Du socialisme, envisagé au point de vue philosophique
Si chez un homme la substance cérébrale possède une perfection eu concordance avec le tempérament et les autres organes, si cet homme se livre avec ardeur à l'étude, si ses pensées tendent toujours vers ce qui est honnête et noble, vers l'idéal, nul doute qu'il n'acquière cette habitude des sciences, cet amour en quête du vrai qui a pour but l'utilité générale des hommes. Mais il y a des degrés parmi les prophètes, parce qu'il y a trois qualités indispensables pour l'être et qu'elles ne se trouvent pas également chez tous les hommes ; ces trois qualités qu'il conviendrait d'appeler perfections, sont :
La puissance philosophique dans l'étude ;
La puissance d'imagination reçue de la Nature ;
La puissance morale acquise par la culture de ses qualités personnelles. »
Moïse Maimonide
« Que l'idéal soit toujours le but et la règle de votre vie : l'idéal, pour un noble cœur, ce n'est ni les honneurs, ni la fortune, mais l'ordre des cieux sur la terre. »
Manuel.
« La Société a besoin d'une doctrine nouvelle ou renouvelée, d'une philosophie ou d'une religion qui, remplaçant dans les consciences une foi qui n'y fait plus rien et substituant ses principes aux dogmes éteints qui y sommeillent, apporte aux âmes une moralité dont elles ne sauraient se passer longtemps. »
Damiron.
« Puisque l'on ne peut compter sur aucun raisonnement, sur aucune conséquence, sur aucune théorie, les auteurs de ces actes d'intelligence ne pouvant avoir
la certitude d'y avoir employé les véritables éléments qui devaient y donner lieu, de n'y avoir fait entrer que ceux-là et de n'en avoir négligé aucun, puisqu'il n'y a de positif pour nous que l'existence des corps qui peuvent affecter nos sens, que celle dos qualités réelles qui leur sont propres, enfin que les faits physiques et moraux que nous pouvons connaître, les pensées, les raisonnements et les explications dont on trouvera l'exposé dans cet ouvrage ne devront être considérés que comme de simples opinions que je propose dans l'intention d'avertir de ce qui me parait être et de ce qui pourrait effectivement avoir lieu. »
Lamarck.
« Tout ce qui ne se traduit pas en une force est tenu pour chimérique... Il faut que, de notre temps, l'idéal devienne réalité. »
Renan.
« 11 est maintenant indispensable de subvenir au défaut de la religion. L'instruction publique est libérée des églises ; mais cette liberté n'est pas une fin en ellemême ; ce n'est que la condition normale et indispensable du grand travail d'éducation humaine auquel tous les maîtres laïques doivent maintenant s'appliquer. »
Loisy.
• OMNIUM ALIARUM ARCHITECTONICA *
La nature, les êtres et la société — les choses — dégagent pour le raisonnement de celui qui les scrute, les pratique et y coopère, une sorte de philosophie matérielle que les philosophes perdent souvent de vue, oublieux ainsi de leur moyen d'étude initial. Résumer une réalité est parlait, à condition que ce soit pour mieux la saisir ; si la simplification tentée entraîne son oubli, puis sa suppression, l'esprit séparé de sa base, emporté d'une manière presque invincible, s'égare. Tout ce qui tendra donc à conserver le contact entre ce qui est et la méditation de ce qui est, entre ce qui est vécu et ce qui est pensé, entre ce qui est vécu, pensé et projeté ou même rêvé, sera excellent, augmentera les conquêtes humaines, fortifiera, matériellement et intellectuellement, l'humanité.
Presque toujours les philosophies ont brisé cet accord indispensable. Perdues vers l'impossible, elles s'égaraient alors dans des spéculations sans issues ou indéfinies, inexactes ou creuses (1). Partant d'un prin-
1. — C'est de cela aussi que meurent les religions, qui finissent par ne même plus contenir l'aspiration religieuse des masses. « Les âmes religieuses ne prennent souci que de leur vie intérieure ; elles sentent et vibrent sans logique et sans système, si bien que leurs sentiments et leurs impressions, par lesquelles se manifeste leur foi. encore que dirigées plus ou moins par une règle qui n'est, au vrai, que la formule de leurs aspirations et de leurs croyances moyennes, sont loin d'offrir la cohérence, la clarté, l'équilibre que réclame le" théologien. Lui, ne sent ni ne vibre, s'il reste dans son rôle ; il comprend, coordonne et explique ; mais il comprend avec son esprit et, je dirai, en fonction de sa formation intellectuelle; il coordonne selon un certain idéal de clarté et d'harmonie qu'il porte en lui et qui, pourtant, ne dépend pas que de lui, mais aussi de son éducation, de son milieu et de son temps ; il explique conformément aux postulats de sa raison qui ne sont pas absolument les mêmes d'âge en âge. En d'autres termes, la chaîne sur
cipe mystique, d'une volonté postulante, vers une vérité déjà supposée telle et acceptée, donc prête à l'asservissement et à l'erreur, elles mêlaient toutes les questions sans prendre la peine de les définir et faussaient la science, avant tout expérimentale. La philosophie grecque seule, arrêtée à son déclin par des cultures nouvelles, épuisée d'ailleurs, semble avoir, — que ce soit par suite des événements ou de sa force propre, — opposé aux chimères décevantes comme à l'absurde un refus catégorique. Elle se laissa évoluer vers autre chose et se métamorphosa, mais ce n'est plus elle qui triomphe à Alexandrie. Ce qu'elle y prolonge est détourné, dévoyé, dénaturé par le christianisme encore incertain, qui ne sait pas encore harmoniser,
laquelle court et se tisse la trame de sa pensée est faite de tous les éléments de sa culture générale ; toutes les données de la philosophie et de la science de son temps, s'il est instruit, en sont les 111s, qui donnent au tissu sa tenue et s i résistance. Mais bientôt ces fils là s'usent et tombent en poussière, car il est delà nature de la science de se transformer en s'amplifiant, (l'élargir sans cesse sps horizons, de modifier ses points de vue, et la philosophie la suit dans son progrès, sous peine de se réduire à une vaine Logomachie. Il en résulte qu'au bout d'un temps plus ou moins long, et qui varie avec l'allure même de l'évolution intellectuelle, le système théologique le mieux conçu et le plus habilement combiné, perd ses appuis et s'effondre en un enchevêtrement confus d'idées et de raisonnements qui n'offrent plus aucun sens possible à des hommes devenus tout à fait étrangers à la formation intellectuelle de ses auteurs. » Guignebert, L'Evolution des dogmes. — Fabre d'Olivet avait rêvé un rajeunissement du christianisme ou, tout au moins, de l'idée religieuse chrétienne, quand il entreprit son Histoire philosophique du genre humain. « L'ouvrage que je publie sur l'état social de l'homme, dit-il dans son préambule, fut d'abord destiné à faire partie d'un ouvrage plus considérable que j'avais médité sur l'histoire de la terre et de ses habitants et pour lesquels j'avais rassemblé un grand nombre de matériaux. Mon intention était de réunir sous un même point de vue et dans l'ordonnance d'un même tableau, l'histoire générale du globe que nous habitons sous tous les rapports d'histoire naturelle et politique, physique et métaphysique, civile et religieuse, depuis l'origine des choses jusqu'à leurs derniers développements, de manière à exposer sans aucun préjugé les systèmes cosmogoniques et géologiques de tous les peuples, leurs doctrines politiques et religieuses, leurs gouvernements, leurs mœurs, leurs relations diverses, l'influence réciproque qu'ils ont exercée sur la civilisation, leurs mouvements sur la terre, les événements malheureux ou heureux qui signalèrent leur existence plus ou moins agitée. . . afin de tirer de leurs actes des lumières plus étendues et plus sures qu'on ne les a obtenues jusqu'ici sur la nature intime des choses et surtout celle de l'homme, qu'il nous importe tant de connaître. » Paris. Brière, 1824.
tout en profitant de l'enseignement antique. D'où, malgré le progrès nouveau, nécessaire aux mœurs,
un recul dans ce progrès même, la perte, lamentable, de ce qui avait été régularisé puis, à la laveur de cette diminution, à travers la victoire même, plusieurs éléments de dislocation qui agissent dans la suite. La plus connue, la plus simple, qui résume les autres, est la condamnation, ou, tout au moins, la diminution de l'homme dans sa réalité physique. Pour avoir nié le paganisme, pour s'être trop heurté à lui sans le comprendre, malgré certains pères de l'Eglise grecque orientale, le christianisme n'a rien pu expliquer, — c'est à la fois sa base et sa clef de voûte, et on l'oublie trop, — sans le péché originel. Il y revient de toute part et en découle constamment. Qui sait si le Moyen- Age, qui préparait peut-être une démocratie et aurait pu. selon l'ingénieuse observation de notre fr.\ Protide ion, être équilibré par une République, n'a pas avorté à la suite de cela? Son ordre étonnant est injuste et factice, bien qu'il aide la réalité, parce que le raisonnement seul, la logique absolue, s'usant elle-même sans se renouveler, l'ont construit ; le sentiment, l'instinct, — renouveaux indispensables, perpétuellement rénovateurs, — en sont exclus et il est à remarquer, à ce sujet, que les architectures sociales catholiques sont toujours mortes par excès d'intellectualisme abstrait. La nature prépare alors sa revanche fatale autour des hauts murs féodaux, disjoint d'avance leurs pierres, sape leurs donjons les plus habilement fermés. Le moyen-âge n'a pas capté la source éternelle. Il se vide sur place, splendide et atroce, apparemment harmonieux et réellement désordonné, cruel, prodigieux et stérile, immense et desséché.
Il meurt de soif et n'a plus de sang, — Rome ne possédait d'ailleurs pas les qualités intellectuelles d'Athènes, — au lieu que le monde antique paraît bien avoir été détruit, du moins dans une certaine mesure ;
pris entre les barbares de l'extérieur et de l'intérieur, il ne put lutter ; attaqué seulement par ceux du dehors, il se fut peut-être ressaisi et, collaborant ensuite avec eux, recréé. Il est vrai que les uns et les autres se répondaient, apparaisaient issus de la même nécessité, poursuivaient, en somme, la même œuvre. Ajoutons que les recherches dans le genre de celle où nous nous laissons aller ne permettent pas qu'on y insiste, demeurent nécessairement vagues et ne peuvent servir qu'à aiguiser dans le présent la recherche de l'esprit. L'Eglise risque la même mort que le monde antique si elle est poussée à bout, mais elle garde, quand même, un courant de la source initiale, l'appétit du sentiment le plus tenace : le désir de ne pas mourir ; elle l'exaspère, d'autre part, en retenant ou déchaînant les passions, car elle s'est montrée, soit sévère, soit relâchée,, chaque fois dans l'intérêt de sa conservation, et elle a utilisé l'humanité à ses fins plus qu'elle ne l'a servie. Qui sait si son seul moyen de salut ne serait pas, demain, de se paganiser, de se naturaliser, de recommencer, en quelque sorte, son initiation primitive? Le reste survivrait toujours. Elle s'atteint tout ensemble par sa négation et par son affirmation exagérées ; tour à tour pour une autorité toute matérielle ou toute spirituelle, elle a perdu son équilibre et semble incapable de se retrouver elle-même. Elle désorganise l'humanité et elle se condamne. (1)
Les grandes époques, les grands organismes per-
1. — Ce passage extrait d'une étude sur Marc Aurèle, du P. LagraDge, parue dans la Revue Biblique montre un des subterfuges employés et comme l'individu est non seulement absous, mais récompensé, en quelque sorte, de ne pas faire effort dans la Société. « Le christianisme place Dieu en dehors du monde et, par conséquent, la Loi » (nous serions peut-être en droit de demander laquelle) « au-dessus du monde. Au lieu de suivre la nature, le chrétien observe les commandements de Dieu, la raison n'en est pas juge », — et je serais curieux, en ce cas, de savoir qui en sera juge. Le P. Lagrange, quoique autrement, l'est aussi et sentant que la dose est un peu forte, glisse en note : « Il va sans dire (pourquoi le dit-il en ce cas?) que les commandements ne sont pas contraires à la nature, mais ils se présentent au simple chrétien comme tirant leur force de la volonté de
mettent des découvertes ou des méditations précieus< e
sur les lois des facultés humaines, sur les contradictions qu'elles révèlent, sur l'action des causes qui concourent, soit à paralyser ces facultés, soit à intensifier leur développement, soit même à développer des énergies nouvelles. Ces grands organismes, ces grandes époques étudiés dans leurs rouages matériels et intellectuels, dans leurs collectivités comme dans leurs individualités, sont les points de repère de l'histoire, comme les grands hommes en sont les jalons. Remarquons à notre tour, bien que l'observation ne soit pas neuve, qu'une époque se résume et s'exprime dans un ou plusieurs hommes remarquables. La tendance à les exagérer est déplorable, dangereuse ; celle qui consiste à les nier au bénéfice d'une anarchie sans vigueur, sinon dans l'obstination de son désordre décomposé, est funeste ; les nations risquent une partie de leur existence par le premier excès ; elles meurent avec une lenteur fatale, par suite du second. La Renaissance reprit la recherche là où l'avait laissée l'antiquité. Elle revint à cette confiance sereine des anciens dans la vie dont le cours les portait d'autant mieux qu'ils tendaient eux-mêmes à l'harmonie que les chrétiens avaient remplacée peu à peu par la croyance absolue en une vérité révélée unique, en des dogmes intangibles . Renan a poétiquement condensé l'esprit de ce réveil, ses tendances, son âme, dans maître Arnaud, deYEau de Jouvence, quand il lui fait dire: « Le christianisme a sensiblement amélioré la masse
Dieu. » Constatons que rien ne peut coûter à de pareils ennemis de la logique. — Ce n'est pas tout ; je reprends le texte : « son obéissance n'est plus une apparence, mais une réalité qui exige parfois le renoncement à l'autonomie de l'intelligence elle-même. Et cette opposition fondamentale n'est pas la seule. En voici une autre, non moins irréductible. Le chrétien qui semble se réduire à l'esclavage d'une doctrine imposée à la raison est, du même coup, affranchi de se sacrifier à un monde matériel qualifié de divin. » — Le P. Lagrange devrait se demander si Jésus — ou le héros symbolique que sa légende présente sous ce nom — s'est sacrifié pour Dieu ou pour les hommes.
humaine, mais il n'a rien appris à l'humanité ; il n'a pas fait une seule expérience et il a plus nui que servi à la conservation de l'ancienne tradition scientifique... L'Eglise ne pouvait favoriser que le développement d'une métaphysique abstraite. » La Renaissance, elle aussi, a peut-être trop rêvé. Elle a uni, en tout cas, la pensée à la nature, en cherchant à pénétrer celle-ci et à mettre la main sur elle, en agissant ; son rêve est venu de l'excès de son action même, de son ivresse à croire vite qu'elle pourrait tout y atteindre. Pourquoi ne reprendrions-nous pas l'œuvre là où l'antiquité l'a laissée, où la Renaissance, déviée elle aussi, l'abandonnna peu à peu, sans s'en rendre compte, abattue à la fois par l'Eglise et le protestantisme, ou à la faveur de leur lutte ? Si nous parvenons à unir, non seulement la nature et la pensée, mais la pensée et les hommes, la pensée et l'humanité, nous réussirons peut-être la grande synthèse autour de laquelle les efforts précédents se sont brisés. Ce que le moyen-âge a tenté, cherché, voulu par le rêve, réalisé par l'utilisation de celui-ci, ainsi que par la force mise à son service, nous pouvons, nous devons même l'essayer par l'organisation de la réalité puisque la science nous vaut de connaître celle-ci de plus près. Nous devons rendre possible l'égalité à labase, l'égalité de chances et de moyens, celles-ci et ceux-ci subordonnés naturellement aux facultés de chacun, des hommes comme nous ne sachant accepter qu'une hiérarchie spirituelle en la faisant servir, placée au cœur même de la démocratie, à préparer l'organisation la meilleure, la plus exacte en même temps que la plus féconde et la plus heureuse, véritable moyen — le plus humain en tout cas — de la République universelle. (1).
1 . — Nous serons ainsi dans le sens de l'humanité en marche qui va vers une classification simple et non vers une complication désordonnée. Les religions elles-mêmes avaient rêvé et voulu agir vers cet horizon. <> Ma conviction s'affermit chaque jour que la prétendue simplicité rudi-
La Raison, au \v siècle, demeurale privilège d'une élite. L'idiome même dans lequel elle s'exprimait l'y condamnait sans doute et, ainsi privée de l'épreuve du contrôle qu'il est bon que l'épreuve équilibre dans le sens commun et par lui, elle ne porta pas ses conséquences. De nos jours, il n'en est plus de même ; il peut, il doit — ne craignons pas de le redire sans cesse — en être autrement si nous voulons que le monde vive.
L'admettre, c'est souscrire d'avance à la philosophie qui se dégage du socialisme, — socialisme, faudra -t-il le rappeler encore, signifie science sociale ? — c'est-à-dire de la réalité la plus vérifiable comme la plus nécessaire.
L'effort merveilleux de la Renaissance avorta faute d'une doctrine économique susceptible d'ordonner le monde selon la liberté de pensée et la justice humaine que l'on y reconnaissait nécessaires et proclamait souveraines par ailleurs. L'association de l'héroïsme avec le génie inventif, imposé surtout par l'instinct, le noble besoin de la raison, confus et follement chevaleresque, qui caractérisait les hommes d'alors et, d'autre part, la transformation dans ce sens de l'esprit guerrier orientèrent, soit vers l'avidité mercantile, soit vers l'autorité de quelques uns pareeque rien de plus positif ne vint, dans l'ordre social, permettre de réaliser les découvertes effectuées. Plus on étudie l'affaiblissement progressif du régime féodal, l'affranchissement des communes, les premières institutions muni-
mentaire des religions les plus basses de niveau... est une assertion commode, mais gratuite, et qu'elle résiste de moins en moins aux constatations de fait. Et de fait, c'est le contraire qui semble logique à priori. L'effort le plus considérable et le plus fertile en conséquences du travail intellectuel de l'homme semble bien avoir été la conquête très lente, mais incessante, de la notion du plus simple et la marche vers la connaissance de l'unité, se substituant aux perceptions désordonnées d'une multitude de sensations ou de chocs qu'aucun lien rationnel ne relierait ni ne conduirait.» G. Foucart. Histoire des religions et méthode comparative . — L'Humanité est une, disait Michelet, dans sa Bible de l'Humanité.
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cipalcs libres, les communautés d'art et de métiers prenant place parmi les éléments des corps politiques, les corporations de marchands formant des alliances, plus on voit les négociants effacer ou diminuer par le crédit l'éclat des communes et des titres; plus l'industrie manufacturière prépare déjà sa révolution lente et profonde en sortant de la condition des simples métiers, plus on s'en persuade. L'esprit d'association qui venait ainsi à bout de la science féodale se fut approfondi davantage, — tant il est vrai que l'intelligence tient les sceptres et les clefs, — qu'il eut établi davantage également, d'une manière plus sensée, plus audacieuse, les liens qui unissent les hommes entre eux, la mesure de ce que chacun apporte et doit trouver dans la société dont il fait partie et à la constitution de laquelle il travaille ; plus d'ordre réel en fut également résulté. Si l'histoire, enfin, sortant des chroniques et interrogeant l'expérience des siècles pour l'amélioration des institutions sociales et découvrant ainsi sa consanguinité avec lés autres sciences morales, tournées vers la philosophie et lui demandant des directions tout en l'enrichissant en retour, s'était, elle aussi, plus hardiment élancée vers ces nouvelles possibilités, où n'aurait-on pas atteint ?
Tout paraissait prêt pour la grande synthèse. La parole jouait le rôle important qui facilite l'éducation, et les écoles avaient, à la fois, la discipline qui consolide, l'esprit de secte qui classifîe, la sympathie fraternelle qui élève les débats. La science réussissait avec les lettres une alliance trop longtemps dédaignée. Les sciences physiques, au grand jour, créaient des directions inconnues et profitaient aux sciences morales qui ne peuvent pas plus s'en séparer que la jurisprudence et la médecine ; car ce fut en sachant les vraies limites qui les séparent que les différentes connaissances humaines vérifièrent les liens qui les unissaient, de telle sorte qu'une alliance nouvelle, substituant l'harmonie
à la confusion, L'assistance mutuelle à la servitude, semblait devoir aboutir à un monde nouveau. Il n'était pas jusqu'aux sciences d'observation et aux arts plasfciques qui ne tendissent la main aux spéculations abstraites, démontrant les secours que pourraient se prêter réciproquement les théories et les faits. Enfin les individus les plus obscurs étaient amenés, par suite du mouvement général, à se consulter, à naître à la réflexion. Individualisées, les croyances ou les négations fécondaient toutes les têtes. — La méditation de sa propre pensée, employée à connaître le monde, les hommes et à se connaître soi, révèle pleinement l'homme à lui-même. Il cherche à la fois dans la société et en lui, le plus loin possible au fond des phénomènes de la connaissance intime, les raisons d'agir et de croire.
Le socialisme peut vraisemblement être considéré le centre réel qui lit alors défaut pour tout équilibrer,. C'est lui qu'il eut fallu à Telesio, « le père vénérable de la philosophie », selon le mot de Bacon, à Ficin. à Marc de Kronland, au Pomponace, à'Reuchlin comme à l'étrange Agrippa, à Paracelse, plus singulier encore, à Fludd, à Machiavel, le seul précis, à Campanella, pour ne nommer qu'eux. Il les eut empêché de s'égarer.
La philosophie de la Renaissance, au fond, chercha l'harmonie des contraires dans la nature. La philosophie socialiste la recherche dans la nature, dans les hommes, dans la société. Ainsi, par elle, deviendrait possible une triple synthèse. Ainsi, par elle, jamais séparée de la réalité d'où elle vient et où elle retourne toujours, s'ouvrirait peut être une ère réellement inconnue. N'y a-t-il pas moins de risques de se perdre parmi les hommes que parmi la nature ? Le rêve monté d'eux est toujours suivi, mis au point, régularisé par l'action. Le rêve de la nature, au contraire, est sans limites et sans fin ; il devient pour le mystique éperdu l'océan illimité qui risque d'engloutir. L'Inde en a vécu, mais en est morte et si
clic revit, si demain, même, il se peut qu'elle aide encore l'humanité, c'est en y mêlant très profondément le rêve des hommes, c'est en l'équilibrant par la recherche de l'humanité la meilleure. Le boudhisme monta de ce désir, jadis, de cette tendance.
A travers ce raccourci volontairement succinct, nécessairement incomplet, vous voyez, en tout cas, mes fr.., comme nos efforts rejoignent ceux du passé, les continuent et en le constatant, tandis que nous nous inspirons d'eux, tandis que nous renouons la chaîne avec nos précurseurs, vous ne m'en voulez pas de poser le problème du meilleur équilibre sur le terrain social en m'essayant à vous montrer que cette philosophie là, s'ajoutant aux précédentes et les complétant, a place, sans doute, — elle avait certainement su déjà l'y conquérir sous des auspices plus qualifiés, par des paroles plus éloquentes, — au sein de vos préoccupations très éclairées.
Je résumerai vite, en ne les envisageant qu'au point de vue qui nous intéresse , certaines remarques , d'abord sur les rapports du paganisme et du christianisme, ensuite sur les philosophes de la Renaissance, afin que nous nous rendions compte de leurs analogies avec nous ; nous ferons de même enfin avec ceux qui sont leurs intermédiaires entre eux et nous . Cette révision, très rapide, je le repète, comprendra, au surplus, quelques indications intéressantes.
Le paganisme fut lent à s'éteindre. Il lutta désespérément. Sous l'influence chrétienne, il se dépouilla peu à peu de ses superstitions brutales, de ses formes trop sensuelles, évolua même vers une sorte de théisme mystique, dominateur d'un paganisme subalterne (1). Julien l'Apostat (2), vous vous en souvenez,
(1) « Le paganisme gréco-romain a subi, au cours de son existence, bien des altérations et des changements ; il est resté jusqu'à la fin une
tenta, quand on y regarde de près, une sorte do conciliation chétienne e1 païenne, mystique et platonicienne. Les chrétiens de leur côté penchent alors vers le paganisme. Leurdieu s'éloigne moins de Jupiter, qu'il condamnait avec véhémence au débul : ils vénèrent sa puissance et ils ne sont pas sans la redouter. Un moment arrive où dans cet étrange conflit qu'enveniment de part et d'autre les fanatiques des deux cultes, les croyants de 1 avenir et les croyants du passé pourraient se mettre d'accord par le présent. Mais la foi la plus neuve remporte. Le paganisme n'a plus pour soutien ([ue les seules institutions politiques de Rome.
