‹ Du sang, de la volupté et de la mortChapitre 31 sur 35 · SUR LA DÉCOMPOSITION · texte numérisé non relu

SUR LA DÉCOMPOSITION

A l'heure qu'on enterrait Gounod, u -^uis ailé voir l'automne à Versailles. Négligeant son chàîenu sans cœur (mais, du moins, très sûr professeur de goût et qui enseigne à mépriser le trivial, les magots du Nord comme les bellâtres du Midi), j'ai donné tout le jour au plaisir d'écraser des feuilles mortes le long des jardins sublimes. Plantés à la fin du siècle dernier, ces arbres ont grandi dans l'isolement- ils ne reçurent rien que de la nature. A penie si quelques sons du clavecin de Marie-Antoinette parvinrent jusqu'aux branchages courbés vers les fenêtres de Trianon, du temps qu'ils étaient de jeunes rameaux.

De ce parc où je vais chaque année, à même date, promener parmi les somptueuses tapisseries d'octobre des sentiments trop bigarrés, je me suis associé aux funérailles de Gounod, qui eût le don des larmes Un jour de sa jeunesse, à Vienne, quelqu'un lui désigna une allée où Beethoven était accoutumé de se promener et. les yeux fiévreux, s'adossait toujours au même arbre, pour noter les mouvements de son génie. Gounod. dans cette allée, fit un pèlerinage. <r Cet arbre! écrivait-il ensuite, cet arbre où Beethoven s'est appuyé, qui a soutenu cette main par laquelle ont passé tant d'accents si touchants, si glorieux, si déchirants, cet arbre, pourquoi ne peut-on pas le retrouver? » Et par un trait qui

m'enthousiasme, il s'écriait « Cet arbre n'est-il pas presque un frère des saints oliviers! »

Dans ces lieux qui me font sentir la puissance d'octobre, je comprends plus fortement cette façon de sentir la vie qu'eut Gounod. Il transformait tout en émotion. Je ne parle pas de cette susceptibilité, délicieuse pourtant, d'un Andersen qui pleurait sitôt qu'il n'avait point su plaire. D'âme toujours enfantine, de tels êtres doivent être traités en petits frères par quelque gentille princesse dans une cour allemande. Ils sont malades d'un jour passé sans caresses. Mais les hommes que j'envie sont reliés à plus de choses que n'en connaît le vulgaire; ils associent des sensations qui nous échappent. Aussi donnent-ils de la verve, du cœur et du génie à l'univers. C'est pour avoir retenu quelques parcelles de leurs indications que nous n'avons ni l'œil vitreux, ni l'âme apathique des bêtes. Quand ils nous disent tout ce qu'ils entendent, ils sont les musiciens et les poètes lyriques.

Cette lumière ne vous enveloppe que dans la solitude.

Souvent les approches de la mort isolent des hommes jusqu'alors grossiers et les courbent de telle façon qu'ils entendent parler les choses. Bien que Heine souvent ait ri comme un juif, peut-être eut-il, grâce à la maladie, ce cœur qui écoute, et Maupassant, après avoir écrit des monceaux de nouvelles dénuées de véritable intérêt, communia, lui aussi, avec la nature secrète, vers le temps où il distingua sa destinée...

A cette race, qui va du Tasse jusqu'à M™* Desbordes- Valmore, Gounod était allié. Si ses moyens d'expression ne vous touchent plus, aujourd'hui que vous êtes tout à Wagner — destiné pourtant, lui aussi, à perdre peu à

peu sa prise sur nous — écoutez les cris de ses lettres, de tous ses écrits, de sa conversation...

Nous adressons une prière à M. Jean Gounod, c'est qu'il réunisse les pages éparses de son illustre père...

Où j'aime Gounod, c'est avec les années, quand son ardeur prit quelque chose de plus mol et que son feu devenant une flamme vacillante, avec d'admirables lueurs, jeta des éclairs sur ces pieux objets d'art et d'amour vers quoi le vieillard tendait encore ses mains tant caressées et tremblantes.

A travers les allées de Versailles, quand je suivais de cceur le cercueil de cet enchanteur des femmes, autour de nous les feuilles tombaient en tournoyant et avec un léger bruit se couchaient où pourrir. L'émouvante journée, sous un ciel violet! Je n'ai jamais connu d'enterrement où l'on goûtât avec plus de volupté le repos des choses finies.

La solitude embellit tout. Les femmes abandonnées sont plus intéressantes que les amoureuses. Pour qu'un cercueil nous donne tout ce qu'il contient de tristesse, marchons seul dans le sillage des fleurs qui le dissimulent. Les feuilles mortes de Trianon, sous le soleil épuisé d'octobre qui péniblement parvient jusqu'à elles, sentaient le chloroforme, car c'est bien là l'odeur qu'exhalent les matinées d'automne où la nature se chloroformise, s'endort et se meurt.

Nous arrivâmes enfin au lieu sublime, la terrasse du Grand Trianon. Sous le ciel fin du cceur de la France des pavillons bas, des terrasses faciles et toujours trois marches de marbre dégradé. Bois dormants jusqu'à l'horizon! et, s'allongeant sous nos yeux, un long bassin qu'emplissent les eaux jaunâtres d'octobre! En quel endroit mieux qu'ici pourrait s'achever la destinée d'un

musicien qui n'a plus qu'à restituer ses dons aux éléments?

Sous cette grande rathédrale effeuillée de Versailles et des Trianons, j'écoute, je vois, )e supporte tout un torrent d'indéfinissables beautés qui passe durant des heures sur moi. C'est dans le jardin du Grand Trianon, plus bas que la terrasse, à la droite et au-dessus de l'escalier qui descend au Canal, qu'est une pelouse bien faite pour accueillir un cadavre et devant notre imagination l'épurer de ses parts répugnantes. Ici, enfin, j'accepte la mort. Seul novembre m'effraie, si noir, sans aucun désir de plane et qui fera de la pourriture avec ces feuilles qui sous nos pas avaient un bruit de soie froissée.

Octobre 1893.

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