LE REGARD SUR LA PRAIRIE
A Emile Galle, Nancéien
Dans cet héroïque Parsifal, ce qui nous forçait <i pleurer, ce n'est point la souffrance d'Amfortas, son c' et ses mains amaigries, dont il presse la plaie de son pauvre cœur d'homme.
Ce n'est pas non plus l'ardeur de Gundry qui, pour séduire Parsifal, mêle à ses pleurs He femme dévêtue et passionnée le souvenir d'une mère morte de chagrin : « Alon amour t'offre, ô joie amère! l'adieu suprême de ta mère dans l'ardeur du premier baiser! » Trouble ivresse, où le remords se confond avec le désir. De son geste si mol. Gundry essuie-t-elle des pleurs, caresset-elle? Nous en étions tout haletants... Et pourtant ce n'est pas cela qui nous fendit le cœur.
Vint ensuite la chute des fleurs, quand s'écroule l'empire de Klingsor et le monde des vaines apparences. Qu'elle était triste et belle, cette pluie dont tout le sol apparut parfumé et fané! Vous voilà, roses, dont les plis empêchaient de dormir le jeune homme de Sybaris; lourd sacred lutus, dont le rude soldat se grisa entre les seins et dans les cheveux de la reine d'Egypte; iris des étangs et ményanthes, fleurs des lunes, corolles de dentelles qu'effeuillait la jeune Ophélie, et vous, récents
hortensias! Beautés imaginaires, combien nous fûmes émus quand Parsifal rompit votre charme! C'était faire htière de lout ce qu'on voit de meilleur chez tant d'êtres élégants et fins. Mais pour persister nous trouvions de la force.
Gundry, de ses cheveux, essuya les pieds de Parsifal, et son cœur qu'elle humilie volontairement évoqua la Madeleine, de qui nous tous, enfants chrétiens, dès les premiers cathéchismes, fûmes si follement amoureux.
Traits sublimes qui nous faisaient pâlir de plaisir, mais à l'orchestre, aux héros, aux poètes, nous disions : « Prodiguez, enfoncez votre génie plus avant dans notre cœur! Nous sommes capables de supporter encore. »
Alors ce fut notre limite : Gundry, remontant au fond de la scène, s'accouda sur la barrière et, sans parler, contempla la prairie. Immortelle minute, bénéfice qui ne saurait se perdre, point suprême où se dissipe tout notre émoi voluptueux pour ov'" nous sovons exténués de sublime!
D'où rette paix qui contente divinement ton cœur, Gundry? A travers les siècles, quelques héros dé|à la ressentirent, et, comme tu fais avec nous, la dispensèrent à l'humanité C'est l'apaisement de Socrate dans sa prison et de Celui qui se releva au jardin des Oliviers. Durant leur silence, l'un et l'autre qu'avaient-ils médité? Socrate longuement, contemplait Athènes : il avait jugé qu'il ne convient pas à un citoven de se soustraire aux lois même injustes; il se sacrifiait à la cité. Ceux qui suivirent les yeux de Jésus les virent levés vers le ciel : il invoquait son père et se sacrifiait à la volonté divine. Mais toi. qu'as-tu distingué sur la prairie, regard de Gundry?
— Des fleurs sauvages, répond-elle, des simples et qui suivent la nature. ,
Dans cette prairie, nous ne voyons ni l'olivier mvtique des religions, ni l'olivier des légistes. Ni une cite ni un Dieu qui nous imposent leurs lois. Gundr\ n'écoute que son instinct. « Un pur, un simple qui suit son cœur », c'est le mot essentiel de Parsifal.
Cette prairie, où rien ne pousse qui soit de eu Surhumaine, c'est la table rase des philosophes Wagne rejette tous les vêtements, toutes les formules don l'homme civilisé est recouvert, alourdi, déformé ■ réclame le bel être humain primitif, en qui la vie étai' une sève puissante. Ah! la vie, elle emportait alorchacun vers sa perfection. L'homme ne lui résistait pa^ Ses actions épanouissaient les mouvements de sor cœur.
Le philosophe de Bayreuth glorifie l'impulsion naturelle, la force qui nous fait agir avant même que nou> l'ayons critiquée. Il exalte la fière créature supérieure à toutes les formules, ne se pliant sur aucune, mais prenant sa loi en soi-même.
Par son sacrifice, Socrate promulgue les lois de la Cité, Jésus la loi de Dieu, l'amour. Que fondent Gundry, Tannhàuser, Tristan, héros déchirants de Wagner? Les lois de l'Individu.
Une seule loi vaut : celle que nous arrachons de notre cœur sincère. Pour nous diriger dans le sens de notre perfection, nul besoin de nous conformer aux règles de la Cité ni de la Religion. Un citoyen? un fidèle? Non pas : être un individu, voilà l'enseignement de Wagner.
Mais que nul ne s'y trompe. Ce n'est point une doctrine de jouissances faciles. La culture du Moi, aussi bien que le culte de Dieu et de la Cité, exige des sacrifices.
11 ne faut pas subordonner notre propre nature à aucune autre. Il ne faut point contenter nos aspirations avec aucun objet indigne.
C'est la souffrance d'Amfortas de s'être satisfaite d'une femme qui n'était pas digne d'être aimée. C'est aussi le tort du chevalier Henri Tannhàuser au Venusberg; il atteint à la perfection quand il aime Elisabeth, parce qu'elle seule pouvait lui fournir la qualité d'amour pour laquelle il ct^it né. Et le crime de Gundry elle-même fut de contredire son Moi. Née pour la pitié, elle ricana, par orgueil, par fausse honte peut-être, sur le passage du supplicié qui gravissait le Calvaire; elle acceptait ainsi les façons de voir de ses concito\-ens : elle sera maudite jusqu'à ce qu'elle ait satisfait sa véritable nature qui est de s'humilier par amour.
Wagner enfin, cet effréné individualiste, fut-il — comme aimeraient à le prouver les adversaires de notre religion du Moi — un jouisseur incapable de sacrifice? Référez plutôt à toute sa biographie.
Il ne permit jamais à son être intérieur de se détourner de sa destinée. Pour rester fidèle à celle-ci, il sacrifia tout désir des jouissances immédiates, car il ne pouvait les acquérir qu'en soumettant ses facultés essentielles, ses instincts d'art, à des exigences déformantes : au goût du public, au sentiment du plus grand nombre. Wagner s'est détourné avec mépris du siècle, comme disent les mystiques. Son désir était d'un ordre à ne pas se satisfaire dans la médiocrité des réalités. Et il eut cette noblesse (à rencontre d'Amfortas), de ne p)oint
accepter une diminution de son idéal; sa vie eût été empoisonnée de souffrance.
Pages du Phédon, récit du Jardin des Oliviers, qui ordonnez à l'homme de s'incliner devant les lois de la Cité, ou bien encore d'accepter la volonté divine, vous êtes les points de ralliement de l'élite humaine. Admettez sur votre sommet V Enchantement du Vendredi-Saint! Le prophète de Bayreuth est venu t son heure pour discipliner ceux qui n'entendent plus les dogmes ni les codes.
Allons à Wahnfried, sur la tombe de Wagner, honorer les pressentiments d'une éthique nouvelle.
Août 1892.
uiraïuEBiE FRAAVAisB OB l'ùition, 13, suK lOL %.' àaatrUtrt.' irkt. — rABi8-'<* (francs)
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1" Juillet 1934.
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