Le combat dura cinq cents années et comprit quatre périodes, depuis l'introduction de la foi nouvelle jusqu'à la fin du règne des Antonins, ensuite jusqu'à Constantin, puis le triomphe de la croix sous Constantin et ses successeurs, malgré le maintien du paganisme grâce à l'Apostat ; la quatrième période consacre la défaite païenne et, de Théodose à Justinien, sa disparition définitive.
Tout semble encore païen sous les Antonins; les formes extérieures sont respectées. Si le nombre des sectateurs qui attachent de l'importance à la connaissance réelle de la religion diminue chaque jour, personne ne le sait, ni ne le remarque, à part quelques prêtres que leurs collègues n'écoutent même pas. Les chrétiens, quant à eux, restent dans leurs souterrains. Leur culte est secret et domestique ; leurs temples dénués d'ornements se multiplient avec mystère. Considérés comme des hommes singuliers qui s'isolent du monde, ils sont plus obligés de se défendre contre l'hostilité populaire que contre celle du pouvoir qui ne les frappe que sur la demande de la masse, en général,
religion polythéiste, il a cédé la place au monothéisme chrétien, n'ayant pu ni l'absorber en le transformant, ni s'y assimiler, au moins directement, en le transformant lui-même. » A. Loisy, La religion d'Israël.
,■2 . — Voir non seulement ses œuvres, (Ed. Pion), mais le livre de Lamé.
afin d'avoir la paix. Ceux qui les conduisent sont des pasteurs, quelques-uns de grands politiques, cherchant à conserver l'ancienne discipline romaine et à rattacher à L'avenir qu'ils créaient ce qu'il y avait de grand, de Tort, de vrai dans la civilisation antérieure dont ils combattaient surtout la décadence Ils fondaient ainsi une république morale ou, du moins, la rêvaient telle. Par leur morale, ils se mettaient au-dessus de leur temps et sur ce terrain, plus forts que les conquérants, entraient dans l'âme des barbares ; cette morale les aidait aussi à exercer leur influence politique. Dans ce monde païen devenu, en partie, puéril, où la réalité disparaissait de plus en plus sous l'apparence, les « fidèles » repoussés, ensevelis, mais partout présents, étaient seuls dans la réalité vraie, au cœur de celle-ci . Philarète Chasles, trop oublié, qui fut un semeur d'idées intermittent, irrégulier, mais souvent perspicace et ouvrit plus d'une fois des chemins dont d'autres firent des routes profitables, a écrit là-dessus une page assez belle, qui nous touche de près : « Entre les merveilles historiques, il en est peu de plus intéressantes que cette franc-maçonnerie du christianisme primitif, procédant à travers mille dangers à la reconstruction du temple social. Ce gouvernement occulte se développait sous les décombres d'un Etat ruiné, et l'Eglise procédait comme une conspiration véritable. Pour reconnaître ceux qui étaient à elle, elle avait imaginé les « lettres formées », litteras informatas, données par les évoques aux chrétiens qu'ils voulaient recommander à leurs collègues. Ces titres de franc-maçonnerie portaient des signes mystérieux qui en assuraient l'authenticité. On prenait mille précautions pour qu'elles ne pussent pas être contrefaites. A la tête de ce passe-port du christianisme primitif, se trouvaient d'abord les quatre lettres P. U. A. P. initiales (selon Mabillon), des quatre mots grecs signifiant les trois personnes de la Trinité et le bienheureux Saint-Pierre,
mais, plutôt de la Trinité seule (Pater, Nios, Agiov Pneuma). An lias, on lisait Amen. Plus loin, rangées l'une près de l'autre, quatre lettres donnaient les initiales des noms de celui qui écrivait, de celui àquil'on écri vait, de celui pour qui l'on écrivait, et de la ville où l'on écrivait. Tous ces caractères, y compris le mot Amen, et l'indication courante du jour et de l'année, exprimaient une certaine valeur numérale que l'on avait soin de relater dans le corps de la lettre. L'évoque la scellait de son sceau, pour l'envoyer à son collègue. On tenait secret le chiffre qui protégeait contre les tentatives de falsification ces lettres de change tirées sur la charité des suzerains du monde moral. — N'était-ce pas là une confrérie bien organisée ? Touchant au peuple par des élections presque populaires, souvent tumultueuses et improvisées, les évoques approchaient des rois barbares, leur servaient de conseillers, de maîtres et d'instructeurs... Le lien social étant détruit, on renforçait d'autant le lien religieux. « Peu nous importe, écrit un évêque à son collègue, que la province soit politiquement divisée, si elle est religieusement unie. » Ceci n'est-il pas à retenir ?
Sous les Antonins, le chrétien commence à faire valoir son titre de citoyen romain. Il s'approche du trône, modestement, et il réclame avec douceur contre les préjugés, contre l'irritation des masses. Quand il est repoussé,, quand l'heure du martyr sonne, il est prodigieux d'énergie et fait entendre une autre note. Le trône du Christ doit dominer Rome dépravée ; Rome ne peut que mourir. Le livre d'Esdras, plein de prophéties, sonne sur la ville païenne le glas annonciateur de la fin. Un cri triste ou furieux monte des cœurs chrétiens. Il emplit les vers sybillins de cette époque. C'est sa prophétie sombre que répète l'Eglise au cantique de la mort :
Dies ivse, dies Ma Solvet sseclum in favilla Teste David cum Sibylla!
David et la Sibylle sont confondus dans le même respect, célèbrent la môme espérance. Le génie juif, si véhément dans l'art de l'invective, active de sa flamme sombre, sinaïtique, le jet de métal de cette cloche étrange, bientôt universelle, qui sonne, cette l'ois, sur le monde déraciné, à travers lequel s'écroulent les colonnes de la vie et de la mort. Les premiers chrétiens ne se montrent pas moins implacables que les prophètes israélites contre Babylone. « Toilsis, dit la Sybille, déesse trois l'ois malheureuse, tu resteras solitaire et abandonnée, sur les rives du Nil comme une triste Ménade sur les bords del'Achéron... Ta mémoire sera effacée sur la terre.. . Alors l'un de tes prêtres, vêtu de lin, dira : « Il faut construire le temple magnifique du dieu véritable et changer la loi solennelle de nos ancêtres. » — Un poète s'écrie : « 0 toi, Rome altière ! La punition t'atteindra du haut des cieux... Les loups et les renards seront errants dans tes ruines. Tu seras comme si tu n'avais jamais été. . . Il te faudra pleurer, revêtir le cilice et quitter les robes impériales. La gloire de tes aigles mourra et il y aura sur le globe une grande confusion de tous les mortels. »
Le malheur des temps, de plus en plus étendu, servait la cause nouvelle. La vie devenant chaque jour plus insupportable, Rome reculant sous le flot barbare, le paganisme, religion d'orgueil, de victoire et de joie, recevait un continuel démenti. La philosophie qui s'en évadait allait au christianisme, tentait une réconciliation. « Il y eut un moment, dit encore Philarète Çhasles, où l'on put croire à la fusion des deux croyances. Les nuances les plus opposées s'affaiblirent et s'allièrent ; on interpréta le paganisme de manière à lui donner une signification chrétienne et cette métamorphose fut si complète et si singulière que, de leur côté, les chrétiens modérés excusèrent les erreurs païennes et leur prêtèrent à leur tour une signification symbolique. L'horreur du polythéisme fut palliée par
la pureté du commentaire. Les influences orientales ne restaienl pas oisives : de tous les points de l'Asie, elles affluaient à Rome. Le culte de Mithra ri du soleil, les souvenirs éleusiniens, toutes les théories de L'Egypte, de la Perse el de l'Inde formèrent un amalgame bizarre, théorie nouvelle qui contrastait avec la simplicité brutale du christianisme primitif. Apollon, dieu des arts, fut assimilé au soleil et à Jésus. Les fragments de morale utile et humaine que contenaient les écrits des philosophes furent considérés comme chrétiens. Socrate, Platon. Thaïes (1), devinrent des prophètes du nouveau dogme, des sages vénérés, presque adoptés par le christianisme... Le triomphe de l'incrédulité prépara la mort de la république romaine. Tous les hommes d'esprit se firent gloire de mépriser leurs anciens dieux ; l'épicuréisme passa pour la seule foi raisonnable et l'art de multiplier les jouissances trouva partout des adorateurs. Pendant cette époque d'athéisme et de volupté, le Christianisme marchait obscurément à la victoire. Il offrait des consolations plus pures aux hommes de tous les âges, de toutes les classes. Bientôt l'ostentation de la débauche et le luxe du scepticisme perdirent l'attrait de leur nouveauté. On se remit à parler de la religion avec décence, sinon avec dévotion ; les uns se firent chrétiens, les autres essayèrent une espèce de religion, païenne par la forme et par le nom, mais éloignée du polythéisme des temps antérieurs. Le néoplatonisme revêtit les draperies de la religion païenne et lutta contre le christianisme dont il subissait l'influence. Ce fut l'époque de la thaumaturgie, de l'enthousiasme mystique, des sciences occultes, de la croyance aux songes, aux oracles et aux démons. » On essaie de rendre aux anciennes cérémo-
1. — Un des livres destiné à ramener vers l'étude des sages antiques, porte l'estampille de la Compagnie de Jésus, le cœur percé des trois clous sous l'I. H. S., avec la croix : — Le Caractère de la sagesse payenne dans les livres des sept sages grecs, par M. Gueret, mdclxii, Paris.
nies romaines leur importance ; on puise chez l'étranger des formes nouvelles Je culte. « On se demandait si, en continuant toutes ces théories, on n'arriverait pas à une philosophie définitive de la vie humaine qui embrasserait tout, répondrait à tout. Hcliogabalc et Alexandre Sévère se placèrent à la tête de cette loi nouvelle, mélange de toutes les religions. L'un et l'autre ne furent que de grands syncrétistes. De l'an 218 à l'an 235 de l'ère chrétienne on vit l'un, bouffon insensé et furieux, l'autre philosophe austère, essayer de construire de leurs mains, et avec la différence de vues et de plans qui convenaient à leur caractère, le vaste Panthéon que l'humanité désirait. L'un, syrien efféminé, longtemps grand prêtre du soleil à Emèse, dévot fanatique de ce dieu qu'il avait adoré sous la forme d'une pierre ronde et noire tombée du ciel, voilait sous ses atroces folies un sens religieux et une mysticité orientale ; il élevait au soleil un temple splendide qui se remplissait des plus éclatantes offrandes ; il amenait de Carthage Astarté qu'il mariait avec le dieu syrien. Il plaçait sur l'autel du Soleil toutes les reliques anciennes de la foi de Romulus: le Palladium, les boucliers sacré, le feu deVesta... Le système d'Alexandre Sévère, noble illusion d'un sage, qui voulait concilier l'opposition de toutes les doctrines, n'avait guère plus de chances d'existence. Forcer ces doctrines de s'allier, malgré leurs contrastes et leurs nuances, tel était le but de cet empereur. Il réunissait clans le même culte Abraham, fondateur de la race juive ; Jésus- Christ, rénovateur du monde ; Orphée, père des mystères grecs, et cet Apollonus du Tyane, charlatan, qui mêla aux croyances grecques les idées religieuses de l'Egypte et de l'Inde... Païen et philosophe, il répétait sans cesse l'axiome favori de la nouvelle doctrine : « Faites aux autres ce que vous voudriez que l'on vous fit. » C'est le temps de la Vie de Pythagore, des Mystè-
res de Jamblique (I) et de VAntre des Nymphes, de Porphyre, où la poésie est transformée en allégorie mystique.
Ainsi, tandis que le paganisme accumulait les concessions et en mourait, le christianisme ne cédait rien mais s'adaptait à tous les besoins de l'humanité. i Révélateur de mystères profonds que la raison ne pouvait atteindre, il apportait au monde une philosophie utile et forte qui embrassait tout et entassait en un trésor commun les richesses conquises par la raison humaine dans sa marche à travers les siècles. Il ne procédai! pas comme le néoplatonisme qui, prétendant tout concilier, ne faisait que rattacher à des abstractions sans valeur des idées délabrées par le temps. Ses dogmes étaient en harmonie avec sa morale ; ses usages étaient d'accord avec ses croyances.
Quand, devenus les plus forts, les chrétiens eurent obtenus que l'on fermât les sanctuaires d'Eleusis, forçant ainsi l'élite du monde antique à renoncer à ces mystères. « sans lesquels, disaient ces admirables sages, la vie devenait insupportable et perdait sa dignité », ce fut la chute définitive et la mort. Quelques hommes
1. — Jamblique s'efforçait, en somme, de faire revenir les religions antiques à leurs débuts, afin de leur permettre de retrouver le sens d'ellesmêmes : il voulait les réinitier. « Des choses qui s'accomplissent pour le culte, dit-il, certaines ont une signification mystérieuse et impossible à rendre par les paroles ; d'autres représentent quelque autre image, de même que la nature exprime les formes visibles des raisons cachées... C'est l'exécution parfaite, et supérieure à l'intelligence, d'actes ineffables, c'est la force inexplicable des symboles qui donnera l'intelligence des choses divines. » De Mysteriis I. II. Hérodote raconte : « A Sais se trouve le tombeau de celui que je me fais scrupule de nommer... Sur le lac du temple les Egyptiens font, de nuit, la représentation des souffrances subies par lui : ils les appellent des mystères... » II. 170. Voir: Sourdille, Hérodote et la religion de l'Egypte. Cet auteur croit — a-t-il raison ? — que ce furent les Grecs qui importèrent ces mystères en Egypte. — De nos jours on a dit que la religion était un « mystère » qui avait réussi. — lira, peut-être, un peu de ces « mystères » mais dévoilés en partie, popularisés et grossis, dans les « mystères » du moyen âge. Certains, par suite de leurs critiques envers le clergé, étaient aussi une revanche des masses contre la dissolution de ceux qui parlaient au nom de Dieu et du culte, notamment le Grand Pardon annuel de Chaumont, assez singulier.
supérieurs, merveilleux, d'une hauteur intellectuelle el
morale sans doute jamais atteinte depuis, tinrent bon quand même, en vain : leur grandeur même les isolait. Vous avez gardé mémoire, nus fr.v, de Symmaque et de Vettius Prœtextatus. Ce dernier fut populaire, mais sa popularité ne s'appuyait que sur des services. Il apparaît le dernier représentant du paganisme. Il était augure, pontife de Vesta, grand prêtre du Soleil, quindecemvir, curial d'Hercule, consacré à Bacehus et aux mystères éleusiniens, néophante, tauroboléate, Père des Pères. Quand Rome apprit sa mort, les eitoyens qui se trouvaientau spectacle, sortirenten foule en poussant des cris. C'était terminé. Seul un poète germain d'origine, Mehr-Bode, ou Meraubode, qui eut sa statue dans le forum de Trajan, sous Valentinien, attribue la décadence de Ptome au christianisme et le maudit dans des vers énergiques. Ils sont curieux car ils montrent tout un côté de ce que l'avènement chrétien avait cru trancher par sa conciliation et dont il laissait, au contraire, debout l'injustice. Faisant parler la Discorde, qui s'adresse à Bellone, il lui attribue ces paroles : « Viens, renverse les murs de Ptome... Chasse de la terre les dieux protecteurs !.. je me glisserai moi, armée de mes artifices, dans les splendides palais ; je chasserai à jamais les vieilles mœurs et les cœurs antiques. Mépris pour les héros ! Nulle équité ! Plus de respect pour les justes ! Que l'éloquence attique périsse et qu'Apollon châtie leur dédain ! Que l'honneur et le pouvoir appartiennent aux méchants ! Que le hasard soit maître et non la vertu ! Que la cupidité règne ! Que dans les cœurs embrasés bouillonne la folle ardeur d'acquérir ! Que tout se fasse sans l'inspiration de Jupiter, sous la protection du Dieu suprême ! »
Le christianisme ne paraissait pas solutionner la question sociale ; il l'avait voilée, en la transportant ailleurs, pour certains ; il l'avait exaspérée, pour d'autres. L'ordre antique, qui ne suffisait plus, était renver-
versé, mais sans que rien de définitif, de complet, ne le remplaçai et le monde, effectivement, va se débattre sans fin jusqu'à non- à la recherche de l'ordre nouveau,
s'arrêtant pendant tel ou tel siècle à ({<■* essais temporaire-, acceptés puis rejetés impitoyablement (1 .
11 n'y a pas à revenir iei sur ce qui prépara la Renaissance ; ce sont choses connues de tous. Kilo couvait depuis longtemps. Voilée elle aussi, secrète, sym-
1. — Michelet a indiqué, dans un passage de sa préface aux Mémoires de Luther [2 vol., Pari-. 1854), que l'Eglise essaya de tout réunir, de tout concilier. Il l'a même fait avec un accent qui ne lui est pas toujours, à son égard, habituel. « Pauvre vieille mère du monde moderne, reniée, battue par son fils, celles, ce n'est pas nous qui voudrions la blesser encore .. . Sa faiblesse, sa grandeur aussi, c'est de n'avoir rien exclus qui fut de l'homme, d'avoir voulu satisfaire à la fois les principes contradictoires de l'esprit humain, et cela seul donnait sur elle des succès faciles à ceux qui réduisaient l'homme à tel ou tel principe, en niant les autres. L'universel, en quelque sens qu'on prenne le mot, est fait contre le spécial. L'hérésie est un choix, une spécialité... Universelle dans le temps, dans L'espace, dans la doctrine, l'Eglise assit contre chacun l'infériorité d'une moyenne commune. Il lui fallait lutter, pour l'unité du monde, contre les forces diverses du monde. Comme grand nombre, elle traînait, elle contenait le mauvais bagage des tièdes et des timides. Comme gouvernement, elle rencontrait toutes les tentations mauvaises. Comme centre des traditions religieuses, elle recevait de toutes parts une foule de croyances locales conte' lesquelles elle avait peine à défendre son unité, sa perpétuité. Elle se présentait au monde telle que le monde et le temps l'avaient faite. Elle lui apparaissait sous la robe bigaree de l'Histoire. — Ayant subi, embrassé l'Humanité toute entière, elle en avait aussi les misères, les contradictions. Les petites sociétés hérétiques, ferventes par le péril et la liberté, isolées et surtout plus pures, plus à l'abri des tentations, méconnaissaient l'Eglise cosmopolite et se comparaient avec orgueil. Le pieux et profond mystique du Rhin et des Pays-Bas, l'agreste et simple Vandois, pur comme l'herbe des Alpes, avaient beau jeu pour accuser d'adultère et de prostitutions celle qui avait tout reçu, tout adopté... » Et plus loin : « A moitié de l'Histoire romaine, j'ai rencontré le Christianisme naissant. A moitié de l'Histoire de France, je lai rencontré vieillissant et affaissé : ici, je le retrouve encore. Quelque part que j'aille, il est devant moi, il barre ma route et m'empêche de passer. » La préface, où il montre l'impuissante initiative d'union de Luther entre l'homme et Dieu, par l'anéantissement du libre-arbitre à la grâce, de l'homme à la Divinité, de la morale à une sorte de fatalité providentielle, en montrant les douloureux combats de la grâce et de la nature, est de 1835. Michelet — il n'est pas le seul — voyait d'abord l'Eglise en littérateur ; il lui fallut la connaître ensuite en militant : c'était autre chose.
boliquc même, protégée également par des associations et des sectes, elle traversait le moyen-âge dont elle cristallisait et réservait la vie la plus ardente. Ai-je besoin de nommer Dante, qui se présentait tout naturellement à vos mémoires et dont le poème est un long cri de guerre allégorique ? Avec Saint Thomas d'Aquin, déjà si protestant, d'un protestantisme que corrige son sens très pratique de l'autorité, à la porte du moyen-âge et à l'entrée de cette renaissance qu'ils préparent, tous deux « apparaissent comme ces cathédrales gigantesques qui s'élèvent entre les monuments des artistes byzantins et les coupoles de Brunelleschi et de Michel- Ange (1) ». Vous savez, au surplus, mes fr.\, toutes les innombrables controverses auxquelles donna lieu le Florentin. de tout temps, et notamment au dix-neuvième siècle, où, tandis qu'il était traduit par plusieurs, tandis que Lamennais voulait faire, et y parvenait, mieux, pour la Divine comédie ce que Chateaubriand avait tenté pour le Paradis perdu, à la suite de Rossetti, Aroux voyait dans le poète ghibelin, non seulement un socialiste, un révolutionnaire et un hérétique, mais le continuateur de l'ordre du Temple, un des préparateurs de la francmaçonnerie. Les formes hermétiques du poème peuvent inciter à le croire, comme ces auteurs mômes. — Dans sa vie du Dante, Boccace déclare que la poésie est théologie : « Les poètes de l'antiquité ont suivi, autant que la portée de leur intelligence le leur a permis, les traces de l'Esprit Saint. Les traces de la science éternelle sont voilées dans l'Ecriture sainte comme dans les écrits des poètes, et c'est sous ce voile que se conservent les vérités qui doivent être complètement démontrées à la fin des siècles. L'usage des figures pour couvrir les vérités a ces avantages de présenter à la fois le texte du livre et le mystère qui y
1. — Dante révolutionnaire etc. par Feyres Boissard. — Douniol, ]8.*iS.
vil renfermé, d'exercer simultanément là réflexion des sages et L'instinct des simples, qu'en public on nourrit L'âme des faibles d'espril el que, dans Le silence et la retraite, on élève encore La pensée des intelligences les plus sublimes. » Ce symbolisme répondait ù la fois au génie de Dante et à celui de son temps. Il aidait la conçut ra tion en un seul loyer des sentiments, des idées, ■ 1rs images e1 des souvenirs; il combinait le sentiment ivec la réflexion, celle-ci avec les faits (1).
0 vous qui avez l'intellect sain
Admirez la doctrine qui se laisse saisir Sous le voile de vers étranges !
Tout le poème est plein de ce platonisme emprunté nu chant d'amour des Provençaux et qu'on retrouve dans les sonnets de Shakespeare, du doux Shakespeare, comme disaient ses contemporains. Rien là encore que de très naturel: ce sont les symboles platoniciens qui ont lutté dès le quatrième siècle contre le christianisme naissant. Ils renaissent et recommencent. Après Dante, un des esprits les plus remarquables et les moins connus (2), Socin, leur donnera l'impulsion décisive. Et ce mouvement qui aboutit à la Renaissance nous apparaîtra encore plus simple, en même temps qu'irrésistible, quand nous nous serons souvenus que Saint-Bernard, non content d'avoir défendu les Albigeois, rédigea les statuts des Templiers, qu'il amenait à fraterniser avec les religieux de Citeaux comme avec leurs frères les plus proches, et fît l'éloge de l'ordre du Temple. Les Cathares revendiquaient
1. — « Quiconque a examiné de près le tissu des choses humaines y découvre cette complication permanente du sens vrai et figuré, de la réalite et du symbole. » Philarète Chasles.
'-■ — C'est d'autant plus étonnant pour notre pays que la France est, en grande partie, au point de vue de la philosophie, religieuse, socinienne. 11 serait à souhaiter que la fr.\ m.-, des hauts grades mit à l'ordre du jour de ses études, le socinianisme, initiateur de la philosophie moderne.
aussi Bernard pour un des leurs. Le naturalisme ne nous surprendra pas davantage à La pensée de François
d'Assise (-hantant, sur un ton presque panthéistique, ses sœurs la lune et l'eau, sa mère la terre, son frère le feu et même le soleil (1). Saint-Bonaventurc est tout symbolisme quand il déploie les six ailes des Séraphins et les sept chemins de l'éternité. Jacopone de Todi exerce sa verve satirique contre le pape Bonifacc VIII que Sciarra Colonna soufflette de son gant de fer dans Agnani. — Pietro d'Ascoli niait l'existence des êtres immatériels. (ïuido Cavalcanti publiait des méditations contre l'existence de Dieu.
