ce jeune poète (en 1888) que ses vers sont d'une sensualité troublante et d'une mystérieuse beauté. « Ils me font songer, ajoutait-il, tout ensemble à Leconte de Lisle (pour l'attitude olympienne), à Banville (pour la joie lyrique), à Verlaine (pour les perversités). » Qu'est devenu le magnifique adolescent
ainsi loué.
Les soins fraternels de MM. Charles Le Goffic, Paul Guigou, Charles Mourras et de l'héritier que l'agonisant s'est choisi, M. Raymond de La Tailhède, ont assemblé les pages éparses oîi il a témoigné son génie. Choses nobles et tristes, ces Reliques de Jules Tellier. Elles évoquent de la beauté, mais elles ne donnent pas
l8 DU SANG, DE LA VOLUPTÉ ET DE LA MORT
tous les traits m toutes les puissances de l'image qui se maintient encore à mon côté.
Il a sombré, ne laissant dans l'histoire littéraire, pour indiquer la place qu'il méritait, que cinq ou six cents lignes! Quelques gouttes d'huile ballottées sur la mer. Les meilleurs, ayant lu les Reliques, célébreront Iules Tellier dans leur mémoire et diront : « Ce jeune homme avait pris une conscience nette des ardeurs que nous ressentons et il les a congelées dans des paroles harmonieuses. » Bel éloge! et pourtant j'estime qu'il eût mieux valu mettre dans le cercueil de notre ami toute sa destinée et enterrer avec son corps son âme.
J'aurais voidu soustraire la mémoire de Jides Tellier au commentaire des personnes de la plus basse qualité qui. chaque jour, traitent de sceptique et de dilettante des esprits comme celui-là, qui fut dédaigneux et passio-nné. La mise en vente de son œuvre me répugne. Je voudrais assurer à ce mort le plein bénéfice de la mort.
En effet, d'après mes longs entretiens avec Tellier. et surtout, parce que nous nous accordions à peu près sur toutes choses, je crois pouvoir penser qu'il tenait le succès posthume pour une circonstance dénuée d'intérêt. C'est déjà une étrange manie, chei un vivant de se raconter au public. Notre excuse nous vient d'un besoin irrésistible d'observer et de formuler nos sentiments; il s'y joint quelque vanité d'occuper les hommes et de nous faire admirer. Mais ces raisons ne survivent pas à l'agonie. Comment justifier un littérateur d' outre-tombe? Puisque Jules Tellier la vie échappa, il fallait lui laisser la juste compensation d'échapper lui-même à la vie. Les plus tnortes morts soni toujours les meilleures.
Je fus seul dans mon opinion. Du moins, le livre évitera le vulgaire : on l'a réservé pour des souscripteurs, et par ce détour. M. Raymond de La Tailhède maintient à sa publication le caractère réservé que je souhaitais.
Ainsi survivent les proses glacées où notre compagnon, qui aima fiévreusement l'amitié, la beauté et le désespoir, a amalgamé dans une matière admirable ses trois complaisances. Comme s'il avait prévu que ces morceaux ne paraîtraient jamais qu'avec le liseré d'un faire-part, il leur a donné à tous la majesté de la mort. Le Discours à la 'Bien-aimée, qui commence par ces mots : « Je suis né, ô bien-aimée, un vendredi, treizième jour d'un mois d'hiver, dans un pays brumeux, sur les bords d'une mer septentrionale », la divine paraphrase du poète Rutiliiis Numatianus intitulée : Rerum pulcherrima Roma, puis le nocturne qui débute: « Nous quittâmes la Gaule sur un vaisseau qui partait de Massilia, un soir d'automne, à la tombée de la nuit »; et cet autre : « Vous avez abusé du chant divin et vous en avez fait je ne sais quoi de mécanique et de machinal où vous vous complaisez et dont vous mourez », tous ces discours ardents ont le timbre des chants que l'Eglise psalmodie sur les cercueils. Il s'en exhale un parfum semblable à l'odeur que laissent dans les temples les fleurs et la cire des enterrements.
Dans cette prose d'un sombre éclat, je distingue l'image confuse, mais certaine, de Tellier. Ces phrases, faisant miroir à la façon des bois durs et des métaux polis, nous reflètent l'essentiel de sa physionomie et le dessin de son attitude, comme s'il se courbait encore sur elles pour les travailler.
Mais elles gardent mieux que le regard enfoncé et droit, que le rare sourire et que le front entêté de notre ami; par la magie de son art et l'intensité de sa passion, il y a solidifié les traits principaux de l'unwers trouble et profond qu'il portait en lui comme un chant difficile et continuel. Plusieurs qui croyaient le connaître et qui ne fréquentaient que sa partie périssable, apprendront de cette œuvre, aussi courte qu'une inscription funéraire, à respecter l'adolescent qu'ils enterrèrent sans convenance.