Si Marsile Fiçin faisait graviter le système des êtres autour de la psychologie, appelant l'avenir à éclairer le présent, étudiait l'univers entier dans les opérations de l'intelligence et transportait le tout vers l'inconnu, vers l'au-delà, où Dieu lui semblait la seule clef de voûte possible de ses spéculations, Marc de Kronland, de Prague, maintient au sein de l'univers sensible les
1. — Rome, d'ailleurs, ne s'y trompa pas. mais la vie étonnante de François ne donnant prise sur rien, elle le perdit sans le paraître. M. Guignebert, dans Y Evolution des dogmes, a fort bien dit : « On ne pouvait accuser François de mauvaise intention ; son humilité merveilleuse le gardait, non seulement de l'hérésie, mais encore du plus petit mouvement «l'orgueil et d'indépendance ; il ne voyait pas lui-même le danser qu'il était, si bien qu'il semblait impossible de l'arrêter brutalement ou seulement d'opposer à son touchant effort un obstacle trop visible. La politique ecclésiastique, avec la complicité inconsciente de l'esprit public, fit mieux que de combattre le doux rêveur ; elle l'accabla de ses grâces et l'en paralysa ; puis, au propre, elle escamota son œuvre et la fit sienne, en la transformant jusqu'au fond. Le saint laïque, modèle de vertu chrétienne vivante, active, spontanée et libre, ennemi, comme Jésus lui-même, du convenu ei du factice, épris de réalité et qui rêvait de voir, vers sa parole et à son exemple, le monde comprendre enfin la vérité évangélique, s'en nourrir et en vivre, se mua, par la volonté du pape, en simple fondateur d'ordre, en grand maître, bientê-t honteux de couvents nombreux et riches, mais dont l'existence et l'esprit venaient à rencontre de sa volonté et de son dessein... François d'Assise vit donc son rêve se briser, sous ses yeux, et son labeur si original se résorber dans l'ensemble des œuvres monacales, sur lesquelles et par lesquelles Rome fondait déjà son pouvoir ; le mysticisme le sauva du complet désespoir, mais déboires et tristesses ne manquèrent pas à ses derniers jours. Son erreur avait été de croire l'Evangile plus fort que l'Eglise et l'esprit de Jésus plus puissant que celui du xm siècle. »
Idées dans lesquelles, leur prêtant une existence positive, il croil voir des étincelles de la vie qui anime tous les êtres, considérant même les Idées comme les types d'après lesquels les choses sonl formées. Mais le monde, repoussant leur réalisation toul autanl que l'église, la recherche de la vérité n'étanl pas, d'autre part, assimilée à l'amélioration des mœurs, le mysticisme absorba, dilua, égara ce qui eut pu être introduit, réalisé dans l'existence d'alors. Le mysticisme exclusif, dominateur de toute classification, semble apparaître, en effet, dans l'esprit quand quelques-unes des facultés morales se dirigent au-dessus de la nature, au lieu de lutter sur le terrain de la réalité pour leur triomphe, vers ce qui devrait exister.
L'esprit est alors entraîné à admettre peu à peu ce qu'il imagine et ces idées dominent à la longue leurs postulats, suscitant une exaltation croissante, telle que la croyance vague à ce que rien ne prouve, mais à ce qui est violemment senti, ardemment désiré, sans cesse entretenu, finit par s'installer dans l'imagination. Celle-ci tient lieu de la science, qu'elle rend souvent illusoire ou qu'elle embrouille. L'esprit ne mettant plus rien en ordre, perdant le besoin de la classification et de l'équilibre, envisage sur le même plan les multiples aspects de la nature. Il devine, ce qui est admissible, mais à condition de contrôler; or il ne contrôle plus. L'analogie intuitive crée un parallélisme spontané, des hiérarchies qui se superposent. Le travail devient un jeu quelque peu lointain. Le rêve efface
— croit effacer — la réalité. Le savoir se mue en prescience. L'inconnaissable est invoqué dès que le lien du déterminisme fait défaut. L'occulte explique naturellement tout, mais le monde réel échappe de plus en plus. Le mystère est roi. On en arrive à inventer le Phlogistique — puis à exécuter des travaux de science
— dits tels — en les édifiant sur lui qu'on n'a jamais pris la peine de prouver, et qui n'existe pas. Ici encore,
nous mesurons Le pouvoir modérateur du socialisme. Il empêche l'imagination de déborder sur le monde et de se l'assimiler sans contrôle. Tandis que la science nous ramène au point de vue biologique, il nous ramène au point de vue sociologique. 11 empêche l'exclusivisme vraiment trop facile d'un point de vue unique parce qu'il reconduit sans fin aux différentes modesties qui viennent de l'expérience. Par elle il sauve même ce qu'il y a, peut-être, d'aide et de pressentiment dans le mysticisme. Il le régularise et le définit, en même temps que la science l'empêche de devenir un autre mysticisme. Ce que Herder, Schlegel, Shclling Franz Bader, Novalis et toute cette école ont égaré, perdu même quelquefois, il le reprend, le situe et le vivifie. Il constate ou rejette leurs postulats. Il agit de même vis à vis de Rousseau et de Mme de Staël — on sait l'influence de son livre de Y Allemagne — dont il clarifie et délimite l'idéologie passionnée. — Il existe, en effet, sans doute, dans le rêve, dans la réflexion prolongée des choses, un sentiment naturel à l'homme, défensif, et qui aide à l'harmonie avec elles, par la recherche d'un accord. Constatation singulière, bien compris, le pressentiment qui en résulte maintient dans la réalité encore inconnue ou, du moins, inexpliquée (1) ; il force à saisir certaines contingences, la nécessité de l'ensemble, la dépendance des êtres, la durée des lois du monde. — Ces paroles déjà vieilles de Novalis me feront entendre ; elles sont à retenir, à méditer : « L'allemand vivra et aura la sagesse lorsque ses frères, sages trop tôt, seront déchus depuis longtemps, et il sera seul maître de la maison... » Faire servir tout à l'idéal, c'est ce qu'avaient rêvé les grands esprits du moyen âge, mais en mêlant les questions et en se con-
1 . — Christophe Colomb était, en même temps, le meilleur ouvrier de son époque et le plus chimérique. C'est à la suite d'un étrange mélange d'hypothèses raisonnables et de rêveries déconcertantes qu'il cingla droit à travers l'Atlantique en quittant Palos. Il calculait contre toutes les croyances de son temps.
tentant du rêve, l'aire servir toul à l'idéal monté de la réalité en précisant celui-ci, puis en sériant les questions, mais pour les réunir ensuite, nettement classifiées, voilà ce qui nous es1 permis, non plus seulement de rêver, mais de préparer e1 de réaliser par la science. Il y a une partie de vérité dans les paroles de, No\alis en ce sens ([iic le mysticisme de la science; germanique n'a pas empêché dans la pratique le sens îles réalités : il semble même, quand nous nous comparons, qu'il y ait. au contraire, aide' ( ! ). La force de la
1. — Le même phénomène s'est passé pour l'Angleterre ; et il y a quelque chose de remarquable dans cette coïncidence quand on soniie que Shakespeare, par L'influence qu'il acquit au dix-huitieme siècle sur l'Allemagne, prépara le romantisme allemand. Plusieurs générations précisèrent ainsi dans la nature un renouveau de force et de vie. Une sorte d'affinité semble emporter le rythme psychologique européen, lié à l'évolution nerveuse comme à l'évolution sociale. — Shelley est panthéiste avec une ardeur généreuse, Byron avec une sorte de satanisme hautain, Coieridge avec extase et mysticisme, Wordsworth avec un sentiment chrétien, (.liez presque tous un matérialisme à la d'Holbach entraine un esprit avide d'idéalisme vers une sorte d'immatérialisme panthéistique. « J'ai senti une , présence, dit Wordsworth ; j'ai eu la sensation sublime de quelque chose 'de profondément infus dont l'habitation est la lumière des soleils couchants, et l'océan arrondi, et l'air vivant, et le ciel bleu, et l'esprit de l'homme. » Ailleurs il parle d' « une puissance bienheureuse qui roule autour, au-dessous, au-dessus de nous. » Et il chante « l'état d'âme serein et béni dans lequel les affections nous guident doucement jusqu'à ce que le souffle de notre corps et le mouvement même du sang humain étant presque suspendus, nous nous endormions corporellement et devenions une âme vivante: alors, d'un œil pacifié par le pouvoir de l'harmonie et par le pouvoir profond de la joie, nous voyons jusqu'à la vie des choses. » Un lien s'établit entre le monde et l'individu, l'extérieur et l'intérieur. La base de notre personnalité étant le sentiment que nous avons de notre corps, ce qu'en médecine on appelle « anesthésie », ces poètes anglais cherchent à régler les oscillations du sens vital interne vers « l'euphorie », c'est-à-dire l'état de bien être organique sourdement perçu par la conscience ; ils font servir leur volonté à cette fin et cette culture à la lois physiologiquement psychologique très intelligente leur vient, en somme, d'un besoin, du besoin de bien vivre. Cet accord, qu'ils ont cherché dans la nature parce que la société se refusait à eux, nous le voulons aussi dans la société et par elle. M. Legouis a dit très justement dans son étude sur Wordsworth : « Au centre est une multitude indécise presque toutes nos émotions devant la nature sont du nombre qui, selon l'impulsion de la volonté directrice, incline vers le bonheur ou incline vers la tristesse ; de la façon dont ces sentiments neutres agissent, dépend le sort de l'âme. Attirer à la joie cette masse hésitante, c'est là pour Wordsworth le devoir de la volonté qui préside. » Si le sentiment de cette harmonie, du côté de la nature, vient, par elle, de la vita-
culture allemande, trop vantée par certains, trop raillée par d'autres, sa ténacité victorieuse el sa puissance, viennent ainsi de ce qu'elle a toujours su réserver la nature, n'oubliant jamais dans son analyse ce qui lui permettait de vivre Elle ne s'est contentée ni d'une négation, ni d'une ironie absolues, et son tort, — auquel elle incline,— serait d'affirmer dans l'autre sens. L'armature religieuse, jadis, avanl de la corrompre, a défendu L'humanité contre l'excès d'elle-même, soit dans la vie, soit dans le rêve, parfois dans les deux ensemble (1; ;
lité et du bonheur organique qu'elle fait sourdre en nous par les mille excitations qu'elle y suscite, cette harmonie et cette joie seraient doublées, étendues à l'infini, par une société qui permettrait ce qu'a déjà permis la nature. Le problème est à la fois plus facile et plus difficile : plus facile parce que nous devrions agir d'avantage sur nos semblables wt mieux créer nos organismes sociaux, plus difficile parce que la nature, toujours muette et vague, se prête à toutes les interprétations que nous rêvons, alors que l'humanité, brutale et précise, se refuse à notre action, oppose son intérêt au nôtre. Nous pouvons mieux — la preuve manque ou se modèle selon nos vieux — nous persuader que nous collaborons avec les choses que nous ne parvenons à "ollaborer avec les hommes. Nous choisissons dans la nature à notre gré, et les choses choisies sont possédées, à notre gré aussi ; nous choisissons quelquefois parmi les humains, mais nous ne possédons presque jamais les êtres choisis ; une sorte de rivalité, de lutte, demeure quand même et ils nous échappent. C'est ainsi que l'être harmonique par excellence, le poète cherche et ne rencontre jamais la femme élue dans laquelle il voudrait retrouver la nature et qui lui serait, dans la cité imparfaite qui se récuse ou dans la nature qui quelquefois lui paraît vide, la nature éternelle, modelée par lui, toujours présente. — Il serait très instructif u'etudier la vie même des poètes anglais au point de vue médical, la manière dont ils cherchent à découvrir les énergies cachées, ignorées encore, de l'univers, la façon dont leur organisme tendu lutte contre les éléments, — de même que nous luttons de nos jours contre les forces sociales rétrogrades et destructrices, — comment ils relièrent l'amour de la nature à lamour humain, enlin comment aussi chacun cho:sit l'atmosphère, le pays, la température, le site qui lui convenaient le mieux. On peut imaginer une humanité qui, dans l'avenir, agissant de même, créerait de nouvelles patries, répondant bien à ceux qui les habiteraient, des patries physiologiques et psychologiques. 11 existe un pressentiment de cette nature dans le passage de Descartes cité dans notre texte comme dans certains décors rêvés et décrits par Edgard Poe où le conteur infusait dans la personnalité physique des choses sa personnalité psychologique. Tous eurent le sentiment que l'état de grâce, c'était la santé parfaite, individuelle, collective, naturelle et sociale. Tous nous sentons, aujourd'hui, que l'humanité se sera réalisée enlin quand elle possédera le rythme profond des choses avec toute sa conscience et la réglera selon ce rythme même comme selon son idéal.
1. — Je lis dans le Bulletin de la Société française de philosophie, de mars 1913 : « Avant tout la vie religieuse suppose la mise en n'uvre de
l'armature mystique l'aurait préservée, faute de mieux, car la sagesse n'est pas le fait de beaucoup d'hommes, des excès de la science. Dans ce1 esprit parlait Novalis quant aux peuples qui posséd itte science sans avoir encore construit les cadres de sa sagesse, qui permettent de la défendre, de la conserver, qui facilitent l'éc momie de ses matériaux. Unir Lavoisier et Gœthc peut paraître absurde, chimérique, à beaucoup : un exemplaire humain qui saurait réunir les deux vers le maximum que cette combinaison procurerait marquerait un progrès, un stade supérieur do l'humanité. Lamarck, à mon sens est bien au-dessus de Shelling, et sa simplicité certaine domine de très haut Ta complexité souvent insaisissable et chimérique du second, mais un Shelling qui raisonnerait d'après Lamarck ou un Lamarck qui, se servant de sa science et de sa rigueur, raisonnerait mieux que Shelling ne seraient-ils pas d'un intérêt considérable? 1)
forces sui generis, qui élèvent l'individu au-dessus de lui-même, qui le transportent dans un autre milieu que celui où s'écoule son existence profane et qui le font vivre d'une vie très différente, plus haute et plus intense. Le croyant n'est pas seulement un homme qui voit, qui sait des choses que l'incroyant ignme : c'est un homme qui peut davantage. Les fidèles peuvent se représenter inexactement le pouvoir qu'ils s'attribuent, le sens dans lequel il s'exerce. Mais ce pouvoir, en lui-même, n'est pas illusoire. C'est lui qui a permise l'humanité de vivre. Le problème religieux consiste donc «à rechercher d'où viennent ces forces et de quoi elles sont faites... C'est dans la nature qu'on devra chercher la source ou les sources de la vie religieuse. Or les seules forces morales supérieures à celles de l'individu humain que l'on rencontre dans le monde observable sont celles qui résultent du groupement des forces individuelles, de leur synthèse dans et par la société: ce sont les forces collectives. »
1. — Voir, à ce sujet, les rêveries si curieuses de Maïraonide, à la fois rationaliste et mystique, harmonisant si souvent la doctrine du Coran et de la Bible avec la spéculation rationnelle, la pensée juive avec les conceptions grecques, surtout avec celles du Stagirite. On constatera également ses rapports avec les philosophes de la Renaissance, notamment dans ses ouvrages sur la morale. 11 y justifie très loin la nécessité sociale la meilleure et la plus perfectionnée. « Une Société, dit-il, est une organisation de droits. » La politique est, pour lui, la discipline fondamentale. Elle doit créer la moralité de l'Etat. Et 1ère messianique ne sera que la moralité passée à l'état organique, la félicite du genre humain devant être le fruit longuement mûri de l'activité intellectuelle et morale portée par tous et chacun à son plus complet développement.
Le Pomponace s'était appliqué à enseigner le devoir en le basant, non sur la crainte de la peine ou l'attente d'une rémunération d'outre-tombe, mais sur la nécessité même de la vertu intelligente, raisonnée, discutée. « Tout code pénal, soit dans cette vie, soit au-delà de la vie, écrivait-il, n'est institué que pour les hommes qui sont incapables d'embrasser la vertu en elle-même. » Lui aussi voyait dans la psychologie le pivot philosophique. Telcsio ramenait vers l'observation stricte: « J'observe le monde tel qu'il s'offre à mes regards, ses diverses parties, ses rapports, ses opérations, les diverses espèces de choses qu'il contient, car la sagesse humaine est parvenue au sommet le plus élevé qu'elle puisse atteindre si elle a observé ce qui se présente aux sens et ce qui peut être déduit par l'analyse de perceptions sensibles. Je n'ai donc suivi d'autre guide que l'observation de la nature, toujours d'accord avec elle-même, qui agit toujours d'une manière semblable. » Un des premiers de son temps, il s'efforça de déterminer les rapports du physique et du moral. Il faisait ainsi consister dans la conservation de soi-même le but et la mesure des actions humaines, définissait le mal et la vertu par la peine et le plaisir, voyait dans l'un un abus, dans l'autre la direction légitime des passions naturelles. — Reuchlin fut surtout un mystique. Il essaya de mêler les traditions mystiques et les inspirations individuelles. La renaissance des lettres l'y aidait. Son syncrétisme philosophique découvrait dans la mythologie grecque la filiation asiatique. Il se proposait le plan suivant : « Marsile Ficin a rendu Platon à l'Italie, Lefèvre d'Etaples, Aristote à la France : je ferai renaître Pythagore pour la Germanie. » — Agrippa de Nettesheim, qui parvint à fonder à Paris, pendant ses études, une association secrète, unissait tour à tour, par la facilité complaisante de son esprit, le scepticisme et le dogmatisme. Il fut le théoricien des trois mondes. Il
exalta la magie, exercée selon lui, par tous les sages de l'antiquité : « elle consiste, écrivait-il, dans la contemplation approfondie des choses les plus secrètes, embrasse la connaissance de la nature entière, unit et combine entre elles les forces des ordres divers. » Sur la fin de sa vie, il dira de la morale, alors, comme de nos jours, très étudiée, et un peu partout, qu'elle ne reposail point sur les principes philosophiques, mais seulement sur des observations de la vie commune, les mœurs, les habitudes, variant suivant les circonstances et les temps.
Paracelse pensait doubler la médecine par la Cabale où il croyait trouver la somme des connaissances. Tout L'univers était animé ; dans les moindres parcelles de L'eau, du feu, de l'air et de la terre résidait une étincelle de vie ; mais, en môme temps, il interrogeait la nature de près, faisant servir l'art à éclairer la théorie. Avec Van Helmont, il rechercha le foyer des forces vives, le cœur du monde. Imprégnés l'un et l'autre de platonisme, ils imaginaient une étroite corrélation entre le monde matériel et le monde intellectuel et pensaient atteindre, par la seule intuition, aux secrets de l'univers, participer même, en se reliant ainsi à elle, à la puissance mystérieuse qui produit les phénomènes. Le fils de Van Helmont admettait, quant à lui, le dualisme, un principe actif, un principe passif, l'un spirituel, l'autre matériel, que symbolisaient les deux sexes ou qui s'y assimilaient ; comme eux, toujours associés, ils tendaient à se confondre l'un dans l'autre. Robert Fludd chercha également à expliquer la nature par les rapports des deux mondes, l'un supérieur, l'autre inférieur, introduisit la théosophie dans la physique, soucieux de composer ses exposés selon une coordination logique. Vous n'ignorez point, mes fr .-., qu'il fut l'apologiste de la société des Rose-Croix. Nizzoli, Javello — avec sa Philosophie morale et sa Philosophie
;r/7,.5 Bruno, Campanella sonl encore à citer (1). Eux aussi animaient toute la nature par la puissance de l'intelligence, Bruno en détruisant toute individualité pour confondre les êtres dans Leur principe, Campanella en conservant U s rires afin de les subordonnera ce principe, préparant ainsi Descartes etLeibnitz, plus Lard Condillac.
La rigueur excessive des formes s colastiques déchaîna ces spéculations infinies, de même que la scolastique politique, à être trop étroite, amènerait à la destruction des partis qui l'imposent, à la nouvelle recherche des hommes unis, mélangés, vers de nouveaux horizons. La force des jésuites, à cette date, en dehors d'autre raisons trop connues pour qu'il y ait lieu d'y insister ici, vint de ce qu'ils n'étaient pas prisonniers de la scolas tique ; ils la savaient, ils la pratiquaient, ils la possédaient, mais ils n'étaient pas possédés par elle et la dominaient. — Ainsi l'intuition panthéistique, aussi vieille que la pensée humaine, desséchée par le moyen âge, s'aperçoit dans ce mysticisme, comme sa source initiale, lointaine et puissante, au fond do laquelle brille, pour ces esprits, simples au milieu de leurs complications, le mystérieux anneau d'or des causes premières. Les intelligences eurent alors la sensation, prenante et grisante, de s'ouvrir à une
1. — Raymond Luile serait à rappeler ici. 11 s'efforça d'établir la concordance des résultais obtenus par l'expérience et par la déduction, de manière à atteindre ainsi à une metbode unique qui conviendrait à toutes les sciences. C'est ce qu'il nommait le Grand Art. 11 chercha d'ailleurs, en dépit de ses obscurités, à démocratiser 1>^ savoir. En somme, il rêva de piouver la foi par la raison et méditait sur la nature de l'homme, afin d'y découvrir Dieu. — Voir : Caractère et Origine des idées du bienheureux Raymond Lnlle, et : Le Lullisme de Raymond de Sebonde, par Jean- Henri Proust, 2 vol., Toulouse, Privât, 1912. — Maïmonide disait, au contraire, que l'homme enfumé dans la connaissance naturelle ne possédait encore pas de notions suffisantes, dans l'état actuel du monde, qui lui permit de rien induire en ce qui concerne les origines de l'au-delà, mais il conseillait l'initiative audacieuse et la divination. On ne pouvait atteindre la connaissance de Dieu, mais en accumulant les attributs négatifs à son égard, on avait de lui une connaissance plus exacte qu en ne statuant pas les négations nécessaires. C'était resserrer le cercle autour de la vérité.
initiation nouvelle et ancienne à la fois, étrangement profonde. Rousseau y iun's;i plus tard, à son tour, comme les romantiques. Depuis, la sensibilité est restée attachée à La terre. La tendance panthéiste a survécu au romantisme et William James paraissait, hier encore, y voir 1'' foyer principal de l'énergie personnelle. Ho là découlerait cette sorte de nécessité intérieure qui produit loi goût ou toi autre e1 dont il serait si précieux de démonter tous les rouages, ne futce que pour mieux créer par une union plus exacte, partant plus étroite, do l'intelligence et delà sensibilité, de la conscience et do l'instinct, une organisation sociale oi une éducation» personnelle supérieures. Des progrès ont été accomplis déjà. Nous sentons mieux. plus délicatement, la nature et tout en cherchant davantage chaque jour ses secrets, nous luttons moins contre elle pareeque nous la possédons mieux et plus, de telle sorte que nous luttons on partie avec elle. Nous devons à ce naturalisme le sens de la solidarité cosmique et sociale, du rythme psychologique et du rythme social, de la physiologie et de la psychologie. La psychologie nous incite à chercher dans le corps les secrets de ce que l'univers crée, produit ou éveille en nous et noUs relions ensuite notre existence intérieure au rythme des choses.
Machiavel, qui étudia de près la morale et de qui date, en somme, une sorte de scepticisme moral dans le genre de celui de Hobbes, s'efforça — vainement — de faire entrer la morale dans la politique, qui lui était déjà science et art. Son temps ne lui permit de s'occuper que de Fart, de ne faire vivre que celui-ci et les événements le contraignirent à le préférer comme à le rendre de plus en plus perfide. En tant que science, la politique, à ses yeux, détermine le but auquel on doit tendre dans le gouvernement des états et la conduit'' des affaires humaines : en tant qu'art, ensuite, quel que soit le but choisi, elle détermine les moyens pro-
près à l'atteindre. Sous le premier de ces rapports, elle s'occupe des institutions, méditant les intérêts généraux de la société, sons le second de ce qu'on nomme les affaires, étudiant les hommes, les circonstances. Ici, après avoir constaté qu'on ne peut réunir les deux, que la vie, que les mœurs, que les gouvernements l'empêchent, ne saisissons-nous pas enfin, définitivement, la nécessité de la science sociale la plus juste et la plus exacte à la lois ? Son absence, jointe à l'absence de la pratique dans la réalité ainsi que de sa tentative, empêche de lier, dans les faits, la morale à la doctrine politique, les devoirs de l'individu envers la société aux devoirs de la société envers l'individu. Or, afin de mêler l'art et la science, l'art qui se dégrade ou se dénature, quand il se sépare de la science, la science qui se diminue ou se restreint quand elle se sépare de l'art, afin quela théorie qui vient de la pratique ne la quitte pas, reste une pratique et que la pratique s'agrandisse, se perfectionne toujours par la théorie, quelle possibilité semble, au point où nous en sommes de l'évolution, meilleure que le socialisme? Quelle philosophie apparait plus susceptible de conciliation ?
Machiavel, à ce point de vue. est, instructif. Ce grand homme est, en effet, l'aboutissant de la Renaissance sur le terrain de la réalité politique, et qu'à lui, venu de si haut, la réalité n'ait fourni, donné, ni permis davantage est un enseignement qui démontre, l'inéluctable nécessité d'organiser enfin cette réalité.
Le divorce entre l'art et la théorie est presque criminel dans un ordre de choses qui se lie intimement pour les hommes à ce qu'il y a de plus utile en même temps que de plus sacré. En fondant la politique sur la morale et la morale sur les lois éternelles du bon et du juste, Platon avait pris son point de vue d'un peu trop haut ; il le subordonnait à un inconnu et finalement, de par l'intransigeance de ses principes
mêmes, il ne put les développer que dans une société toute idéale. Aristote, préconisant aussi l'alliance de la politique et de la morale, avait appliqué celle-ci à l'histoire, à l'état de la société, à ses institutions. Pour Machiavel, la société est le théâtre d'événements matériels et mécaniques où l'on aperçoit la combinaison des intérêts, les (•«implications des affaires, le jeu des passions, l'action des forces, la prédominance de l'habileté. Praticien, il n'a pas fait servir sa politique à la théorie que s m cerveau et son cœur prêteraient, mais que le siècle le forçait à préférer. Il a été forcé par ses contemporains d'oublier, en agissant, que la politique est le grand art qui tend au bonheur dos hommes, doil le favoriser, le faciliter, le déterminer. Il y eut ainsi un manque d'équilibre pareeque la vie ne fut pas susceptible de le permettre. Ceux qui avaient réhabilité les recherches de l'érudition et ressuscité le platonisme s'enfermèrent de plus en plus dans une science spéculative. Ceux qui, tel Machiavel, enseignèrent à étudier les choses réelles, transportèrent leurs connaissances sur la science humaine en dehors de la morale et de la recherche de la perfection ou delà justice. Les unes et les autres s'opposèrent, au lieu de se pénétrer. L'homme qui était alors le mieux qualifié' pour unir la logique des idées à celle des faits et de l'histoire, — la logique des idées ne peut être sûre qu'à cette condition, — dut se contenter de celle des faits. Personne encore n'avait valu à l'histoire une fécondité et une valeur pareilles au point de vue de l'utilisation pratique. Personne, par l'interprétation de l'histoire, (voir ses Discours sur les Décades de Tite-Live) n'avait aussi bien montré les faits se rapprochant, se combinant, se transformant, les siècles anciens éclairés par les siècles modernes et réciproquement ; personne n'avait ouvert de vues plus audacieuses sur l'avenir. Ressorts cachés découverts à travers des circonstances apparentes, effets sur les événements dont il dé-
mêle les causes, sourc* 3, sous ces causes, (l'une longue suite d'effets, tout esl prodigieusement uni, classé et conduit à la fois vers les buts divers dos hommes. Il tut le créateur, oublié ensuite, notamment à cause des emprunts qui lui furent laits, des sciences politiques, d'autant plus que, soucieux de son lecteur, auquel il pense sans cesse, qu'il veut instruire, il l'associe à la marche de ses idées, l'édu que, l'amène insensiblement, sans qu'il s'en doute, sans effort, à penser, le prend pour compagnon et pour juge. Il convient, pareeque cette vérité a été trop méconnue, de voir en lui l'instigateur de l'étude des institutions sociales qui caractérisa l'Italie après lui, et cette étude italienne aussi est, fort injustement, oubliée. A Venise, une académie se forma dans le but spécial de comparer les constitutions des républiques italiennes. Scipion Ammirato, qui écrivit sur Tacite, Cavalcanti, par son Discours sur les Républiques, Paruta,dans son traité De la jierfection de la vie politique, Botero, avec ses Causes de la grandeur des Etats, sont ses fils. Bodin apporte le résultat de toutes ces études à la France, mais il leur est inférieur et aboutit à des absolutismes, alors que ses maîtres inclinaient vers la libération des hommes. La France ne se ressaisit qu'au dix-huitième siècle, autour de Montesquieu, trop théoricien encore, trop homme de cabinet lui aussi.
C'est donc bien pareeque la société d'alors ne retire aucun fruit des méditations des hommes illustres et sages de son temps qui s'étaient occupés d'elle, que l'Italie, après cet élan prodigieux, unique, descendit au tombeau, peu à peu, d'où elle ne resurgira que plusieurs siècles après, délivrée d'abord — et ce fut la condition de sa renaissance — par l'épée de la Révolution française, au dix-neuvième. Tout est là, qu'on le veuille ou non. Oui, tout est là. De même la France risqua d'y descendre à son tour en ne réalisant pas les promesses de 1789, pour avoir méconnu les idéolo-
— il
gués cl préféré la solution brutale d'une autorité insuffisamment intelligente, insuffisamment idéaliste, malgré sa valeur. Le triple compromis de la restauration, de l'orléanisme et de l'impéralisme mitigé la menèrent de Waterloo à Sedan. Il est urgenl de dépasser tant d'erreurs, de prévenir, par un sens idéaliste de la réalité, les nouveaux dangers, de même ordre, qui menacent de nouveau et notre pays n'y arrivera ([n'en s'harmomsant enfin dans la république organisée rationnellement, — non plus livrée à des anarchies successives diverses, d'm bas ou dm haut, ou du centre. Il y a une non mise au point dont nous mourons depuis 1 mgtemps et qui a fait jeter bas ou négliger, par la France même, tous ceux qui ont passionnément voulu son équilibre, des idéologues à Carrel, de Carre! à Proudhon, de Proudhon à Lamartine, de Lamartine à Girardin, pour ne citer que ceux-là. Cette incompréhension, qu'elle soit volontaire ou découle d'une insuffisance de pensée, de savoir, de désintéressement dans l'effort intellectuel de la plupart des dirigeants, ratifiée par eux en tout cas, encouragée sans doute par l'étranger, est la cause la plus évidente de notre diminution tout le long- du dix-neuvième siècle, malgré tant d'hommes remarquables véritablement uniques. L'histoire n'a cessé de le démontrer. Elle le prouve aujourd'hui encore, chaque jour, au long- de la politique courante. Lourde responsabilité que celle des princes de la Renaissance. Après avoir secondé avec une ardeur particulière le réveil des arts et des lettres, ils se refroidirent brusquement à partir de l'heure où les progrès acquis entraînaient une amélioration économique de la société, une recherche nouvelle de ses lois véritables, qui sont des lois humaines. On eut dit que seuls, alors, les dehors des choses fussent capables d'être saisis par eux. La masse, inéduquée, ne comprit pas. Les précurseurs, isolés, persécutés souvent, ne purent agir. Ils durent tristement constater une
Eois encore que les hommes tiennent souvent plus aux mots qu'aux choses, qu'ils changent plus facilement d'idées que d'habitudes. (1)
En somme, pour nous résumer, les philosophes de la Renaissance voulurent découvrir ce point de réunion qui dans leurs songes, dans leurs calculs mystiques, permettait de deviner les secrets de la nature. — Nous voulons par le socialisme nous efforcer d'atteindre le point de réunion qui permettrait de posséder les rouages essentiels de la société ; et, tout étant vérifiable sur ce terrain, nous avons avons le droit d'espérer la réussite, le devoir d'y parvenir.
Les idéologues tentèrent au dix-huitième siècle dans le domaine de l'intelligence et de la société ce qui avait été essayé au xve dans celui de la religion et de la philosophie. Insistant sur l'exemple de Maine de Biran, effleuré déjà dans mon rapport sur la morale individuelle, résumant aussi le processus d'Ampère, les aperçus merveilleux de Saint-Simon et de Fourier, l'insuccès d'Enfantin, il y aurait lieu d'indiquer comment le socialisme prit naissance, d'où il vint, ce qui le déclancha de plus en plus. Nous expliquerions également ainsi le romantisme et ses rapports avec lui, touché, en passant, ailleurs dans un article sur l'art et le socialisme. La place nous fait défaut, comme le temps. Il faudrait aussi suivre Droz, examiner Bonald de près — plein de choses qui le détruisent souvent ou, du moins, entament sa thèse, — expliquer les raisons de Taine, analyser l'admirable perspicacité de l'roudhon sur tant de points. Vous m'excuserez, mes fr.\, de vous réserver pour plus tard, si vous m'y au-
(1) « Le destin trouvera son chemin. Il ne le trouvera pourtant qu'avec les hommes et par eux... La moralité des individus est autre chose qu'une leçon apprise. » A. Loisy, A propos d'histoire des religions.
fcorisez, ces études successives, bien dignes d'encourager nus contemporains à démêler l'écheveau souvent touffu, parfois sombre, des idées afin d'en tisser le lil solide qui pourrait aider à sortir du labyrinte. Comme je m'efforce ici surtout, et même seulement, au cours delà pensée, — ce fleuve invisible qui coule sans fin entre le cœur et l'intelligence vraiment maçonniques, — de dégager les raisons d'errements divers, d'erreurs continuées et de nombreux avortements, de préciser tout au moins, celles <[ue j'ai pu découvrir, sans insister sur celles qui venaient des maladresses et des défauts des hommes, je me contenterai de citer tout à l'heure un passage de Lamartine, d'autant plus opportun qu'en ce moment où il est étudié de fort près, il montre, lui aussi, à travers tant d'intuitions admirables, de découvertes et de conseils très sages, ce qui fit défaut à cet homme politique passionnant, comme d'ailleurs, à son conseiller Dargaud, aux meilleurs de son temps qui, par suite de leur échec, — échec ne dépendant pas plus d'eux que l'échec des philosophes de la Renaissance — avaient oublié, ou négligé, toute une partie de l'enseignement idéologique, enfin au temps lui-même qui ne cessa de méconnaître ce qu'il y avait. de meilleur dans les conseils du poète et de le discréditer. Ces hommes aboutirent au second empire, par suite d'un oubli semblable, de même que leurs prédécesseurs du xvine siècle avaient laissé éclore le premier et ceux du xve la monarchie. Nouvelle leçon, mes fr.\, dans cette suite de faits qui s'affirment de plus en plus au fur et à mesure qu'on les examine, nouvelles preuves convaincantes de la nécessité sociale.
La philosophie sociale ne peut pas, peut de moins en moins, être considérée comme une œuvre de spéculation pure (1) ; elle est l'expression supérieure de la
1 . — Notons, en passant, qu"à cette heure le socialisme est le dernier refuge du positivisme. — Tout ce qu*on étouffe, tout ce qu'on restreint d|i côté social, profite au religieux, dans ce qu'il a de plus vague. — Le
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science sociale, sinon elle n'est rien : elle constate et juge à la fois ; de là sa supériorité. L'idéologie généreuse que nous rêvons constituerait l'alliance intime, féconde, exacte, de la science et de la philosophie sociale Elle remplacera la précédente recherche des devoirs réciproques de la philosophie et de la religion; elle continuera la transformation de la religion en philosophie. Ce que St Thomas d'Aquin a fait dans la Somme pour la philosophie chrétienne, pourquoi, utilisant même ce qui surnage encore (renseignement dans la méthode thomiste, ne pas le tenter afin de réaliser la philosophie maçonnique,, qui est la philosophie humaine ?
L'incompréhension de l'effort admirable tenté par les idéologues, entretenue par la méconnaissance que Ton avait d'eux, les a effacés de l'esprit inattentif, si peu persévérant dans la recherche continuée, des hommes et, ainsi, les a soustraits à la méditation delà plupart, les y a, tout au moins, reculés. Le même fait se renouvelle en ce moment un peu pour Bergson et Boutroux, quoique d'une autre manière, plus habile et plus insidieuse encore, car cette fois la philosophie idéologique elle-même serait frappée, déviée, presque détruite. — « Je me souviens, écrit le poète, qu'à mon entrée dans le monde, il n'y avait qu'une voix sur l'irrémédiable décadence, sur la mort accomplie et déjà froide de cette mystérieuse faculté de l'esprit humain qui s'appelle la poésie. C'était l'époque de l'Empire. C'était l'heure de l'incarnation de la philosophie matérialiste du xvi [i6 siècle dans le gouvernement et dans les mœurs. Tous ces hommes géométriques qui seuls,
problème religieux se pose, en effet, qu'on le veuille ou non, de nouveau, et la philosophie contemporaine ressent une sorte de besoin de se mesurer encore avec lui. Elle assure ainsi à sa conscience qu'elle n'aurait pas démontré une des dernières paroles de Renouvier, vers sa fin : « Si le fonds de l'énigme était qu'il n'y a pas d'énigme ! » — Voir, dans la Revue de Métaphysique et de Morale, de juillet 1913, l'article de M. Parodi sur le Problème religieux, et le livre de P. Gautier, l'Idéal Moderne (1908), qui conclut par la fatalité de la nécessité religieuse. — Le dernier Congrès des Religions.
avaient alors la pan nt : amour, philoso-
phie, religion, enthousiasme, liberté, poésie, néant que cela. » Or, jamais La philosophie dos idéologues du dix-huitième siècle n'avail dit cela. Jamais le matérialisme idéologique n'avail été cela. Jamais le Consulat n'avait du devenir L'Empire et non plus même être le Consulat lel que l'avaient voulu ceux qui permirent le dix-huit brumaire ; qu'on se rappelle le mot de Siéyès. I) Mais à la faveur de ce mensonge, de cette erreur, de cette faute, l'Eglise, servie par Chateaubriand qui combattit les idéologues avec une mauvaise lui indigne de son talent, notamment dans le Génie d?< Christianisme, se maintenait et la réaction. politique ;.us>i bien que sociale, demeurait la plus forte, définitivement victorieuse, même en apparence. Il n'y a pas jusqu'à Sainte-Beuve qui n'ait été souvent injuste à ce sujet.
Il s'est passé pour les idéologues ce qui s'est passé pour les philosophes de la Renaissance, on les a laissés de côte, ce qui >'e>t passé pour Yauvenargues, qu'on a oublié, tant il est certain que l'Eglise poursuit d'une haine mortelle, tenace. tous ceux dont la pensée libérale, audacieuse et savante, a trouvé en dehors d'elle, sans cependant la combattre autrement, avec les armes perfides qu'elle emploie, le lieu de réconciliation des pensées, des croyances, des convictions et îles espoirs, la nouvelle Jérusalem des hommes. C'est cela surtout, avant tout, qu'elle ne peut admettre,
(1) « Bonaparte, au 18 brumaire, avai: agi avec l'assentiment, le concours et l'appui d'un certain nombre de penseurs qui en l'assistant dans ses projets voulaient bien lonner un chef à la République, ijvi'ils aimaient, mais ne voulaient pas lui donner un maître : ils espéraient l'ordre par sa présence, mais l'ordre avec la liberté, la paix et le repos: ils consentaient à une magistrature suprême qui fut forte pour dominer les partis, mais qui ne le fut pas jusqu'au despotisme. .. Ils avaient quelque droit de compter sur le premier consul pour réaliser les idées qui leur étaient si chères, mais bientôt ils s'aperçurent que leurs vœux ne seraient pas remplis. Siéyès leur en fit ia prédiction et elle ne tarda pas à se vérifier. Alors ils se'refroiiirent, se retirèrent.. . » Damiron.
qu'elle veut, à tout prix, empêcher. — Un seul, de nos jours, a défendu ces nobles initiateurs, M. Picavet, et son livre a naturellement eu le sort de ceux qu'il remettait à leur place; le silence s'est t'ait autour de lui ; on lui a refusé la vogue durable, la justice reconnaissante à laquelle ses héros et leur biographe avaient droit.
Résumons-les avec lui, très vite ; ce sera le complément de notre aperçu précédent sur les philosophes
du XV0 siècle.
A peu près à la même époque où la Convention décrétait le transfert des cendres de Descartes au Panthéon, Condorcet, mis hors la loi, caché, rédigeait Y Esquisse d'un tableau historique des progrès de l'Esprit humain. Ainsi celui qui continuait Descartes dans l'esprit était étouffé par ceux qui, grâce à la force qu'ils avaient su obtenir, glorifiaient ses cendres par le pouvoir. Descartes est, en effet, un des pères de l'idéologie. Il avait cherché, encouragé, prouvé possible une philosophie pratique « par laquelle, connaissant la force et les actions du feu, de l'air, des astres, des cieux et de tous les autres corps qui nous environnent, aussi distinctement que nous connaissons les divers métiers des artisans, nous les pourrions employer en même façon à tous les usages auxquels ils sont propres et ainsi nous rendre comme maîtres et possesseurs de la nature. » Il voulait qu'on honorât et trouvât dans la médecine « un moyen de rendre communément les hommes plus sages et plus habiles, de telle sorte qu'on se puisse exempter d'une infinité de maladies, tant du corps que de l'esprit et même aussi, peut-être, de l'affaiblissement de la vieillesse. » On distingue de suite les rapports avec Condillac, La
Mettrie, Bonnet, Cabanis (1), Lancelin, pour ne nommer que ceux-là. La psychologie est l'auxiliaire des sciences : la logique, la morale, la politique et la science de l'éducation se font positives. L'étude des phénomènes devient le centre des recherches philosophiques.
Destutl de Tracy nous a dit dans son premier mémoire ce qu'il entendait par idéologie. 11 y montrait que la connaissance de la génération de nos idées est le : »ndement de la grammaire, de la logique, de l'instruction et de l'éducation, de la morale et de la politique. Idéologie veut dire science des idées. Ainsi la connaissance de l'homme se cherche dans l'analyse de ses facultés. Ainsi se préparera le règne de la vraie morale et l'affranchissement du genre humain. & La méthode consiste à observer les faits avec le plus grand scrupule, à n'en tirer des conséquences qu'avec pleine assurance, à. ne jamais donner à de simples suppositions la consistance des faits, à n'entreprendre à lier entre elles les vérités que quand elles s'enchaînent tout naturellement et sans lacune, à avouer franchement ce qu'on ne sait pas et à préférer constamment l'ignorance absolue à toute assertion qui n'est pas vraisemblable. » Le pas accompli est important. L'émulation sera générale. Un mouvement inouï, profond, dont il serait particulièrement intéressant au point de vue de l'Instruction publique de recueillir les traces, remue la Nation (2). La Société des observateurs de VHomme se donne comme but de démontrer l'importance de l'examen attentif des faculté- physiques.
I . Voir, sur Cabanis et Maine de Biran, les étude? de M. Colonna d'Istria dans la Revue de Métaphysique et de Morale, juillet 1913, janvier 1912. mais 1911.
2. — «... Ce ne furent là que les choses qui restèrent et eurent de la gloire : mais combien en même temps ne dut-il pas y avoir de pensées inconnues qui s'exercèrent humblement à des recherches dont l'obscurité n'empêchait pas le mérite : il ne se fait pas chez les hommes supérieurs une telle production d'idées, sans que dans la foule ii n'y ait aussi beaucoup d'étude et de science. » Damiron.
intellectuelles e1 morales, d'établir ce qui est fait et ce qui reste à faire, de tracer la ligne où les certitudes finissent, où les conjectures commencent. Elle mel à l'ordre du jour la question suivante: « Déterminer par l'observation journalière d'un ou de plusieurs enfants au berceau l'ordre dans lequel les facultés physiques, intellectuelles et morales se développent et jusqu'à quel point ce développement est secondé ou contrarié par l'influence des objets dont l'enfant est environné, comme par celle plus grande encore, des personnes qui communiquent avec lui. » A Bourges, à Rouen, à Alençon, à Montauban, à .Montpellier, à Marseille, à Toulon des rapports 1res étudiés sont écrits. La Société des Sciences et des Arts de Montauban couronne notamment un mémoire qui traite du meilleur genre d'éducation propre pour les femmes à rendre les hommes heureux en société. — Condorcet, Siéyès et Duhamel avaient fondé un Journal d'instruction sociale. Je n'ai pas besoin de rappeler la Décade, qui fut l'organe marquant de l'école, et qui parut en floréal an II. Elle affirmait que « la Révolution, crée par la philosophie, devait être conservée par elle. » Son existence difficile, dès les premiers numéros, signale de ce fait la double opposition du pouvoir et du clergé. Chaque fois que le pouvoir a été, à la fois, loin de l'intelligence et du peuple, il a servi l'Eglise, mais il y a là une vérité qu'il semble incapable de saisir. La Décade suivait d'ailleurs attentivement le mouvement des idées dans toute l'Europe. Elle était particulièrement renseignée sur l'Allemagne, correspondait avec l'Académie de Copenhague et la Russie. Elle fit paraître en germinal, an XI, une Vie du législateur des chrétiens sans lacunes et sans miracles, qu'aucun journal n'Osa signaler et qui semble annoncer la Vie de Jésus, de Renan (1).
1. — Les groupes d'études sociales, partout où il en existe, à travers même leurs préoccupations électorales ou politiques, devraient mettre à
On peut compter trois générations d'idéologues, La première qui comprend ceux qui atteignirent la célébrité avant la fin du siècle; la seconde ceux qui dans l'école de l'opinion publique tinrenl la première place sous le Directoire et le Consulat, enfin veux qui continuèrent d'exercer une influence considérable sur leurs contemporains à la fin de l'Empire ou sous la Restauration.
Il es1 inutile de rappeler Condorcet. Vous savez
l'ordre «lu jour chaque année — comme nous le faisons dans notre Ordre — une question d'organisation ou de philosophie. Il serait même bon qu une fois les questions étudiées par le Grand-Orient de France, elles le fussent aussi au dehors. Nous contrôlerions les résultats obtenus des deux côtés et ncius tiendrions tête ainsi, de partout, aux efforts de nos adversaires dans leurs « Semaines sociales ».
Les groupes divers qui s'inspirent de notre esprit y gagneraient en vitalité comme en qualité. Cette étude à laquelle se ramèneraient leurs efforts, leurs méditations, vers qui convergerait l'attention unanime des meilleurs militants, créerait un point central sérieux, fécond et solide, attachant et résistant. 11 fourrait permettre, de plus, la création d'une revue de philosophie populaire pratique, capable d'une grande extension éducative • t qui, appuyée sur les journaux départementaux qui nous sont favorables — et cela serait facile car on leur fournirait une copie intéressante — prendrait une forte extension. Rattachée aux groupes de Fêtes Civiles, de Libre-peusée, aux Coopératives, aux Syndicats — tout en les laissant . d'ailleurs, bien entendu, entièrement et parfaitement libres, et sans jamais faire quant à elle, de politique, ce a quoi, au surplus, elle ne pourrait pas être amenée par suite même du point de vue qui serait le sien, — elle apporterait une force d'expansion et de vigueur considérable aux idées d'émaneipation et de progrès. Par l'aliment intellectuel qu'elle introduirait partout, peu à peu, dans chaque maison — car en l'augmentant au fur et à mesure de ses abonnés, il serait possible de diminuer son prix — elle éduquerait de plus en plus nos troupes et raffermirait leur foi. En dernier lieu, elle rallierait d'excellents efforts, aujourd'hui trop isolés les uns des autre- et, par cela même, quelquefois impuissants ou qui, du moins, n'obtiennent pas tous les résultats que leur dévouement serait en droit d'escompter. En face de l'Eglise qui, depuis la Séparation, s'organise de plus en plus, et sur des terrains qui ne sont pas les siens, notre devoir — et c'est notre seule action possible comme celle qui répond le mieux à notre libéralisme foncier — est de nous organiser sur les nôtres. — 11 convient de signaler de nouveau les efforts très adroits et même souvent très remarquables dans lesquels elle
sévère pour tourner à son profit toute l'activité philosophique contemporaine. En dehors même des petits livres portatifs, à bon marché, de la librairie Bloud, signalons — entre autres, et ici c'est assez significatif d'orient-.tion nouvelle dans cette vieille maison d'édition — la collection : Les grands philosophes, chez Alcan. A ce mouvement considérable nous n'opposons rien. Le savoir, la qualité, la vie, semblent ainsi de son côté, et la jeunesse ne regarde plus du nôtre.
tous ce qu'il fut, en détail. Vous vous souvenez qu'il se représentai! les sociétés humaines comme de grandes constructions géométriques où tout arriverait par des causes constantes et fixes. Il voulait créer une mathématique sociale où le géomètre calculerait les révolutions futures des sociétés humaines en s'appuyant sur l'histoire, comme il calcule les retours périodiques des éclipses et des comètes. C'est, sans doute, en songeant à cela que Manuel dit, sous la Restauration : « L'idéal, pour un noble cœur, ce n'est ni les honneurs, ni la fortune, mais l'ordre des cieux sur la terre. » Il travailla pour l'Humanité.