Jules Tellier avait l'extérieur le plus grisâtre qu'on pût imaginer, jin long corps, une figure terne avec des arêtes vives, mais dans les yeux une ardeur si doidouretise que mdle âme de qualité ne l'approcha sans se sentir pénétrée de cette même fièvre qui effrayait en lui. fe n'entendis jamais une voix plus sourde, et la puissante monotonie avec laquelle :l déroulait, dans une langue d'une merveilleuse solidité, ses e.xplications de logicien du sentiment faisait un inoubliable contraste de frénésie et de glace. Il ressentait violemment les insuffisances de la vie, mais il les acceptait. Nul moins que lui ne fut un révolté. Nous rendions en commun un culte à Sénèque qui fut peut-être le thème le plus fréquent de nos entretiens. La constitution délicate, l'inquiétude et V indulgence de ce grand calomnié nous enchantaient. Bien supérieur aux stoiciens dont il se réclamait, Sénèque accepta la vie de son siècle sans rien en bouder; seulement toutes ses relations avec les choses et avec les hommes étaient commandées par le sentiment intense qu'il faudra mourir et que nous vivons au milieu de choses qui doivent périr. L'ascétisme très réel de Sénèque n'est pas de se priver, mais de mésestimer ce dont il use. Par là, mieux qu'aucun, il enseigne la rési-
gnation, mais che^ lui jamais elle ne prend de basses attitudes. Il fut le maître de Jules Tellier.
Si les affres de l'agonie ne furent pas trop douloureuses à mon ami — et je ne pourrai avant que les années aient empli d'ombre son souvenir supporter là-dessus plus de lumière qu'il n'en est dans les vers obscurs et pathétiques de La Tailhède — je suis assuré qu'il a passé sans amertume et plutôt avec un sentiment de délivrance. Son visage avait une extrême douceur da7is cet affreux hôpital de province où il fut porté sur la civière des malades abandonnés. Pauvre visage de vingt-six ans qui, dès les premières atteintes, se détourna vers la mort.
Quand les médecins ne s'inquiétaient pas, il l'avait déjà entendue, comme on devine dans l'escalier le pas d'une personne qui possède notre cœur. Et moi aussi, je savais, d'une certitude absolue, qu'il mourrait jeune et d'une embuscade imprévue. Jamais je ne vis une figure plus marquée pour toutes les injustices. Ce pressentiment, M. fuies Lemaitre, qui aimait et comprenait son ancien élève, 7ne l'avait communiqué. Tellier avait coutume de parler d'une joje lumineuse et pure qu'il entrevoyait sans pouvoir en jouir, d'une joie qui, disait-il, naissait sans cause et s'exaltait sans but, véritablement surnaturelle. Il exposait que cette joie se meut suivant le rythme des plus beaux vers et que les grands lyriques irréfléchis seuls en donnent quelque idée. Il la vantait de ce qu'elle nous fait échapper à l'ordinaire de nos soucis et même au remâchement de nos rêves. Il croyait que, par un privilège fort rare, certains êtres en sont pénétrés avec cette plénitude ineffable que nous ressentons quand nous contemplons, par quelque matinée, la jeunesse du printemps, ou bien un coucher du soleil
sur la vier. Il insistait surtout pour me faire entendre que cette joie emprunte l'essentiel de tous les bonheurs, et rejette ce qui est en eux de particulier et de périssable. Et vérité, n'était-ce pas la joie de la délivrance qu'il célébrait?
Visiblement son être, à la veille de se transformer dans la mort, commençait à se délivrer de sa part d'humanité. Quand la vie en nous baisse le ton, nous croyons sentir un être nouveau qui naîtra de notre cadavre et qui déjà s'agite. Ce n'est point notre médiocre existence qui aurait pu donner à Te Hier les éléments de la joie dont il nous faisait des images nettes et lumineuses. Universitaire courbé sur de petits collégiens de province, puis jeune homme orgueilleiix et timide qui fait à Paris ses premières et lentes démarches vers la notoriété, il avait le droit de penser qu'après tout cela les difficultés intérieures et extérieures, scrupules d'art et blessures de débutant, disparaîtraient; mais qu'itnportait au Tellier d,e- la vingtième année les satisfactions probables du Tellier quinquagénaire? C'est d'îin homme trop irréfléchi de se consoler avec des espoirs. Celui-ci d'ailleurs, comme tant de voluptueux, de la réalité n'utilisait que les tristesses.
Est-ce la désolation de ses derniers jours qui jette un flot de sépia sur toute l'image que je conserve de Tellier? J'ai de ce cher mort un souvenir insupportable. Et c'est en même temps un souvenir d'une netteté si pressante que mes nerfs sont ébranlés de la certitude absurde qu'il va revenir et m'apparaître dans la chambre peu éclairée oii, sur ce papier, je rajeunis notre deuil, je sens trop qu'avec ce grand poète est morte une partie de moimême; des cellules de mon cerveau désormais demeu-
feront paresseuses parce qu'elles ne travaillaient que pour le plaisir de s'accorder avec lui.
Ce n'est pas celui qui mourut à vingt-six ans que je plains, mais ceux dont son esprit faisait le complément. Le plus attrayant des jardins m'ennuie, s'il a perdu son âme. Certaines cultures intensives du mot deviennent douloureuses, passée la première fougue, si nous ne pouvons pas en discuter les résultats avec quelque maniaque de notre race. O vastes solitudes de la supériorité ! Quand tel ami, d'une santé trop chancelante, me manquera comme a fait Tellier, je laisserai peut-être en friche certaines régions de ma sensibilité. Il advient parfois qu'un jardinier délaisse ses plus belles tulipes, du jour que meurt un amateur avec qui c'était son bonheur d'exaspérer son ardeur.