Siéyès songea surtout à la France. Il fut, selon le mot de Sainte-Beuve, « le grand pontife caché de l'école ». Rœderer travailla pour l'école. Il croyait profondément à l'influence des idées, trop peut-être. A dix-huit ans, il disait : « une seule idée d'un philosophe, l'expression heureuse d'un sentiment avantageux a peutêtre plus fait pour l'avancement de la raison et du bonheur des hommes que les travaux réunis do cent mille citoyens obscurs qui se sont vainement agités. » Il fonda le Journal d'Economie politique, de morale et de politique, rédigea de curieuses Observations sur les institutions qui peuvent fonder la morale d'un peuple et un non moins précieux Art de savoir ce qu'on dit en politique et en morale. Lakanal affirmait avec Bacon et Locke que l'analyse seule était capable de recréer l'entendement, de détruire l'inégalité des lumières, de même que la liberté politique et la liberté illimitée de l'industrie et du commerce devaient, dans ses plans, détruire les inégalités monstrueuses des richesses. Quand il mourut, en 1845, Rémusat et Blanqui, Lélut et Carnot prononcèrent quelques paroles sur sa tombe; Jules Ferry, en 1880, fît donnerune pension à sa veuve. Eliminé tout à fait au moment de la Restauration, il s'était exilé en Amérique, d'où il ne revint qu'en 1830. Pour Rœderer et quelques autres, la révolution de
1830 apparut dans ses premiers jours une renaissance possible «le leurs idées. Elles turc ni étouffées encore une fois,
Volney entend que tous les hommes connaissent. les principes du bonheur individuel et conçoivent enfin que la morale estime science physique, composée d'éléments compliqués dans leur jeu, niais simples et inaltérables parce qu'ils constituent l'organisation. Il indiquait ainsi la hase primordiale, l'origine physique de toute justice et de tout droit : « Quelle que soit la puissance active, la cause motrice qui régit l'univers, elle a donné à tous les homme les mêmes organes, les mêmes sensations, les mêmes besoins ; elle a, par ce fait même, déclaré qu'elle leur donnait à tous les mêmes droits à l'usage de ses biens et que tous sont égaux dans l'ordre de la nature. En outre elle a fourni à tous les hommes des moyens suffisants de pourvoir à leur existence ; elle les a donc constitués indépendants, créés libres... propriétaires absolus de leur être. L'égalité et la liberté sont deux attributs essentiels de l'homme. L'idée de liberté contient essentiellement celle de justice, qui nait de l'égalité. » A la conspiration des tyrans, il opposait l'assemblée générale des peuples qui ne formeraient qu'une grande famille avec une seule loi, celle de la nature, un même code, celui de la raison, un même trône, celui de la justice. L'esprit religieux n'a eu, selon lui, pour auteurs, que les sensations et les besoins de l'homme. L'idée de Dieu n'a pour type et pour modèle^que celles des puissance physiques et des êtres matériels agissant en bien ou en mal. L'histoire de l'esprit religieux n'est que celle des incertitudes de l'homme qui, placé clans un monde qu'il ne comprend pas, veut en deviner l'énigme, imagine des causes, suppose des fins et bâtit des systèmes ; si les hommes sont en désaccord, c'est qu'ils affirment ce dont ils ne sont pas assurés. Pour vivre en paix, il faut tracer une ligne de démarcation entre les
objets vérifiables et ceux qui ne peuvent être vérifiés, séparer le monde des êtres fantastiques du monde des réalités, ôter tout effet civil aux opinions théologiques ou religieuses. C'est dans cet esprit qu'il rédigea ses Principes physiques de la morale. Les vertus sociales se réduisent à la justice. Les hommes libres et égaux, maîtres d'eux-mêmes, ne peuvent se demander et se rendre que des valeurs égales ; équité, égalité et justieo ne sont qu'une seule et même chose ; la charité n'est qu'une forme incomplète de la justice.
Pour Garât, les idées morales nous viennent par tous les sens ; la douleur et le plaisir nous apprennent à faire les notions du vice et do la vertu. Les idées sont produites par l'abstraction, principe de la précision et delà généralisation, delà composition et de la décomposition, à laquelle se livrent toutes nos facultés. A la théorie des idées se joint celle du langage ou, plutôt, des signes. Il rêve une langue nouvelle, à l'usage de tous les peuples et il imagine dans l'avenir, si l'Europe est jamais établie en républiques, un congrès de philosophes l'instituant. — Les leçons de Garât étaient connues et remarquables. Elles suscitaient des controverses. La plus célèbre eut lieu avec Saint-Martin, alors âgé de cinquante-deux ans, qui avait connu Martinez de Pasqualis. La discussion porta surtout sur le fait, avancé par Saint Martin, que la matière ne pensait pas. Garât n'a point énoncé une opinion sur les rapports de la matière et de la pensée ; jamais il n'a soutenu qu'elle fut éternelle ni qu'elle pensât. Il ne se mêlait pas de l'hypothèse des matérialistes. Saint Martin, au long d'une lettre insérée dans les Séances et Débats des Écoles Normales, affirmait que les spiritualistes sont spécialement et invariablement opposés aux idéologies et que la philosophie de Garât avait besoin de son élocution, de ses talents, de son adresse. — Il fut le premier, en France, à professer la philosophie en orateur.
Vous savez Laplace, mes fr.\, son Exposition du système lu monde e1 du Traité de mécanique céleste. Nommons encore Pinel, qui tenta pour la médecine ce que Lavoisier avait fait pour la chimie et dont le premier ouvrage, Nosographie philosophique ou méthode de Va.na.lyse appliquées la. médecine, fut, selon le mot de Mignet, la charte delà médecine française, Dupuis, interprétateur des mythologies et des religions, Maréchal qui voulait remplacer le culte des saints par celui des grands hommes.
Cabanis si injustement oublié lui aussi, mais aucun pays n'est ingrat comme la France, àcertaines époques, envers ses plus fines gloires et qui lui sont le plus fidèles, comme à son esprit (1), a été pendant vingt ans avec Destutt de Tracy, le principal inspirateur de la philosophie française. Il avait été forcé de ressentir un mépris précoce des hommes et, par suite, une mélancolie sombre que sa bonté naturelle prenait peine à maîtriser. Son livre sur les Rapports du physique et du moral est dans toutes les bibliothèques bien composées, comme son Degré de certitude de la médecine. La médecine et la morale, branches d'une même science, celle de l'homme, reposent sur une base commune. Il prépara pour Mirabeau un travail sur l'instruction publique qu'il fit paraître en 1791. M. Liard a indiqué la valeur de ce rapport, la vue profonde qu'il contient sur ce que doit être l'enseignement supérieur. Il n'y séparait pas le législateur du moraliste. Traducteur d'Homère et grand admirateur des Grecs (2), rappe-
i. — Voir plus loin ce que dit d'elle Destutt de Tracy.
2. — Il est à remarquer que presque tous ceux qui, partis de l'observation stricte, ont étudie la nature, ont été conduits par leur effort di-cipliné vers l'admiration des Grecs. Leur cosmogonie est, effectivement, le naturalisme même. Tout y commence par la nature éternelle, tout en procède, tout en sort, tout y rentre, et ils mettent l'homme au centre, qui la manie. La nature, telle qu'ils la conçurent, contient encore le principe mâle et femelle : elle se dédouble et se personnifie dans le ciel et la te re. dans le soleil et la lune. L'eau est le grand récipient d'où sortent les existences ;
lanl Le beau rôle de quelques petites peuplades helléniques, il comptait sur l'avenir de la France si les Lois y étaient préparées par des sages; mais il n'oubliait pas que pour faire obéir l'homme, il faut bien moins le convaincre que l'émouvoir. Il espérait y parvenir par une bonne organisation des fêtes nationales qui honoreraient et consacreraient la Révolution ainsi que la Constitution. Le but général de l'association humaine est le perfectionnement du bonheur de l'homme et celui de l'éducation le perfectionnement des moyens par lesquels s'étend notre existence et s'accroitnotrebonhcur. L'action de l'éducation surl'existence physique et morale est à peu près indéfinie, les progrès méthodiques incalculables. Il voulait que dans
elle est le point du triangle où se rencontre, pour produire, la double vertu de la lune et du soleil. Le seul point inachevé de cette conception, qu'a manqué l'école d'Alexandrie et qu'elle aurait réalisé sans doute dans un cadre social plus parfait, c'est la conciliation encore insuffisante des forces physiques et des forces morales. A son début, la Grèce les faisait marcher ensemble, puis la vie, incomplètement équilibrée, les sépara peu à peu — l'eflort de Socrate tendit à rétablir l'accord — et c'est de là, sans doute, que naquit le christianisme, de même que le socialisme éclot, de nus jours, du même divorce, se renforce par celui-ci et grandit pour l'empêcher. — Dans les mythes antiques les puissances morales apparaissent comme des filles de la Nuit et montent avec les douleurs. Mais bientôt l'intelligence vient, personnifiée par Zeus, qui ordonne tout, et son cortège se compose de Thémis, qui est la justice, Mnémosyne, qui est la mémoire, Métis qui est la prudence, puis il enfante Palias, qui est la sagesse. Le sociaiisme humanise l'ordre parfait présenté par l'Hellade et qu'elle laissa se perdre vers un rêve seulement parce qu'elle ne l'organisa sur la terre que pour quelques-uns. Le christianisme est né de cette faute, de cette impossibilité, ou de cet oubli, que l'habitude invétérée de l'esplavage rendait aux yeux des anciens, tout naturel. En voulant créer un ordre plus parfait, Pythagore aussi semble en avoir eu quelque obscure conscience. 11 était à la fois fils de Zeus et fils de Prométhée. Le christianisme a, d'ailleurs, réalisé bien moins encore la conciliation des forces physiques et des forces morales que le paganisme, au point qu'il les a opposées les unes aux autres, tout en se certifiant le seul moyen de les unir ; et son moyen est un pur artifice jamais démontré. Il y avait beaucoup plus de nécessité et de vérité dans la religion grecque. Elle a même peut-être capitulé par excès de loyauté, venue d'une probité intellectuelle profonde, se permettant la fiction, l'allégorie, la poésie et l'image, mais se refusant obstinément au mensonge, incapable de mentir. La prière sur l'Acropole célèbre, eu somme, surtout, cette invincible honnêteté qui fut, reste et sera toujours le plus fort, le meilleur et le plus sûr levier de la libération humaine.
los écolos ou format dos hommes propres à tout. II imaginait pour l'esprit des télescopes et oies leviers semblables à ceux que l'optique et la mécanique ont créé pour les yeux et pourles mains. Lue vérité consolante est inscrite, à ses yeux, à chaque page do notre histoire la plus intime : la raison n'est que la nature elle-même, la vertu que la raison mise en pratique et l'art du bonheur que celui delà vertu. La pauvreté es1 bien l'œuvre des institutions sociales, comme les grandes richesses dont elle est la rançon. S'il serait injuste, on même temps qu'impolitique, do vouloir prévenir ou l'aire cesser toute inégalité, il est encore plus impolitique et plus injuste de la produire par art et de la pousser jusqu'à des proportions qui ne sont pas naturelles. Si les hommes se réunissent et ne cherchent à augmenter leurs forces que pour accroître leur bonheur, chaque individu perd de son bonheur toutes les fois qu'il sort de l'ordre et qu'il dénature ses rapports avec ses semblables. Pour lui, comme pour Siéyès, dont il cite la belle Déclaration des Droits, la grande maladie des états civilisés est la mauvaise distribution des forces politiques ainsi que la disproportion choquante des fortunes. Les injustices sociales sont faites pour corriger ce que la nature peut laisser de vicieux dans la situation de l'homme, non pour y ajouter. En général, l'aumône est un crime public car elle dégrade celui qui reçoit. Il voyait ainsi dans la mendicité « la plus redoutable des maladies qui minent les états modernes. » Que s'ajoutent aux petites inégalités de la nature des inégalités factices, monstrueuses, qui aggravent encore les premières, est inadmissible. Pour remédier aux indigents, il voulait faire instituer do grands ateliers où tout individu ait, à tout moment, la .possibilité du travail. (1) Il ressentait pour l'œuvre sociale à entreprendre le même enthousiasme que Vol-
1. — Les anciens ateliers de charité, devenus, en 1848, les ateliers natio naux.
ney et de mémo que celui-ci terminai! ses Ruines avec confiance, Cabanis écrivait à la fin de ses Rapports: « L'époque actuelle est une des grandes périodes de l'histoire vers laquelle la postérité reportera souvent l< s yeux et dont elle demandera éternellement compte à ceux qui purent y faire marcher plus rapidement, et plus sûrement, le genre humain dans les roules de l'amélioration. » Bien avant Shopenhaueril écrivait : « La volonté est ce qu'il y a de plus indépendant, de plus pur, de plus précieux dans l'homme, c'est l'homme lui-même. » 11 voyait notre espèce susceptible d'un grand perfectionnement physique; c'était à la médecine d'en chercher les moyens directs, de s'emparer à l'avance des races futures et de tracer le régime du genre humain. L'enseignement de la médecine doit donc avoir pour but, outre les progrès delà science, l'augmentation de l'action qu'elle exerce sur les autres travaux de l'esprit, notamment sur la philosophie rationelle et sur la morale « dont le flambeau devient d'autant plus nécessaire que toutes les superstitions étants évanouies, il s'agit sérieusement d'établir sur des bases solides le système moral de l'homme et de faire une science véritable de la vertu et de la liberté. » Il voulait asseoir l'œuvre de la Révolution. « Nous sommes sortis victorieux de tous les orages révolutionnaires, disait-il à ses collègues qu'il conjurait d'organiser l'instruction nationale ; nous avons anéanti les armées des rois de l'Europe mais, je vous le dis avec le sentiment d'une conviction profonde, nous n'avons rien fait pour l'avancement de la liberté, pour le développement des idées et des habitudes républicaines, pour la conservation de notre nouveau gouvernement, si des principes solides ne remplacent pas les préjugés... Cette révolution, qu'on peut appeler celle des idées et des mœurs, c'est à nous de la préparer, de la commander, en quelque sorte, par nos lois. »
La Lettre sur les causes premières, adressée vers
1806 à l'auricl. publiée en 1824, n'esl tout dé même pas ce que tendit à la faire paraître, Bérard. Damiron l'a reconnu et on sail sa sévérité pour Les sensualistes. Ftémusat, niaisement dédaigneux pour tout ce qui touche Cabanis, t'ait observer qu'il n'y a pas conversion, que la lettre place « en plein spinozisme » et qu'on n'y voit « qu'un stoïcisme vulgaire, un alexandrinisme superficiel ». Cabanis y rêva une religion philosophique, atin de concilier, et c'était un rêve d'harmonie toute artistique. M. Picavet dit avec raison: « Hippocrate, autant «pie les philosophes du xvm" siècle, avait inspiré les Rapports du physique ci du moral, l'œuvre positive de Cabanis. Homère et les Crées l'avaient aidé à montrer que la philosophie est une utile alliée des beauxarts et de la poé>ie. Les i iivcs. avec; Franklin et ïurgot, lui fournirent l'occasion de soutenir, avec un rare bonheur dans l'expression et les idées, que la philosophie seule est capable de fournir au monde la religion simple et consolante qui ne produirait que des biens. » Franklin et Turgot avaient pensé de même, associant l'existence de chaque individu à celle dugenre humain, donnant à la vertu les motifs, les buts les plus nobles, la faisant concourir à Tordre de l'univers. De plus, en face de la réaction religieuse croissante, il était amené à se demander, posant le problème sous une autre face. comment ses amis et lui allaient pouvoir y tenir tête. Ne valait-il pas mieux diriger le torrent, puisqu'il semblait impossible, soit de le retenir, soit même de l'enchaîner? N'y avait-il pas là « un but particulier d'utilité pour l'époque présente»? Il maintenait tout son éclectisme : « Gardons-nous de croire, avec les esprits chagrins, que l'homme aime et embrasse l'erreur pour l'erreur elle-même ; il n'y a pas et même il ne peut y avoir de folie qui n'ait son coin de vérité, qui ne tienne à des idées justes sous quelques rapports, mais mal circonscrites et mal liées à leurs conséquences. » Pour lui les philosophes avaient imaginé les re-
ligions, les poètes et les orateurs les avaient rendues populaires, puis les législateurs Les avaient fait servir à leurs projets. Le tort des philosophes l'ut délaisser la morale livrée aux hasard des opinions théoriques, de chercher loin ec qui était on eux et autour d'eux. Les règles de morale découlent bien — ill'a répété plusieurs lois — dos rapports mutuels qu'établissent entre les hommes leurs besoins et leurs facultés. Les motifs de pratiquer les règles de la morale sont dans l'utilité générale qui la détermine et la constitue, dans les avantages particuliers attachés à l'habitude d'y subordonner ses actions et même ses penchants. L'habitude de la vertu est si conforme à la nature humaine qu'elle procure un contentement intérieur, indépendant de tout calcul : par le besoin des sympathies dont elle développe et perfectionne les mouvements, elle procure la satisfaction du cœur et finit par rendre certains sacrifices eux-mêmes une source de bonheur. Les sages de l'antiquité, étant donné que la religion pour eux était une harmonie, l'harmonie même du monde, accentuée, mise au point, ne pouvaient prévoir les maux dont les idées religieuses, associées à la morale et à la politique, deviendraient la cause immédiate et directe. Ils auraient dû empêcher que jamais un homme parlât au nom des puissances divines. Ils ne le firent pas et peut-être est-il impossible de le faire. L'établissement d'un système sacerdotal donna naissance à cette vaste et profonde conjuration contre le genre humain qui fit sans cesse obstacle aux vues paternelles et sages des législateurs, ou les seconda quand ils étaient indignes et mauvais, dans leurs projets d'abrutissement et d'oppression. Cabanis estime que l'entière destruction des religions serait, quand même, leur mal dépassant leur bien, un des plus utiles bienfaits du génie et de la raison.
Sansrien admettre de certain, il envisageait le grand mystère avec libéralisme. Suivant la belle expression
que Platon met dans la bouche de Socrate, il pensait que les gens de bien doivent prendre confiance dans la mort, qui ae peut rien leur apporter que d'heureux. Telle étail la seule religion vraie, donnant à l'homme bien plus que l'immortalité puisqu'elle lui faisait voir .-.Mi existence liée au passé et à l'avenir. Le sacerdoce en est exercé tout naturellement par les hommes qui recherchent les lois de la nature et, particulièrement, celles de la nature murale. Cabanis pensait qu'un gouvernement intelligent et fort pourrait établir sur ce fond si simple et si riche un culte et des solennités susceptibles d'une pompe, d'un éclatdont nos mesquines têtes modernes n'ont jamais approché. Sainte Beuve avait raison de distinguer dans cette lettre « la préparation d'une ère nouvelle » et de trouve]' qu'elle agitait « les conjectures les plus consciencieuses. » Il voyait dans Cabanis l'homme « qui devine et devance l'histoire des philosophies, impartiale et intelligente. » Aussi,de 1803 à 1809, de 1814 à 1822,1'évêque Frayssinous dénonça-t-il avec violence Cabanis comme un des plus exécrables docteurs du matérialisme. Donald et de Maistre qualifiaient, au surplus, ses doctrines d'abjectes. Ses propres amis, Biran et Ampère, autrement, le combattaient à leur tour. On devint de plus en plus injuste et sévère pour lui. Cournot en arrive — ceci est un comble — à s'excuser de le citer. Enfin quand on est revenu, en France, aux études qu'il avait illustrées, ceux-là mémos aux travaux desquels il eut applaudi, se gardèrent bien de le réclamer pour prédécesseur; ils préférèrent s'appuyer sur des noms étrangers, moins discrédités à leurs yeux timides et prudents, comme à ceux du public. La probité n'est pas toujours le fait de certains savants, ni de certains penseurs. Tout ce qui, sans tenir réellement à l'Eglise, n'a pas osé la braver, s'est tu par prudence. Beaucoup de littérateurs étaient du nombre. Or l'Église le détestait. Elle n'oubliait pas, en dehors même de ses ouvra-
gcs et de sou influence, la lettre à Thurot, la meilleure réponse qui ait été faite an Génie du Christianisme.
L'Ecosse sérail une seconde Grèce philosophique. Elle a donné Kant à l'Allemagne, Dcstutt do Tracy à la France. — C'était un homme étranger à tout intérêt, exempl de toute ambition personnelle. Il le prouva en perdant une haute situation et en souffrant cruellement pour ses idées. Il faisait rentrer l'idéologie dans la zoologie ou dans la physiologie, l'histoire détaillée de notre intelligence dans la physique humaine, subordonnant les progrès de la métaphysique à l'état de la physique, persuadé, quant à lui, que les rêves de la philosophie platonicienne et les suppositions gratuites des spiritualistes disparaissent graduellement à mesure que les progrès de la physique augmentent la masse de ce qui est connu, nous donnent le courage de consentir à ignorer ce qui est au-delà, nous dispensent de chercher à le deviner. Satisfait de l'idéologie rationelle, il reconnaît une idéologie physiologique. Il écrit notamment : « J'espère prouver par le fait ce que Locke et Condillac ont fait voir par le raisonnement, que la morale et la politique sont susceptibles de démonstration. » Il proclamaitjusqu'àlafin de sa vie que l'époque où les hommes réunissent un grand fonds de connaissances acquises, une excellente méthode et une liberté entière ouvrait une ère absolument nouvelle dans leur histoire. Il l'appelait l'ère française ; il prévoyait un développement déraison et un accroissement de bonheur dont on chercherait en vain à juger par l'exemple des siècles passés. Il existe un certain public, ajoutait-il, composé de ceux qui dénigrent leur pays, « ou parce qu'ils l'ont abandonné dans sa détresse, ou parce qu'ils ne peuvent y briller», dont il ne solliciterait jamais les suffrages et dont la malveillance lui importait peu. Avec la même ténacité, il glorifiait la Révolution, déplorant seulement que la Convention, qui renferma tant d'hommes prodigieux, se fut sou-
venl laissé dominer par des hypocrites et des fanatiques, par des scélérats e1 des fourbes. Il fallait connaîtresa vie, belle et pure, forte e1 droite, pour supposer qu'il avail failli périr sous la terreur.
Lui aussi parlai! comme Cabanis. Nous n'existons, disait-il, que par nos sensations et nos idées et tous les êtres n'existenl pour nous que pur les idées que nous en avons. Ainsi la connaissance de la manière dont nous formons nos idées est-elle la base de toutes les sciences. L'analyse des idées a fait faire aux chimistes français, à Lavoisier comme à ses collaborateurs, des progrès remarquables dans l'analyse dos corps. Celte analyse est surtout nécessaire aiîn de traiter méthodiquement les sciences morales et politiques, grammaire, logique, science de l'éducation et de l'instruction morale et politique, afin d'en établir les fondements stables. Elles se réduisent à la solution de cet immense problème : les facultés d'une espèce d'être animé étant connues, trouver tous les moyens de bonheur dont ces êtres sont susceptibles. Il demandait que la science, résultant de cette analyse, fut nommée idéologie ou science des idées, pour la distinguer de l'ancienne métaphysique. Si elle possédait encore peu de vérités, c'est qu'elle n'avait jamais été traitée avec méthode et liberté.
Pour sa part, il ne pensait pas que la communauté des biens enlèverait aux hommes la possibilité de se nuire réciproquement, car il craignait de voir les intérêts individuels renaître quand il s'agirait de partager la masse commune des peines et des jouissances, mais si cette pensée l'arrêtait sur la route communiste, il montrait à quel point, par cela même, il importait de concilier et de contenir les intérêts distincts qui peuvent devenir opposés par des dispositions qui fondraient les intérêts particuliers dans l'intérêt général, rapprocheraient les opinions de leur centre commun, la raison, et porteraient dans l'action gouvernementale
la simplicité, la clarté, la régularité, la constance. Il distinguait dans les législateurs ctlcs gouvernants des vrais précepteurs de la masse du genre humain. Sa
science sociale s'efforçait de résoudre l'égalité par un système naturel d'équivalences matérielles et morales d'où lui paraissaient devoir découler naturellement la liberté et la fraternité.
On mesure ici, de plus en plus, à quel point il fut absurde et injuste, peu sincère, de considérer les idéologues comme des utopistes chimériques. En voulant, par des mesures si légitimes, si pondérées, le perfectionnement graduel de l'individu et de l'espèce humaine, ils allaient bien dans le sens de toutes les réalités, des meilleures, des plus fécondes, des mieux équilibrées.
L'œuvre de Destutt de Tracy est remplie d'observations fines et justes, notamment quand, au sujet du du désir, il remarque que ce que nous voulons posséder dans un être aimé c'est sa volonté, et, en ajoutant que si nous souhaitons la richesse, les honneurs et le pouvoir, c'est afin de nous concilier les volontés, il touche, peut-être sans s'en douter, au défaut même de son rouage, la question sociale. Si l'argent, en effet, possédé, gagné, n'est pas en rapport exact des qualités, du savoir, de la grandeur intellectuelle et morale, il est évidentquebien des choses se trouvent faussées. Il s'occupa, de très près, de l'éducation de la classe ouvrière, dont il reconnaissait que l'examen des institutions sociales était la partie la plus importante. Son mémoire sur les Moyens de fonder la morale d'un peuple révèle la portée de son esprit- pratique avant tout. La précision de son style est admirable. La Décade y opposait « l'art d'avoir toujours des phrases prêtes sans une pensée, ni une connaissance. » Le succès de ceux qui enflent des phrases comme la Harpe, ajoutait-elle, ou de ceux qui analysent des idées comme Destutt de Tracy, dépend du résultat de la lutte engagée entre
les adversaires et les défenseurs de La Révolution. Si les Eléments d'idéologie., de Tracy et les Rapports du Physique et du Moral, de Cabanis avaient eu leur romancier-poète, opposanl une œuvre inspirée d'eux au Génie du Christianisme de Chateaubriand, la réacti n « ï ii i suivit le Consulat eut, sans doute, été bien moins profonde; si la masse avait répondu à un tel livre, cette réaction n'eut, peut-être, pas duré. Si la bourgeoisie, au lieu de capituler, avait compris son devoir ou même compris, tout simplement, notre pays eut achevé de grandir. Destutt de Tracy, tout compte l'ait, continuait aussi Montesquieu. L'auteur de l'Esprit des Lois s'était adressé à la Raison éclairée par l'Histoire pour déterminer les meilleures lois et les meilleurs gouvernements: Destutt de Tracy à la Raison appuyée sur l'Idéologie. L'avenir sera, sans cloute, à qui réunira les deux vers la science sociale. Destutt de Tracy ne s'illusionna pas sur le mouvement qui brisait tout. 11 vit très bien qu'aucune mesure ne peut empêcher les usurpations une fois toute la force active réunie dans une seule main comme elle l'était par la Constitution de l'an VIII. Le Sénat avait été recruté d'une façon vicieuse Conservateur, il ne put sauver le dépôt qui lui avait été confié ; au surplus, la liberté est bien difficile à défendre dans une nation fatiguée de ses efforts infructueux comme de ses malheurs. Les français se virent alors enlever sans murmure, avec une sorte de plaisir secret venu de la paresse, la liberté de la pensée et la liberté individuelle. Il était de ceux, quant à lui, qui restent toujours fidèles à eux-mêmes, quel que soit l'orage. Il ne se départit jamais de sa tenue, de sa discrétion, de son intelligence avertie, noble et fine, de son courage tranquille, le vrai courage. Il s'engageait encore au milieu des barricades de 1830 en bas de soie, le visage surmonté d'un vaste abat-jour vert, une longue canne à la main. Il croyait voir revenir et recommencer le meilleur de 89. Une fois de plus
il fut détrompé : on n'avait pus encore créé la véritable souveraineté aationale.
Pour bien l'aire, il faudrait étudier les autres idéologues, do Maine de Biran à Ampère, de Thurot à Benjamin Constant et à Augustin Thierry, résumer Lamarck; un médaillon fouillé de Maine de Biran, — j'espère vous les donner un jour, mes fr.\, — pourrait nous aider à situer toute la question primordiale. La place et le temps, je le répète, me manquent. J'ai pu, du moins, pour le problème, indiquer la filière, esquisser les bases d'un travail qui serait urgent. S'il s'éta blit une union entre les sciences et la philosophie, les sciences et la métaphysique, entre l'histoire des philosophies et celle des sociétés, des religions et des lettres, des arts, des sciences, des institutions et des langues, nous le devrons aux idéologues, — comme à la franc-maçonnerie dont plusieurs furent les adeptes. Les sciences et la philosophie des sciences en combattant trop, quelquefois, la méthaphysique qui en sortait, ont fait le jeu des prêtres et des cléricaux. Il est à remarquer, au surplus, que les sciences et leur philosophie n'ont pas supprimé la métaphysique, et que la métaphysique n'a pas dépossédé la religion.
L'idéologie et les sciences morales sont liées. Ce sont elles qui mènent vers la socialisme, comme elles en repartent, le font comprendre, le font aimer, le perfectionnent, — dégrossissent sa pierre brute afin d'en extraire la pierre cubique à pointe de nos symboles — l'accentuent, l'accélèrent.
La philosophie socialiste se dégage donc des rapports de l'homme et de la société, de même que la philosophie humaine des ressemblances des hommes dans l'humanité, la philosophie naturelle des similitudes do la nature, de l'homme et des choses. Par les moyens de
iv\ ision constante qu'elle possède, il semble que cette science Là soil la plus susceptible d'empêcher ses propre.- errements, de se définir avec le plus d'exactitude. L'étude del'histoire nous démontre le développement parallèle des intérêts communs et de l'individualité, des besoins physiques, intellectuels et moraux des hommes et de ceux d'une commune, d'une famille d'un individu, l'analogie réelle, suivant le mot de Herbert Spencer dans son Introduction à la science sociale, entre l'organisme individuel et l'organisme social. La physiologie et la psychologie sociales ne se séparent pas. La perfection de la vie sociale générale résulte de la perfection des vies particulières. Un être ne peut bien se développer et donner toute sa mesure que dans un milieu qui facilite son développement. Une société ne peut être bien équilibrée et se développer elle aussi que si tous ceux qui la font vivre s'y adaptent avec harmonie. Le lien commun d'un organisme, c'est la société de tous ses organes et de chacun d'eux. Comme l'être humain, la société politique estime communauté qui résulte de parties différentes dont les activités doivent être ordonnées au mieux de l'intérêt général de ces parties différentes comme de leur totalité. Une loi biologique se manifeste là, une nécessité universelle de tout organisme, de tout être, de toute construction composée de parties. La solidarité générale étant indéniable, il ne suffît pas de l'affirmer, il faut encore la rendre possible, en faire une réalité. L'ignorance des fonctions de l'homme et de leur similitude avec les fonctions sociales, la volonté perfide de les séparer, le mauvais emploi qu'une autorité immobilisatrice amènerait à en faire entraîneraient la civilisation à rétrograder. Toute société est un bien qui n'atteint son point de perfectionnement et de justice, — quand elle l'atteint, — que pour un certain temps. Nos besoins nouveaux, comme les siens, — qui viennent des nôtres ainsi que d'elle-même, et inversement, et
se séparent d'autant moins qu'ils sont moyens les uns des autres, — nous incitent à la changer; nous y sommes déterminés, notamment, chaque ibis qu'elle ne nous assure plus ce que notre travail et notre existence ont le droit d'y réclamer. Une part du bien commun, proportionnée à notre nature, lui étant nécessaire pou] sa conservation et, par celle-ci, l'amélioration de notre être, celte part nous est due ; et c'est ce qu'on pourrait appeler le droit naturel. La société qui refuse ce droit, ou qui l'oblitère, est une société inadmissible, car une société où le nécessaire de chacun l'ait défaut ne saurait durer sans attenter au capital humain, à la vie même de L'humanité, à la civilisation. Ceux qui veulent la justice dans la société veulent donc en même temps le socialisme; ils ne peuvent, effectivement, postuler l'un en récusant l'autre. Quant à ceux qui exigeraient le socialisme en dehors de la justice, ils seraient les pires adversaires de la cause qu'ils prétendraient servir. Enfin, pour que cette justice soit exacte, il faut, par une éducation intellectuelle et morale donnée à tous, entraîner les citoyens à la notion, de mieux en mieux évaluée, de l'exactitude politique et sociale, indiduelle et collective, en même temps qu'à celle de la dette vis à vis de la société comme de la dette de la société vis à vis d'eux ; de la sorte sera rendu durable l'appétit rigoureusement droit de la justice. Evidemment la société ne fait pas l'homme puisqu'elle le reçoit tout fabriqué des mains de la nature, mais elle le façonne, lui permet de grandir ; c'est elle qui l'éveille, qui l'initie, qui l'ouvre à une vie nouvelle ; elle lui vaut une renaissance, elle le baptise. Elle ne remplacera les cultes périmés que si elle se rend compte de ses devoirs à l'égard de chacun et les remplit. Elle ne sera même la société, dans toute l'acception du terme, qu'à cette condition. Et c'est dans la mesure où elle le sera, que l'homme la servira, au lieu de se révolter contre elle ; c'est dans la mesure où son effort pourra mieux
L'améli< rer et y trouvera sa récompense qu'il l'aimera davantage et, si elle est attaquée, la défendra; c'est dans la mesure où elle sera de plus en plus indispensable, et la condition sine qua non de son bonheur, qu'il s'y sacrifiera. — L'action individuelle est impuissante à réaliser tout le nécessaire de la vie humaine, d'où la nécessité de la société. Voiià pourquoi c'est dans la cité et par elle que l'homme cherche à vivre selon la nature et sa nature.
Nous avons donc tout à fait le droit de considérer commeacquis que la science sociale est le terrain do conciliation des intérêts humains et que c'est bien à la conciliation de ces intérêts qu'elle s'applique. Il est également démontré que la meilleure société est la plus équitable, la plus exacte dans cette conciliation des intérêts. La science sociale conduira, conduit déjà vers le progrès des organismes sociaux, de même que l'homme est le progrès des organismes animaux. Soit qu'elle établisse l'équilibre entre les intérêts divers, soit qu'elle aide davantage à celui-ci, elle permettra que chacun soit libre et indépendant au sein de la communauté générale. Elle affranchit l'homme, peu à peu, des différentes servitudes, concilie nécessairement le travail et le capital en assujettissant celui-ci à la réalité de la nature humaine, en le forçant à devenir l'expression du mérite et non de la ruse ou de l'exploitation, réunit les producteurs aux consommateurs au lieu de les opposer; entre l'individualisme, le morcellement, la spontanéité, la liberté, d'une part, et le communisme, l'autorité autocratique ou collective de l'autre, elle situe la liberté. Elle déserte les saintes et les nymphes pour les remplacer par des femmes qu'elle façonnera en leur apprenant à les valoir, à les dépasser ; des héros de la légende, elle fera des hommes. Elle est la prière des forts. Par la connaissance de la nature et de ses lois, elle est la seule grâce possible à l'humanité. Elle réunit même les relierions en
leur apprenant à prendre enfin conscience d'ellesmêmes, à se délinir, puis à mourir en elles vers autre chose. Elle permettra ce type d'homme et de femme supérieurs, que la Grèce a rêvés et symbolisés dans ses dieux.
La théorie do Garlyle. voulant que l'humanité ait été pétrie par des héros qui l'organisaient et la transformaient selon leur pensée, s'oppose à celle de Spencer qui estime que le héros est, au contraire, un cH'ct des changements sociaux avant d'en être une cause. Il me paraît que notre point ne vue les concilie. — Macaulay allait plus loin. 11 croyait que les choses se taisaient d'elles-mêmes et que l'homme de génie ne se sert, en réalité, de sa supériorité d'esprit que pour prévoir. « Le soleil, dit-il, éclaire les collines quand il est encore au-dessus de l'horizon et ces hauts esprits découvrent la vérité avant qu'elle se manifeste à la multitude. Telle est la mesure de leur supériorité. » Notre point de vue permet que cette supériorité serve à aider, à faciliter et hâter la venue du nécessaire, ne demeure pas isolée, perdue, attristée de sa supériorité même, gâchée, stérile. Il procure à l'homme de génie, aux groupes qu'il anime, des matériaux meilleurs, perfectionnés. La réalisation ne peut qu'en être moins tardive et préférable. Tout le monde en bénéficie. Edgar Poë a observé que la nature donnait, en général, un corps solide ou, du moins, très équilibré, fortement organisé, aux hommes de génie et de premier plan. Le devoir de la société est de leur rendre le même service que la nature, ce qui serait compléter la nature, lui répondre, l'utiliser au mieux et totalement. L'abstraction supérieure et toujours réaliste (1) des
4 . La force — une des forces — de la franc-maçonnerie vient de ce
que ses grades sont tous des résumés, puissamment condensés, de la réalité profondément pratiquée, vécue et connue. La preuve en est fournie à ses adeptes par la différence qu'il y a entre le rêve d'un grade que l'on ne possède pas encore, que Ton imagine, même d'après des données exactes, ses rituels, et la pratique de ce grade, qui, seu:e, le confère totalement,
grands organisateurs qui sait dégager de suite, par expérience. L'exactitude spirituelle la plus aiguë entre
ainsi dans [es faits, dans les choses, dans les individus aidés à se mettre chacun à leur place. Une société constituée de la sorte suscite de plus en plus d'hommes éminents, à leur place aussi, au lieu que la société contraire les étouffe, à moins qu'augmentant encore leurs difficultés, elle ne les abîme, ne les déforme; à leur tour, ils réussissent moins bien leur œuvre, ce dont ils ne sont pas seuls à souffrir, puisque la collectivité en pâtit également; une société réformée même, ou simplement conduite par des hommes de cet ordre, diminués dans leur intelligence et leurs moyens, se déforme elle-même de plus en plus en même temps qu'elle déforme davantage ceux qui la composent, jusqu'au jour où, ayant achevé de se détruire, elle ne tient plus debout. Une société cultivée réellement, — non pas en apparence, — sait se défendre contre les faux grands hommes et les faux serviteurs ; une société ignorante ne le peut pas, à moins d'abdiquer sa liberté.
permet de le posséder et y fait découvrir de plus en plus d'horizon, de plus en plus de sagesse, de plus en plus de réalité. Nulle part mieux que chez elle on n'est à même de comprendre l'influence du décor, la relation intime, profonde, de l'intérieur et de l'extérirur, la force qui résulte pour l'être humain de leur harmonie. L'atelier crée réellement, pas seulement au ligure, l'atmosphère où le meilleur de la personnalité de chacun et de tous s'ouvre, s'épanouit, se retrouve. L'atelier crée ainsi l'ordre individuel et collectif, l'ordre et la liberté. Notre devoir, pour répondre même à l'esprit de notre institution, est, pénétrés de ses bienfaits, d'étendre à la société, non seulement le sentiment de ceux-ci, mais ce qui nous les a permis, en l'améliorant sur le modèle de nos ateliers, au besoin, modèle qui apparaît d'autant plus parfait qu'on l'étudié davantage. 11 est inconcevable de songer que la société recèle en son sein une organisation aussi achevée que la nôtre et que si peu d'hommes l'aient comprise. Le fait que chez le peuple, surtout, on l'ait pressentie, montre la profondeur de son instinct politique et social à notre époque C'est pourquoi l'Eglise, désireuse de la perdre ou de la réduire à très peu, fera tout afin de l'en séparer, ou, pour l'y faire entrer, puis, le retourner contre elle ensuite en empêchant que la société ne lui permette de bénéficier des enseignements qu'il y aura acquis. C'est dans la maç.-. et par elle, en effet, que le peuple peut achever le mieux son instinct en intelligence. L'aristocratie y donna au xvinc siècle à la bourgeoisie le meilleur d'elle-même ; la bourgeoisie y fait la même chose pour le prolétariat. Si jamais le prolétariat revenait à l'Eglise, il riverait de
Le devoir de L'homme, qui ne peut se passer de la société et qui n'atteint sa pleine formule comme sa pleine réalisation que par elle, est donc d'amener la société à sa perfection. Jusqu'ici, à cette fin, l'autorité, atténuée ou répartie, a prévalu. Chaque jour cette conclusion, en môme temps que la plupart la rendent encore nécessaire, se démontre insuffisante. On ne peut qu'y revenir en refusant la philosophie socialiste, ou en rendant sa pratique impossible. Elle seule pourrait mettre l'autorité où elle doit être en môme temps que, de ce fait, l'atténuer. La vie sociale, c'est l'action commune ; et plus il y aura harmonie entre la raison et la volonté communes, plus la société sera parfaite. Or une adhésion consentie de chacun et de tous sera meilleure, et de plus grand résultat, qu'une acceptation forcée, subie, à moitié comprise, ou pas. On a longtemps ligure dans un être le principe ayant pour fin de maintenir l'unité en unissant tous les autres au lien commun. La démocratie a voulu remplacer cet empereur ou ce roi par l'adhésion de chacun au principe qui, dans son esprit, en tient lieu; elle a espéré édu-
ses propres mains la chaîne de sa servitude et, en même temps, celle de l'humanité. Le clergé fera tout — ne l'oublions pas — pour diriger la Confédération Générale du Travail, sans même que celle-ci s'en rende compte, en lui répétant et en lui faisant répéter qu'elle doit être elle-même et, pour cela., ne jamais entrer dans la légalité ni dans le droit — alors que son intérêt pour les posséder un jour, est de les représenter dès maintenant de plus en plus. Il y a, dans une certaine manière de dénaturer, de dévoyer la lutte de classes, sous prétexte de la pratiquer davantage, un artifice clérical qui, en isolant le prolétariat de la vie contemporaine, se retourne contre lui et fait durer, éternise son esclavage. Pour ceux qui, dans le catholicisme, ont gardé le sens de la spiritualité religieuse, je m'étonne qu'ils se prêtent à ce jeu, à la faveur duquel l'Eglise temporelle discrédite à jamais l'Eglise spirituelle et la tue en paraissant assurer son triomphe. D'autre part, au point de vue. international, c'est une conception impérialiste qui domine le socialisme et non une conception républicaine. L'Allemagne règne ainsi sur le socialisme international à cette heure. Il faut que toute question de nationalité comme d'hégémonie cesse et il n'y a qu'un moyen pour cela, c'est que la conception démocratique républicaine s'étende. Ainsi la lutte de classe sera remise sur son vrai terrain, et l'internationalisme se réalisera au bénéfice de toutes les patries, sans avantage particulier spécial pour aucune d'entre elles .
quer, 9piritualisor assez I liumanité pour que 1 idée de rincipo, le sentimenl de sa riécessit '■ répartis dans chacun, suffisent. C'est abolir, en même temps, toute possibilité d'autorité usurpatrice, et, presque invariablement, l'autorité instaure''. • d'abord p >ur régularisa r en arrive là. Ainsi la liberté, l'égalité, la fraternité, peuvent cesser de ne figurer qu'un horizon et entrer définitivement dans la vie. Qui repousse les moyens d'y parvenir, répudie en même temps cequiest notre raison d'être. L'Eglise prétend — et ce dogme qui esl un de ceux auxquels elle tient essentiellement, parce qu'il légitime son pouvoir, montre les effets qui doivent résulter de son autorité, même si certains de ceux qui s'y rallient voulaient aller dans un autre sens
— c[iie le mouvement de la volonté ne suffît pas pour qu'on envisage le lien général par l'amour d'autrui ; elle assure que ce sentiment, n'étant pas naturel, est impossible à l'homme mais que, — admirez l'artifice,
— comme il est nécessaire à la communauté, Dieu y a pourvu en créant l'autorité, indispensable pour comprendre le lien général et pouvant seule le comprendre. Arriver à créer une autorité humaine contrôlée, révisable, passagère et, par la mise en valeur progr - sive de chacun comme de tous, la rendre, progressivement aussi, plus administrative et plus paternelle, la réduire même, peut-être, un jour, à peu de chose, n'est-il pas plus noble, plus vrai, plus selon l'humanité et la nécessité de la démocratie, de la société même ? L'homme est corps, esprit et cœur. L'état actuel de la société fait que le corps domine l'esprit, — le nombre, la qualité — et l'esprit le cœur, mais en s'alliant au corps au lieu de s'allier, comme il le devrait, au cœur. Le cœur — qui est le centre même de l'être et du battement de qui tout dépend —, au lieu d'agrandir l'individu, de l'inciter à se dépasser, le tue en le poussant dans cette voie puisque la société en fait une dupe s'il y persiste et répond dans un sens opposé. Au contrai-
re, une société juste permettrait d'équilibrer par Les actes et la vie L'équilibre intérieur entre Le corps. L'esprit et le cœur que crée déjà L'individu. Ne pas améliorer la société, c'est refermer l'être sur lui et ramener au pessimisme monacal où la paix ne s'obtient (jue Italie renoncement. La construire mieux, la modeler sur les besoins les meilleurs de l'homme, c'est aider toutes les puissances de l'être à se maintenir intactes et fournir à chacune d'elles, dans la direction et pour les qualités qu'il postule, les moyens de son développement. Le perfectionnement intérieur, indispensable dans une démocratie plus que dans tout autre régime et qui est devenu delà plus pressante nécessité dans la nôtre où tout émanant de la niasse des individus, leur oeuvre ne peut être que mauvaise s'ils sont mauvais, en dépit des artifices employés pour pallier à ce malheur, a besoin d'être aidé par l'extérieur et c'est de la sorte seulement que la démocratie pourra exister. Amener le socialisme à plus de précision, réaliser par lui, en le mettant au point, le maximum de raison pratique par le maximum de justice légale et distributive, c'est aller dans ce sens. Il est bien évident que les hommes seraient responsables de l'autorité dans une société juste, harmonique, de même que la société l'est dans une société injuste qui déforme les individus. L'humanité crée elle-même l'autorité et elle-même la diminue en se perfectionnant : elle se libère ou se livre elle-même ; plus les hommes rendent l'autorité nécessaire, plus le devoir de ceux qui la détiennent est de la renforcer, — afin de la restreindre plus rapidement. L'autorité représente bien alors la Raison collective qui n'a pu se définir ou, du moins, agir elle-même. Elle est l'individualité propre à une société qui s'ordonne elle-même et selon la raison à sa fin ; ce sont alors ceux qui on ont conscience qui aident, par l'autorité, à cette individualité ; et ils n'ont pas d'autre moyen, ayant épuisé les autres.
L'idéal des réformes sociales esl el sera de plus en plus à la portée de tous et si tous s'y mettaient, il sérail pi >ssible de restreindre infiniment, de supprimer même, à la Longue, la misère matérielle qui déforme les esprits en dégradant les corps et t'ait durer l'ignorance, la méchanceté, le crime. Les société contemporaines ont plus masqué qu'elles n'ont détruit les injustices d'autrefois. Kilos les ont aussi, souvent, accentuées, tout en leur donnant d'autres formes. Elles ont lié le pouvoir du meurtre — en partie — comme celui de nuire, mais en les transportant ailleurs. Si une pareille conquête est très importante, elle ne suffit pas et nous vivons une époque où nous reconnaissons de toutes parts la nécessité de dépasser ce stade. Le capitalisme ajoute aux sentiments cupides, quand il ne les fait pas éclore, complique des sentiments naturels en les faussant, en les dénaturant, en les métamorphosant en vices, en les égarant vers des mainmises démesurées qui détraquent la nature. Il exaspère l'égoïsme ; il le mène parfois au meutre secret, car la société recoin re plus de crimes ignorés qu'on ne le suppose. On détruit. — ■ serait-ce simplement à force d'exténuer physiquement ou de faire souffrir moralement, — pour posséder le pouvoir que confère l'argent parce que rien ne résiste à celui-ci, en général, ou de moins en moins, même par la société. On ne tuerait pas, on n'aboutirait pas à certaines duretés, à tant de perfidies indignes, si l'argent était plus régularisé par des valeurs plus humaines, plus utiles, meilleures, s'il était remis à sa place par elles. L'observateur attentif ne peut nier que les sociétés contemporaines ne réclament de profondes améliorations et il est bien difficile de dresser en face d'elles la somme des connaissances acquises, des moyens de réalisation et des nécessités sans souffrir du mauvais emploi qui en est fait. Or, elles ne pourront être transformées que si les hommes mettent en commun toutes leurs ressources men-
taies, tout le cœur et tout l'espril de l'humanité. ( );i esl en droit d'espérer que la philosophie sociale amènera les uns et les autres à ne pas s abstraire trop de la vérité comme on le lit au dix-huitième siècle. L'histoire et la poésie servirent à la morale avant tout, c'est-à-dire à quelque chose qui n'étant ni toujours cncore, ni souvent, la vie, se retirait trop de la vie que, par ailleurs, on voulait quand même figurer. Au contraire, parla nécessité d'équilibre qui se dégage de la recherche sociale, par le besoin d'exactitude vraie etde réalité stricte à quoi cette recherche se subordonne et faute desquelles elle s'égare, sans possibilité d'atteindre à l'équilibre, les hommes seront amenés, dans l'histoire comme dans la morale, à ne rien dénaturer ; sans toute cette vérité, sans toute cette recherche, sans toute cette exactitude, il n'y aurait ni science, ni raisonnement. Au point de vue politique, ne distinguonsnous pas aussi l'intérêt «les considérations défendues ici? Ceux qui auront été imprégnés de philosophie sociale comprendront, une fois au Parlement, le danger de se perdre dans des jeux abstraits, suscitateurs de théologies nouvelles, seraient-elles purement athées ou dénommées positives, indûment, puisque la réalité leur échappe ou ne leur livre que des ombres. Les représentants du peuple aboutissent ainsi à un jeu de dupes qui les discrédite, en même temps que, par ricochet, le régime. L'anarchie, qu'elle soit organisée par en haut ou par en bas, qu'elle apparaisse éclatante et parée, ou nue et sordide, demeure, ici et là, partout, 1 anarchie. Il est inadmissible qu'un gouvernement cherche plus à durer qu'à organiser, plus encore que des gouvernements successifs ne sachent que durer. On aboutit à la comédie d'une opposition qui ne veut, ni rien renverser, ni rien édifier, pourvu qu'elle existe en développant quelque peu ses effectifs et, à cette condition, donne volontiers la réplique, concertée ou non, à une majorité qui no veut rien fonder ni rien achever.
Pans les deux camps, au nom .les principes de liberté — détournés de Leur sons — ou s'abstient soigneusemenl de libérer un grand peuple, à certaines heures sans cervelle, les oreilles toutes grandes aux phrases qu'on lui débite, ainsi qu'à l'excès d'opinions farouchement contradictoires dont la presse lui assure, moyennant cinq ou dix centimes, ou même quinze, la sincérité avec ou sans garantie du gouvernement. La phi-
ciale introduit dans cette comédie funes le sentiment des exigences matérielles et morales. Rien n'est plus réel et matériel que sa spiritualité. Elle et la nécessité1 se confondent. Elle mène vers l'ordre véritable. Et comment fera l'Etat, cette partie dirigeante, ou régulatrice, de la société qui a pour charge, toutou garantissant la justice distributive des biens privés, de promouvoir, par lui-même, la perfection totale du bien public, s'il ne possède pas cette philosophie sociale?
Puisque le droit n'est plus seulement individuel. puisque la société souffre d'un code périmé qui ne répond plus à ses besoins, comment réalisera-t-elle le culte du droit et le droit lui-même si elle se refuse l'idéal socialiste qui fermente dans toutes les profondeurs, dans toutes les douleurs, dans la plupart des aspirations contemporaines et les résume en leur apportant un remède? Les véritables utopistes sont ceux qui voudraient immobiliser la société des vrais réalistes ceux qui, observant que les droits acquis retardent sur les droits économiques, veulent les équilibrer. Les destructeurs de la société sont ceux qui ne la voient pas telle qu'elle est, sans philosophies communes par une égale bonne foi dans la recherche, sans partis politiques équitables, sans justice économique. Est-ce que l'organisation familiale n'est pas profondément atteinte ? La société, bien souvent, constamment même, n'a plus l'initial respect de l'Humanité ni de la Nature . et elle conspire contre sa propre vie. Il est clair qu'on ne peut condamner les vieilles formes religieuses, po-
litiques, familiales, sans condamner aussi les vieilles formes économiques.
Une philosophie d'espérance, de force, d'ordre et de paix active, se dégage de la doctrine socialiste. Et, si certains de vous, mes fr.\, s'étonnent de ma confîance, qu'ils réfléchissent à ces lignes d'un homme qui n'était pas socialiste et qui a dégagé, sans s'en douter, l'une de ses justifications, Damiron. Elles commencent son Essai sur l'histoire de la philosophie en France au dix-neuvième siècle . c II y a loin, sans doute, des simples croyances aux systèmes, et des opinions populaires aux théories philosophiques . Ce sont des manières de voir tout à fait différentes. Ici, tout est réflexion et raisonnement, là, tout est sentiment et foi. Le peuple juge d'inspiration ou de confiance ; il comprend peu, entrevoit, devine ou reçoit la vérité ; ses principes sont des dogmes et sa science de la religion. Les philosophes, au contraire, regardent avant de juger, étudient afin de connaître, n'apprennent rien que par eux-mêmes ou vérifient ce qu'on leur apprend ; ils se soucient moins d'inspiration que d'instruction et d'autorité que d'évidence : ce qu'ils veulent, c'est le savoir. Le peuple et les philosophes ne pensent donc pas de la même façon. Cependant leurs idées ne se repoussent pas ; elles diffèrent sans se combattre et se rapportent au fond malgré la forme ; elles se tiennent et se touchent. Pour s'en convaincre, il n'y a qu'à voir les deux cas généraux que présente le développement intellectuel des sociétés. Ou ce sont les masses qui commencent et, d'un mouvement spontané, se portent vers la lumière, et alors, livrées à elles-mêmes,' sans maîtres et sans guides, elles font comme elles peuvent.... Ce n'est pas assez pour les satisfaire longtemps ; bientôt elles ont besoin de quelques chose de mieux. Alors elles s'inquiètent, s'agitent et commencent à réfléchir. L'état de vague admiration dans lequel elles étaient d'abord fait place en elles à une
sorte de méditation contemplative; elles essayent de saisir cette vérité qu'elles entrevoient ; elles s'y appliquant de toutes Leurs forces. Mais, comme elles manquent d'expérience, elles précipitent leurs recherches
au lieu de les diriger et poussent leurs études sans ordre et sans mesure. Mlles ne doutent de rien avec leur génie demi-naïf, génie si jeune, si vivant, si vaste, mais encore si indompté et si malhabile. Mlles ont des audaces de géants, mais ce n'est pas sans péril et sans chute. En même temps qu'on admire la grandeur de leurs conceptions, l'originalité de leurs hypothèses, leur imagination extraordinaire et leurs soupçons sublimes, on reconnaît aussi tout ce qu'il y a de mystérieux, de vague et de hasardé dans les idées à demiréfléchies. Elles-mêmes finissent par s'en apercevoir et par y chercher remède. Que font-elles alors? Elles expriment ce besoin et, d'une voix commune, elles demandent de la science, elles invoquent la philosophie. Un tel vœu, le vœu de toute une société ne se fait pas entendre en vain. Il éveille le génie, il lui révèle sa mission, l'inspire etle soutient dans ses nobles travaux. Le peuple a voulu des chefs spirituels, il a ces chefs ; il a des philosophes qui, d'accord avec lui et pensant au mêmes fonds, réfléchissent à son profit et analysent dans son sens. Ils expliquent ses impressions et éclairxi>sent ses sentiments : leur théorie n'est que sa conscience réduite à une expression scientifique. Ainsi les philosophes ne font qu'un avec le peuple : leur pensée n'est que sa pensée, leurs doctrines ne sont que sa foi; elles en viennent et y tiennent intimement.... » Vous saisissez, mes fr.\, l'intérêt de la citation qui date de 1828. De même que l'individu et la société ne se séparent pas — je l'ai commenté ailleurs — le peuple et les philosophes, ne se séparent pas plus que la société et les idées ; c'est même dans la mesure où il se pénètrent davantage qu'il y a meilleur équilibre, force plus féconde. Et même si les choses, comme à certaines épo-
qucs, ne se passent pas ainsi, même si le mouvement intellectuel va des penseurs au peuple (I), même si la science préexiste, secrète, privée, réduite au petit nombre, elle se répand peu à peu, gagne la société, a besoin de celle-ci.
Ainsi, de quelque côté que les regards se portent, la philosophie socialiste se démontre davantage. « Il n'y a pas de doctrine vraie, dit encore Damiron, grande, puissante et publique, qui n'ait eu ses analogies avec les croyances dominantes du pays et du temps dans lesquels elle a paru. » Et s'il est vrai — et il le paraît bien — que la destinée des nations réside dans leur conscience (2), de quel intérêt n'est-il pas de valoir à son pays, à l'Europe, au monde la meilleure conscience, la plus humaine, la mieux vérifiable, celle qui permettra enfin les plus grandes réalisations d'ordre, de bonté, de beauté, de bonheur? Et s'il est vrai également que la philosophie soit la foi des peuples réfléchie et expliquée, de quel intérêt particulier n'est pas une philosophie qui permet d'atteindre à la foi des peuples réconciliés et organisés dans ce qu'elle comporte de plus essentiel, à l'entente, à l'organisation, — à toute la vie sociale, auboutdetant de siècles, étendue, précisée, régularisée ! En dernier lieu, s'il est vrai aussi, — et les religions l'ont reconnu, ne pouvant faire autrement, — que l'homme soit le plus haut aboutissement de la nature, que ce soit en lui que toute la matière, tous les matériaux de la vie et du monde reçoivent leur consécration la plus haute, comment lui, qui met en œuvre ses matériaux et s'efforce deles ordonner, ne mettraitil pas en oeuvre et n'ordonnerait-il pas le milieu qu'il
1. — Agathon (doux jeunes gens moins renseignés que le vieux Damiron) assure qu'il en est toujours ainsi dans son enquête sur la jeunesse contemporaine. Agathon reste en effet très présomptueux, très peu renseigné, très jeune... profondément personnel et plus soucieux de sa situation littéraire que delà îecherche delà vérité.
(2) Voir l'admirable poème que Meredith écrivit pour la France en-
a crée? Il n'esl pas seulement Le tei iprêuiedes
transmutations de la nature, il est auss . - je le répète, — celui de ses propres créations, et c'est pour lui, e'est pour mieux se mettre en œuvre, pour atteindre au plus haut développement possible qu'il a édifié, qu'il achève el perfectionne la société. Il est le maître des choses et doit se les assujettir toutes .
L'Eglise vit de la distinction entre la société temp orelle et la société spirituelle. Or la société idéale, en même temps que naturelle, la société sociale qui les reunit bénéficierait de leur pénétration réciproque, elle rendrait, au surplus, cette division inutile, incompréhensible. C'est à la laveur de cette division, en effet, volontairement maintenue, que la société ne s'améliore pas I ,. Au lieu de se diluer vers l'insaisissable, au lieu de se perdre, le spirituel entrerait dans la société où il ne ferait, en réalité, que revenir, car le spirituel, qui n'est que la meilleure raison de la société, ne se définit que pour y retourner. Au milieu de ce qui change ou de ce qui demeure, de ce qui sq garde ou de ce qui se perd, au centre de tout, nous maintenons le total des meilleures expériences, des meilleures recherches, des meilleures acquisitions de l'esprit. Si la iï.-.mac.-. n'était pas là, seule l'Eglise le ferait vous savez, mes fr.\. à quelles fins d'assujetissement, malgré des exceptions honorables. Par sa philosophie sociale, possédant mieux que tout autre groupe — et par suite de son absence de tout dogmatisme comme
1 Voir le passage du P. Lagrange cité par nous. — Celui-ci montre qu'eu dépit de sa magnifique intelligence et de son sentiment psychologique merveilleux, un esprit aussi large que celui de l'abbé Labertiionnière conclut de même : « Dans tous les temps et dans tous les lieux il y au cœur de chaque homme, et à la fois, un égoïsme par lequel il tend à se faire centre en son existence terrestre et un appel qui exige qu'il sorte de lul-m'-me p ur vivre plus haut. Delà résulte que toute vie humaine est comme suspendu aux termes d'une alternative entre lesquels il lui faut inévitablement opter. Et si la religion consiste à opter pour l'un, il faut dire qu'opter pour l'autre, dans tous les temps encore et dans tous les lieux, n'a toujours pu et ne pourra toujours être que le contraire delà religion. »
de son désintéressement même — la notion supérieur© de l'ordre des causes et des effets, elle prépare Tordre démontré des causes suprêmes et deseffets universels. La philosophie sociale, en outre, ne se sépare pas de la philosophie morale ; c'est elle qui règle, en les réunissant, l'économique et la politique, qui définit leurs rapports avec la nature humaine. Elle est la science opérative. La philosophie sociale complète la philosophie, lui redonne sans cesse, vitalité et virilité. Comme le génie qui, suivant un motd'Emerson, renouvelle les choses et les empêche de devenir caduques, elle recommence, elle rajeunit sans fin la philosophie et l'empêche de se détruire ou de s'immobiliser en retournant à la religion. Nous dépassons encore, de la sorte, les dogmes qui prétendent que les sciences spéculatives sont davantage des sciences que des sciences actives ; nous entendons, nous, que les sciences actives puissent devenir, deviennent spéculatives. Et de même que la métaphysique cherche les principes premiers, universels, de toute science spéculative, la philosophie sociale, — la plus haute recherche des liens humains et la plus spirituelle, — est la première des sciences clans l'ordre delà pratique. En reconnaissant que le travail est la base de la société, son moyen, que l'organisation du travail est la nécessité mémo de cette société, on y adhère.
La société politique est une partie de l'humanité. Elle est un moyen de celle-ci ; elle libère en l'homme l'humanité, et l'homme, inversement, libère la société, l'humanise. Elle subit et provoque à la fois les effets de l'activité humaine. Elle ne peut exister que d'après la raison et selon elle. Ici encore l'art, — c'est-à-dire les procédés de la raison dirigeant l'activité, — règle tout. La société politique, le produit le plus important de l'art de l'homme puisqu'elle est, en quelque sorte, sa maison, peut donc être parfaite et nous avons le devoir do la faire telle. Une partie de la nature
— Binons échappe, en ce sens que la nature possède en elle — et règle, en partie, elle-même — son mouvemenl et
son repos, son activité. Notre art humain, utilisant à son aise des matériaux auxquels elle donne vie, les dispose, les manie à son gré; il est, à la fois, théorique et agissant, et il peut se servir de sa force, de sa puissance pour, justement, rendre de plus en plus pratique la nature qu'il règle dans cette société, c'est-àdire Vhomme. Il manie, de la sorte, l'homme, la nature et la société. Il l'ait devenir pratiques les sciences naturelles qui, à leur origine et en elles-mêmes sont spéculatives. — L'homme s'empare, peu à peu, do tous les champs de son activité et de sa pensée.
L'art social est le plus nécessaire de tous. Il contient l'art industriel et l'art esthétique. Il les dépasse puisqu'il s'élève sur des matériaux vivants, sur les hommes, en cherchant à les entraîner vers leur plus haute réalisation. L'homme ne peut rien manier de plus noble que l'homme même. L'art social apparaît donc le plus parfait de tous et l'art politique le centre même des différents arts sociaux, leur moyen. C'est en lui que les arts sociaux prennent toute leur conscience, de même que l'homme réunit et utilisetoutesses facultés par l'intelligence, par laraison. L'art politique, de plus en plus rationnel, de plus en plus scientifique, établit avec le maximum d'évidence et de certitude les principes essentiels de la société, ses qualités propres. Il est art et science ; les politiques pensent que c'est surtout un art, — et il l'est, — les philosophes que cet art est aussi une science, et il est d'autant plus actif qu'il est plus scientitique. Tout objet de science est objet de philosophie et la véritable philosophie ne peut venir que de la connaissance, c'est-à-dire de la science. Il est seulement peu contestable qu'il y a moins de certitude en science politique que dans la physique et que la recherche de l'exactitude, de la certitude dans la science politique est aussi difficile que dans la rao-
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raie Individuelle et l'économique. Notre devoir, est, cependant, d'y faire entrer le plus possible de déterminisme mathématique. C'est notre rôle en môme temps que notre force; cela n'a pas encore été fait et peu div tâches sont aussi compliquées. Nous devons y parvenir avec le plus de certitude pratique, parce que tantôt on a nié cette possibilité pratique, tantôt on l'a tellement falsifiée que la réalité se refusant à la doctrine exclusive édictée comme intangible, se retournait contre l'ordre nouveau, réalisable progressivement, au lieu d'y aider; elle le débordait faute de l'utiliser, ce à quoi elle serait parvenue si elle avait été plus souple, et servait toutes les illusions métaphysiques opposées, toutes les différentes anarchies. Au contraire, si l'idéal social répond aux nécessités diverses de la vie commune, parce qu'il en vient, et né s'en sépare pas, c'est réellement le bien commun qui détermine l'action commune et s'empare de la réalité dont il émane, lui aussi, au point d'en être l'âme, pour la conduire vers ses meilleures fins. Or, si la société politique est le tout et la fin de toutes les autres sociétés, la fr.\ maç.-. seule me paraît susceptible — si elle le veut, si elle se rend digne d'une tâche si haute, — de l'orienter discrètement vers ses fins et ses biens supérieurs. Ainsi le bien le plus parfait pourra être» conquis par la communauté la plus parfaite.
La philosophie socialiste est encore le ciment intellectuel et matériel qui réunit l'art et la science. Elle se révèle indispensable : l'homme ne se contente pas de raisonner sur la société, il la fait ; il ne raisonne sur elle que pour mieux la construire : il ne la démolit, si c'est nécessaire, que pour la recommencer sur de nouveaux plans, à l'aide d'un nouveau contrat basé sur la nature mieux connue dont l'expérience et la raison établissent les bases. La philosophie socialiste est le cœur et le cerveau, réunis, de la politique.
La politique est la science de la société. Elle se
raid compte, minutieusement, du bien complet de la nature humaine, qui est sa fin, etqu'elle tend à procurer à l'homme. Ainsi peut et doit être constitué l'ordre vrai, l'ordre réel, — l'ordre — (1) la chose publique la meilleure, optima respublica\ car la république n'est pas autre chose que l'ordre social. Elle se détermine par suite de ce qu'il y a de meilleur clans l'homme. Ainsi, d'autre part, peuvent être trouvés les principes de la science politique qui permettent d'établir les lins matérielles et morales comme les fins idéales de toute société. La philosophie socialiste mène donc à la politique théorique idéale susceptible de déterminer les lins les plus désirables de la société. Ainsi, eniin, s'ordonnera la matière des mœurs, changeante, variée, toujours incertaine, quelquefois insaisissable, de manière à ce que les lois politiques idéales, nées du raisonnement fait sur des matériaux afin de les mettre en ordre, vers l'ordre, équilibrent ceux-ci et les mettent en conformité avec leurs besoins que, justement, elles expriment. Les lois générales de la nature humaine, les conditions particulières du milieu inclinant en un sens déterminé le choix libre des politiques, vous sentez, mes fr.\, la nécessité que la nature humaine soit haussée à sa plus grande valeur intellectuelle et morale, que les milieux soient de plus en plus justes et perfectionnés selon les besoins de la nature. En effet, la fin delà société comme celle de l'individu et la solution de la question sociale comme celle des questions de morale individuelle, c'est la formation de l'homme en vue de la fin de sa nature.
La philosophie socialiste étudie dans un but de
1 . — Ce qui manque le plus à nos organisations politiques de gauche, c'est l'ordre, ce qui amène à perdre un temps considérable en disputes stériles, en redites interminables. La Fr.\ maç.\ est plus susceptible qu'aucune autre école de leur donner le sens de cet ordre indispensable et d'amener chacun à l'introduire dans son groupe comme à l'y pratiquer, ainsi que dans son existence personnelle.
spéculation rationelle, en môme temps que dans un but de réalisation, les causes, formes etefïets particuliers et universels de la société politique en regard de la nature humaine. Ce lut un peu le point de vue de l'école jacobine; elle l'étend et l'équilibre davantage, constamment, par la réalité nouvelle. Et vous ne douterez plus jamais, sans que j'aie besoin d'insister sur ce que nos précédentes études nous ont permis d'établir, que la science politique ne soit, en même temps, une science morale, à tel point que si elle rend impossible — ou s'abstrait de la moralité, qui est aussi loyauté et exactitude — la science des actes les meilleurs de la nature humaine en vue du bien de celle-ci, la société politique se fausse et fausse l'ensemble. La 'science politique, dominant la morale individuelle et la morale sociale, les concilie. Elle est, suivant un vieux mot, la science architectonique, — celle qui totalise les divers biens de la vie, — la scienae des fins et des biens supérieurs.
La philosophie du socialisme ennoblit la nature humaine. Elle l'exalte dès maintenant par l'effort, l'agrandit et la façonne, requiert d'elle le développement de ses meilleures, de ses plus vigoureuses qualités.
Elle a cherché à définir son idéal et. après avoir rendu justice à toutes les différentes tentatives précédentes, — mieux que toute philosophie qui se contentait souvent de nier les autres, puis d'avancer sans agir, ou en agissant peu, — elle a éliminé toutes les conceptions religieuses et métaphysiques qui cherchaient le règne de l'humanité hors de celle-ci. Elle a montré la supériorité de la morale sociale, car elle est déjà en elle-même une morale dont chacun est à soi même le révélateur. En luttant pour soi, son adepte relie son effort à celui de l'humanité, à celui
des autres hommes qui souffrent; ilvérifîeque ses satisfactions individuelles ne peuvent être complètes et mêmes \ .Vues que dans une organisation sociale renouvelée par une évolution économique profonde où il ne sopposcra plus ni aux autres, ni à l'humanité comme, si fréquemment, dans la cité contemporaine. Son égoïsme devient générateur d'altruisme. Il est impersonnel pareequ'il lie le bien de l'individu à une organisation d'ensemble ; et c'est ainsi qu'il recrée le lien social de plus en plus détruit en tant de places par la société capitaliste contemporaine. Il s'enracine au sol et, en même temps, s'en délivre. En face de la recherche de la nature des philosophes du xve siècle, on peut mettre la parole de Renan : « Celui qui aurait approfondi la femme, Arnaud, aurait le mot de l'univers»; en face de la recherche actuelle de la société, cette admirable paye de Jaurès qui souligne la supériorité de notre point de vue, le complément d'infini qu'il apporte aux précédents : « Egoïsme de classe, d'abord, le prolétaire se dévouant au prolétariat où il est compris ; égoïsme humain ensuite, car pour affranchir définitivement le prolétariat, il faut le supprimer, il faut par l'abolition des classes que crée le régime capitaliste, réaliser l'humanité une où il y aura plus de joie véritable, non seulement pour les prolétaires d'hier, mais pour les capitalistes d'hier. Le prolétaire ne peut être pleinement égoïste, il ne peut se dévouer pleinement à lui-même qu'en se dévouant au prolétariat, en se supprimant au besoin pour le prolétariat, et il ne peut se dévouer pleinement au prolétariat qu'en se dévouant à l'humanité, en supprimant le prolétariat pour l'humanité. Captif, il ne peut se libérer qu'en libérant ses compagnons de chaîne, qu'en se sacrifiant môme, s'il le faut, pour leur libération ; et quand tous ensemble se seront évadés de la prison, pour qu'on ne puisse point les y ramener, il faut qu'on n'y puisse ramener personne ; il faut que la prison même soit dé-
truite et que dans la demeure joyeuse et libre construite par les évadés, il y ait place pour les geôliers d'hier. C'est ainsi que l'égoïsme le plus strict aboutit à la générosité la plus large : c'est ainsi que le combat le plus farouche s'apaise en une définitive fraternité. Est-ce calcul ? Et ce dévouement grandissant n'est-il, en fait, dans le cœur des hommes, que de l'égoïsme prévoyant? ou bien les consciences individuelles sont-elles façonnées à leur insu par la loi souveraine de l'histoire, qui libère et grandit l'humanité toute entière par la révolte de la classe opprimée ? Et les souffrants sont-ils, sans sans douter, comme l'esclave qui ne peut se relever sans hausser le maître même qu'il portait ? Ou enlin le prolétariat sent-il d'emblée en lui-même l'humanité meurtrie ? Voit-il au fond de sa propre souffrance la souffrance humaine ? Et espère-t-il de son propre relèvement le relèvement humain ? Qui fera, dans le mouvement social, la part de ces trois forces : l'égoïsme réfléchi, la dialectique inconsciente de l'histoire, la conscience profonde de l'humanité ? Qui expliquera comment l'individualité humaine peut être à la fois si close et si pénétrable ?Et comment il devient impossible de démêler dans le cœur de l'homme et dans le mouvement de l'histoire ces contraires ou ces prétendus contraires : l'égoïsme ou le dévouement ? (1) Celui qui aurait la clef de ces problèmes aurait le secret de l'homme et peut-être, de l'univers. Le socialisme n'essaye point, (et ce n'est pas son objet) d'en donner une solution théorique », ce serait, peut-être, mes fr.\,
1. — Le socialisme aide à résoudre ce que la pensée religieuse a appelé la dualité de l'homme. « Une explication sociologique de la religion permet d'entrevoir une voie nouvelle dans laquelle il est possible de s'engager. On a vu, en effet, que les forces collectives ont le pouvoir d'élever l'indiviiiu au-de-sus de lui-même et de lui faire vivre une vie différente de celle qui est impliquée dans sa nature i'individu. Par cela seul qu'il est social, l'homme est donc double et entre les deux êtres qui cohabitent en lui il y a une solution de continuité, celle-là même qui existe entre le sor cial et l'individuel, entre la partie et le tout sui generis qui résulte de la synthèse de ces parties. De ce point de vue la dualité de la nature humaine
un dss objets de nuire ordre « mais, pratiquement, et
c'est par là qu'il est une morale, en liant, dans son effort d'émancipation, Le prolétaire au prolétariat et le l>i olétarial à l'humanité, il exalte et concilie toutes les puissances de la nature humaine : égoïsme et dévouement, et, par lui, l'appétit et le sacrifice, l'action seerètede l'histoire et L'action consciente de L'idée d'humanité présente au cœur, toutes les énergies qui sont dans l'homme ou qui sont l'homme môme sont concentrées vers une fin supérieure : l'affranchissement et la joie de tous les individus dans l'humanité unie». Au contraire, le capitalisme malgré ses palliatifs et qu'il ait été pénétré d'une partie de l'enseignement socialiste à son insu, à tel point qu'il prépare le collectivisme et en a crée déjà les cadres, entretient des égoïsmes individuels qui, à force de s'opposer les uns aux autres, s'opposent en partie à l'humanité, en partie à la société, comme au capitalisme lui-même. Il réunit de plus en plus ses efforts, mais ceux-ci, au lieu de s'aider, se contrecarrent ; ils ne s'équilibrent que par une lutte intensive, souvent exagérée, qui finit par détruire sans être, en même temps, créatrice. Cette lutte enfin, même quand elle crée, détruit des éléments de premier ordre, nécessaires à l'humanité, et, souvent, les diminue. Pour être victorieuse, elle ne fait pas appel au meilleur de l'homme, elle en solicite le plus mauvais. Le capitalisme, bien que cela paraisse au premier abord paradoxal, ne peut même se sauver qu'en de-
devient intelligible, sans qu'il soit nécessaire de la réduire à n'être qu'une apparence. » Bulletin de la Société française de philosophie. — Le problème religieux et la Dualité de l* nature humaine mars 1913, p. 66. M. Durkheim dit très bien : « La principale fonction des croyances est de susciter des actes.. . On ne voit que la société qui puisse exercer cette action dynamogénique qui caractérise les religions. » On se souvient du mot de Proudhon : « Les religions ont été des symboliques sociales. » M. Durkheim dit encore fort bien : « La dualité de l'homme se ramène donc à l'anthithèse de l'individuel et du social. » — Voir notre rapport de l'année dernière dans le compte-rendu du Couvent où nous avions posé le problème de la même façon.
venant socialiste I), c'est-à-dire en aidant à l'absorption de l'égoïsme individuel dans l'égoïsme collectif, quand le travail souverain, organisé au bénéfice de tous suivant les qualités particulières de chacun, fera qu'on soit amené à s'oublier pour lui. La société capitaliste aboutit aune mêlée etcllc le saitsibien qu'elle s'efforce, malgré sa résistance, à organiser celle-ci ; or elle ne peut l'organiser selon la justice humaine qu'en marchant vers l'horizon socialiste, en cherchant l'accord. Il ne peut y avoir que bien rarement, et par suite d'un inexplicable état d'esprit, dans le capitalisme comme dans la philosophie qui en découle, — à moins qu'elle ne s'oppose à lui comme à elle, — une âme désintéressée, toute de dévouement ; quelqu'un d'absolument désintéressé qui n'aurait rien est condamné par le capitalisme à périr. Quand le capitalisme règle la concurrence, il capitule surtout dans son principe et se fait déjà socialisant. Il y sera de plus en plus amené. L'ordre actuel, outre qu'il est menacé déjà par son propre développement, séparant la propriété du travail sans rendre le travail libre, perd peu à peu sa légitimité et sa base. Il regarde vers le passé et lui demande sa force défensive, qui ne peut plus le défendre ou ne le peut que momentanément. Le socialisme, tout en attaquant, se loge dans les positions du capitalisme et alors que le capitalisme ne dégage aucune morale, — ne peut pas en préparer, — aucune littérature réelle, aucun art équilibré et môme aucun art, aucune architecture belle, le socialisme secrète une morale, puisqu'il en est une en lui-même ainsi que nous l'avons constaté, annonce le pressentiment d'une architecture, d'un art et d'une littérature renouvelés. Il a l'espéran-
1 . — Les scandales financiers constants et croissants prouvent que le capitalisme est trahi sans cesse par ses serviteurs les plus ardents, ses fils les plus expérimentées, les plus habiles dans son art. les plus audacieux. Il s'oppose ainsi, quand il reste capitaliste, à lui-mène comme à la pénétration de la morale dans la vie physique.
ce, et la plus légitime, la plus nécessaire en même temps que la plus féconde, alors que son adversaire a la crainte et l'entretient au cœur même de sa forteresse, qu'il sait peu solide. L'avenir est son ennemi. Autant î'égoïsme socialiste est humain, autant L'égoïsme capitaliste l'est peu. Il n'arrive pas à concilier son intérêt avec le droit humain ; il le cherche en vain ; il ne peut le trouver en lui-même, en lui seul. «L'homme ne vaut plus par lui-même, par sa faculté d'aimer, de souffrir, dépenser, de créer, il vaut par la puissance extérieure dont le revêt le capital. Et sans cette puissance il ne vaut pas, il n'a pas le droit au plein et libre développement de ses énergies. Au fond du capitalisme il y a la négation de l'homme. » Pour conquérir cet argent, moyen de la réalisation de l'individu, tout est bon, le pire même, et qu'est-ce qui arrête ? La loi punit ce qui se voit, ce qui transpire, ce qui éclate ; le reste demeure dans l'ombre avec les victimes brisées ou englouties ; elle n'a pas réglé, malgré ses efforts, souvent contrecarrés, la lutte du capital. La justice est dans la dépendance du pouvoir ou de la religion, alors qu'elle devrait être au-dessus. Elle sera dans la seule dépendance d'elle-même quand le travail aura déjà organisé vers elle et par elle la société.
Où mène encore le capitalisme ? Jaurès l'indique : « Certes les capitalistes peuvent se dire qu'en servant directement leurs propres intérêts, ils servent l'humanité indirectement. Ils peuvent se dire que par les grandes entreprises dont ils retiennent presque toutl3 bénéfice, ils contribuent à la civilisation générale ; mais, au fond, ils sentent bien que, s'ils sont utiles, c'est par hasard et comme par ricochet, que leur but n'est point là et que s'ils traversent parfois le courant humain c'est comme le chien de chasse qui, acharné après sa proie, rencontre et traverse un ruisseau en y laissant au passage la poussière dont il est couvert. Et surtout ils doivent bien s'avouer qu'en fait les victoires
du Capital n'ont rien do bien humain, puisqu'elles font de la puissance de liberté vraie le privilège de quelques-uns Selon la logique capitaliste, il est possible, à la rigueur, qu'un jour un seul homme soit propriétaire absolu de tous les moyens de production de la planète, qu'un Charles-Quint du Capital, plus ambitieux, plus heureux et un milliard de fois plus puissant ({lie l'autre, réalise la monarchie universelle de l'Argent et que tous les hommes, tous, sauf un, soient des salariés ; il est possible, selon la logique et le droit capitaliste, qu'un jour un homme, un seul homme, maître de tout, puisse refuser à tous les autres hommes, tout le sol delà planète, toutes les machines et toutes les usines, et que l'humanité soit acculée légitimement, et sous peine de violer la propriété, à un immense suicide. Encore une fois, rien dans le mécanisme capitaliste, rien dans la définition du Capital ne s'oppose absolument à la réalisation de cette monstrueuse hypothèse pas plus que rien, dans la notion de la monarchie absolue et catholique et dans son fonctionnement, ne s'opposait à une sorte d'impérialisme universel.. Bien mieux, c'est vers cette fin suprême que va le Capital et tout capital. Il ne connaît pas de limites et il n'y a pas de puissance qui puisse lui en assigner tant que l'humanité ne l'a point vaincu et subordonné. De soi, il tend à dépasser toujours toute limite marquée, c'està-dire qu'il tend vers l'infini, vers l'omnipotence, vers la déification de l'individu humain en qui il résidera et qui sera son élu. Dès lors, quand les capitalistes regardent jusqu'au bout de leur pensée, jusqu'au bout de leur droit, ce qu'ils voient ce n'est pas l'humanité, mais, au contraire, la négation de l'humanité ; tout au bout de la perspective capitaliste, comme au bout des mystérieuses avenues dans les résidences sacrées de l'Orient, on entrevoit une monstrueuse idole, devant qui l'humanité toute entière n'est qu'une esclave prosternée. »
Différent de par la situation même, le prolétariat ressent une secrète vocation du cœur pour les vastes sympathies » et il réclame pour toute l'humanité en revendiquant pour lui. « En se haussant, lui qui était au plus bas, il hausse tout : c'est l'humanité qui est enfin glorifiée en elle-même et pour elle-même. » En réfléchissant sur leur misère et leur dépendance, les foules cessent d'être une matière inerte. Elles veulent savoir les raisons de leur misère, de leur défaite, celles de la victoire des autres. « Elles ne sont plus roulées comme un caillou par la force de l'histoire; elles en comprennent le cours dans le passé, le pressentent dans l'avenir et, ainsi, selon la vieille maxime stoïcienne, qu'on comprenant le destin on l'abolit, le prolétariat, jusque dans sa servitude présente, est libre puisqu'il la comprend, puisqu'il en sait l'origine et qu'il en marque la fin. » La pensée socialiste sort de sa vie même et en est la formule. « Les forces colossales de l'histoire en mouvement, il les sent sur lui et en lui et il a par là un sens historique beaucoup plus profond et vivant que celui de la bourgeoisie immobilisée devant l'idole capitaliste comme devant l'immuable figure du droit. » Par la pensée socialiste, la pensée se confondra, se confond avec la vie même. La philosophie socialiste se sert des conditions économiques pour libérer et affranchir la pensée même tout en les faisant agir sur les choses d'où elle vient. Ainsi « la pensée confondue avec la vie et la souffrance peut descendre jusqu'aux fonds les plus obscurs du peuple. » La force d'une doctrine qui réussit à identifier la pensée et la vie n'a pas besoin d'être démontrée. Elle réunit, par cela même, l'idéalisme et le matérialisme en même temps qu'elle les permet, qu'elle les facilite, qu'elle les ouvre à toutes les audaces. On est en droit de croire que l'antagonisme de la conception idéaliste et de la conception matérialiste du monde et de l'histoire sera résolue un jour. La recherche socialiste nécessite et
crée, on outre, un sérieux passionné, une sincérité profonde. « Si jamais l'humanité qui semble retourner à une sorte d'enfance sénile et faire un hochet des croyances et des systèmes, retrouve le sens vraiment religieux de la vie et de l'univers, elle le devra à cette éducation socialiste qui aura fait de la pensée non un jeu délicat, mais l'affirmation et l'expression delà vie. » Elle dresse l'humanité toute entière. En abolissant les antagonismes économiques qui ont neutralisé l'obscure tendance altruiste de l'être humain, elle le libère et le rend à sa nature véritable.
Plus on se penche sur cette philosophie, plus elle est pressante, plus elle affirme et développe sa promesse ; plus elle apparaît susceptible de conduire l'humanité loin, hors des ornières où elle s'enlise, non sans menacer de retourner en arrière, plus elle met en œuvre la science et agrandit, en l'exprimant, son horizon. Nous avons vu qu'elle était conciliatrice, dans le domaine pratique comme dans le domaine théorique. Elle n'abolit rien et elle emporte tout vers des recherches mieux équilibrées. L'éclectisme a été tué, ou, plus exactement, est mort vite parce qu'il n'était rien par lui-même, prenant son bien de toutes parts sans rien créer. Entre le sensualisme et la révélation, ne procédant ni de l'un, ni de l'autre, il procédait d'une connaissance de l'homme imparfaitement basée, s'efforçant à tâtons par la physiologie et la psychologie de connaître l'homme, par l'intuition, plus encore que par la science, de deviner la nature. Il oubliait l'élément social, bien qu'il l'ait pressenti plus d'une fois(l), et
1 . — Stewart et Bonstetten . — Ce dernier a, en quelque sorte, ajourné sa conclusion. Le socialisme lui manquait, ainsi que la science. — Droz, trop oublié également, avait dit sur un autre plan, aboutissant également au « social », que le but de la vie humaine n'est exclusivement ni le bien, ni le bonheur, mais le bien et le bonheur dans le rapport qui les unit. 11 ne sut pas découvrir la réalité de ce rapport.
qu'il ait commencé de L'attaquer le jour où il étendit ses recherches vers l'utilité, vers l'industrialisme. C'est là surtout où tend notre effort et sur quoi il s'étend, ("est lui qui compléterait le mieux les tentatives d'émancipation précédentes. Le refuser serait ramener au jésuitisme, où l'éclectisme, au dix-neuvième siècle, aboutit à plusieurs reprises successives (1). En effet, car ces processus et ces retours sont bien nets, infiniment logiques et clairs, du moment qu'on refusait de se mettre d'accord avec la réalité et par celle qui, nécessairement, départage les hommes, par la réalité sociale, on revenait au mystère, à l'invérifiable; l'accord se consentait alors tristement, dans l'ombre,, par des artiiiees variés, déplorables. Pour que cet accord intellectuel môme — en admettant qu'il soit nécessaire — ne soit pas une supercherie indigne d'hommes éclairés, il est indispensable qu'une base matérielle rende l'exploitation de cet accord et sa déviation inutiles. Le mystère qui nous entoure — que nous ne nions pas, ce qui prouve bien le libéralisme de notre point de vue, — ne peut pas être solutionné ni exploré par du mensonge, par l'exploitation qu'on en fait dans un but de domination, pour des fins spéciales ; il ne peut être étudié qu'en lui-même, pour lui-même, bien loin, bien au-dessus de tout calcul. Dans ce domaine encore l'esprit désintéressé de la science est seul efficace.
Jouffroy a écrit quelque part, avec une intention qui demeure à l'opposé de la nôtre, mais qui contient une indication, légitime notre point de vue, le réclame, l'appelle, ne serait-ce qu'en montrant par la faiblesse du sien, l'incapacité de réalisation qui suivit
1. — Au dix-neuvième, dans la première moitié, on aboutit à un éeleclisme spiritualiste vague; de nos jours nous aboutissons à un éclectisme théologique assez affirmatii'. — On mesure le chemin parcouru et comme nous sommes bien moins avancés que certains docteurs politiques ne nous le certifient.
ses efforts que l'audace du nôtre est nécessaire afin de mener ceux ci à bien : « ( îrrâce à cet esprit — l'esprit nouveau — la philosophie française a cessé de jurer par Condillac et ne sent plus le besoin de jurer par personne. Elle publie Platon, Proclus et Descartes ; elle expose Locke. Reici et Kant, rapproche les siècles et Les pays, cherche partout le vrai, partout le faux et, en approfondissant la nature humaine, qui est la réalité philosophique, prépare en silence un traité de paix entre tous les systèmes qu'il est peut-être dans les destinées de la France de voir signer à Paris. » Qui sait si cela ne lui sera pas permis enfin en approfondissant la nature sociale, après la nature humaine et en même temps ? Machiavel exaltait l'Italie qui lui paraissait née pour ressusciter les choses mortes ; la France est peutêtre le pays où naissent puis, après divers voyages, s'équilibrent le mieux les choses vivantes, nouvelles, nécessaires à l'humanité. Il y a quelque chose de significatif dans le fait que nous revenons à l'étude des grandes figures du dix-huitième siècle et du dix-huitième (1) lui-même, pris en soi, dans le fait aussi que nous reprenons l'examen de la révolution au point de vue économique, cela malgré tant de travaux précédents, pour les compléter, afin de pénétrer mieux de toute part la réalité des faits, des codes et des hommes d'alors. Une sorte de renaissance peut sortir de là, profonde, supérieure aux autre*. Allons nous la laisser inachevée ? Allons nous permettre à l'Eglise d'embrouiller une fois encore toutes les cartes et de s'opposer à ces recherches, à ces ententes pour les détruire par des rivalités qu'elle exaspérera ? Car elle a eu plus d'intérêt à empêcher la fraternité humaine que les gouvernements, cédant le moins possible, après avoir résisté de toutes ses forces en n'acceptant que l'inévitable, et encore. Sa discipline et sa ténacité implacables
i . — Une société du dix-huitième vient de se constituer cette année.
onl eu raison de toutes les tentatives admirable cohésion, combattues de trop de côtés à la fois, i leur début, tandis qu'il leur était trop difficile tic croître, de se défendre et de dominer à la t'ois. La iï.\ m.*., et notamment dans ses hauts grades, — es pour cela qu'ils sont contestes quelquefois ? — pourrait procurer à ces tentatives différentes, opposées même, cette cohésion, cette unité dans la diversité qui leur a manqué jadis : elle créerait ainsi une force souveraine, merveilleuse, au service de la plus noble comme de la plus juste des causes, celle de l'esprit libre, celle de l'intelligence de l'humanité. Elle serait « ce grand diocèse de la pensée libre » évoqué un jour, avec force, au Sénat, par Sainte Beuve. En face des religions qui déforment tout, même leur recherche primitive et le sentiment d'où elles sont nées, acharnées à tout faire servir à leur domination exclusive, il est nécessaire qu'un lieu de réunion existe, durable et sur, où les seules vérités démontrées, alliées les unes aux autres à travers le temps et renforcées, se dressent au-dessus des légendes soi-disant révélées comme au-dessus des nouveaux concepts trop afïirmatii's et trop absolus (1). Un autre passage de Damiron achèvera de poser le problème ; il concerne l'éclectisme découlé de Bons-
1. — Ainsi L'humanité se constituerait elle-même, sur les bases les plus rationnelles, l'Idéalisme, le sentiment confiant, collectif, sans lequel il ne peut exister oV société en progrès. « On a souvent observé que les peuples qui perdent leur foi religieuse ne tardent pas à tomber en décadence. Nous pouvons maintenant comprendre d'où vient cette remarquable coïncidence. .. Puisque les dieux ne sont que des idéaux collectifs personnifiés, ce dont témoigne tout affaiblissement de la foi, c'est que l'idéal collectif s'affaiblit lui-même : et il ne peut s'affaiblir que si la vitalité sociale est elle-même atteinte. En un mot, il est inévitable que les peuples meurent quand les dieux meurent si les dieux ne sont que les peuples pensés symboliquement ». Durkheim. — Voir les descriptions des mystères et des fêtes ^gvptiennes dans le livre de M. Motet, Mystères égyptiens. Les cér nies d'Isis et d'Osiris apparaissent ivmnie des moyens, d'ailleurs fort beaux et merveilleusement, profondément ordonnés, de faire communier tout le peuple autour d'un autel naturel, dans un sentiment pastoral et social unanime. L'humanité semble faite pour être ordonnée sur des bases rationnelles ou, plus exactement et afin qu'elle porte de meilleurs résultats, pour être
tetten : « Les uns n'ont vu que la matière et l'ont proposée comme unique lin de tous les actes delà vie ; les autres n'ont pensé qu'à l'esprit et y ont réduit toute la morale... Ascétiques ou sensualistes, mystiques ou épicuriens, dévots ou industriels, sous quelque nom qu'on les désigne et quelque nuance qu'ils puissent prendre, tous raisonnent dans un système qui, poussé avec rigueur jusqu'à ses dernières conséquences, doit finir par recommander d'une manière exclusive l'absorbtion dans la nature, le régime du couvent ou celui des ateliers, les rêveries de l'idéalisme ou la vie purement physique. » Partantd'un principe absolu, personnel, l'Eglise n'a pu dominer et filtrer ces conceptions diverses vers une philosophie plus haute, plus vraie. La fiv. mac.-, le peut et le doit ; elle le fait, d'ailleurs, depuis son origine. Sa force, sa grandeur, son essence, ce qui la rend éternelle, c'est de chercher sans fin vers la vérité saisissable et par elle la conciliation de tout ce qu'il y a de meilleur et, en en pénétrant la réalité, d'entraîner l'humanité en avant. Elle seule sait réunir l'école ionienne et l'école pythagoricienne, c'est-à-dire la physique et la métaphysique.
amenée à s'ordonner elle-même de plus en plus dans ce sens. — Je me suis demandé, quelquefois, si la renaissance de l'art des jardins, art mieux compris encore, plus étendu qu'au xvme siècle où il fut déjà souvent si curieux — le parc d'Ermenonville, le lac de Blenheim, lejardins des Mousseaux (recueil de Garmontelle) etc., etc , sans parler de Versailles, de Fontainebleau, de la Malmaison, de Compiègne, eic, etc., — n'y aiderait point. Il y a, je lé répète, un pressentiment de cette nature dans certaines descriptions d'Eogar Poe, notamment le Domaine d'Arnkeim. La Révolution avant avorté. — et il \ a presque là un symbole, — cet art ne survécut qu'en se réfugiant dans celui des tombeaux. Voir à ce sujet les tombes, au Père-Lachaise, des anciens généraux révolutionnaires devenus comtes et barons de l'Empire, et de certains hommes de lettres. Car les cimetières aussi, par leurs tombes, racontent et symbolisent à leur manière l'histoire. Un recueil des tombes principales a été donné vers 1825. Le dernier et le plus parfait exemplaire de cet art fleurit sous la Restauration, par Percier et Fontaine, réunissant les cendres des héros révolutionnaires et de la famille royale, des adversaires de la religion et de ses amis. C'est la chapelle dita expiatoire, du boulevard Haussmann. Son architecture, très symbolique dans son résumé succinct et correct, de bon goûta mon avis, est tout à fait intéressante à examiner. — Les vieux par^s des châteaux Je Franœ soit remplis de petits monuments, de petit? temples
Déjà, dans la première moitié du dix-neuvième siècle, grâce au dix-huitième, l'observation avait pris le pas, définitivement, sur la révélation. Ne pouvant pas s'opposera une impulsion si formelle, ainsi qu'elle y avait réussi partiellement auparavant, l'Eglise, qui n'admet pas qu'une philosophie existe en dehors d'elle, lit servir L'observation et l'histoire à la reeherchc de La révélation. De nos jours, Loisy a raeonté dans ses souvenirs une entrevue avee un évoque, — Mgr Maignen, je erois, — qui lui expliquait que les recherches catholiques devaient toutes aller dans le sens de la tradition pour n'en pas sortir. Ainsi la tradition et la révélation domineraient la critique et l'observation. Fidèle à elle-même, l'Eglise poursuit sa voie propre en l'assurant et en l'étendant sans cesse, malgré certaines apparences ; mais, en même temps elle s'y enferme et s'y abstrait. Elle ramène aux premiers temps humains qu'elle donne à sa manière, qu'elle explique dans son intérêt en affirmant que la vérité ne saurait se présenter plus pure et plus simple, plus vraie, que dans l'idée primitive qui en aurait été révélée à la nature humaine. Mais, en même temps, l'histoire libre et désintéressée, l'histoire scientifique, en recherchant la raison, les moyens, les causes de cette soi-disant révé-
qui intéressent particulièrement notre ordre et qu'il faudra étudier, réviser, quand nous serons enfin décidés, — je souhaite, quant à moi, que ce soit le plus tôt possible, — à reconstruire le Grand-Orient. A signaler également les différents modèles de cadrans solaires de ces parcs et de ceux d'Angleterre ^Friar Park) ; en France, notamment, celui du château des Rochers, du château de Bovelles, etc. Au xvn9 et au xvme siècle, on en disposait sur les tombes. Cet art des jardins et des constructions, s'étend, devrait s'étendre à celui des villes, abandonnées au hasard et à la laidetr, 11 continuera et régularisera la nature au lieu de la nier ou de la déformer 11 comprendra — comme les anciens — que certains sites suscitent certains décors, certaine* architectures. Le Parthénon semble l'expression même, la plus haute et la plus belle, du sol athénien. Le mont St-Michel exprime en quelque sorte, réalisée, l'âme du roc qu'il effile, humanise et consacre. 11 spiritualise le rocher en matérialisant cette âme dans la pierre au milieu des Ilots, entre la terre et le ciel. — Sur ce point encore, nous mesurons encore l'intérêt de l'Eglise à précipiter dans les excès inutiles le mouvement de régénération de la Révolution de 1789 afin de le faire avorter.
lation qui est simplement l'éveil de l'intelligence humaine au contact des choses, éveil évolutif et progressif, serre de près le soi-disant mystère de cette révélation et chaque pas en avant, chaque découverte delà science ajoutent aux moyens d'investigation, de telle sorte que la connaissance véritable, au lieu de paraître derrière nous, se lève devant nous et, en se précisant en avant de l'humanité, délivre de celle qui était affirmée derrière, à travers des dogmes, la transforme, ainsi que ceux-ci, en les forçant à livrer leur véritable aspect, qui est celui d'hypothèses souvent puériles. Entre les hypothèses du passé et celles de l'avenir, l'esprit humain cherche sa route, la défriche, la facilite et s'y aventure.
Nous marchons au long de cette route les uns et les autres, mes fr.-., vous comme moi, ensemble, notamment depuis le début de cette esquisse qui nous a permis de résumer quelques grands mouvements répartis sur plusieurs époques et, au fur et à mesure que nous raisonnions, de nous élever plus haut afin de mieux serrer le centre de nos efforts, de mieux nous élever vers la cime où brille la lumière maç.' . Ainsi, d'apprenti, nous devenons compagnon et maître, puis Rose-croix, Kadosh et plus.
On peut sentir une chose dont on ne connaît pas le secret et c'est dans la mesure où on en possède le secret davantage qu'on la connaît mieux, qu'on la domine, qu'on la sent aussi davantage vers des sentiments nouveaux, et ainsi de suite. L'état de simple perception demande donc à être contrôlé. L'inspiration aussi gagne à être expliquée. Quand nous ne nous expliquons pas nos idées, nous demeurons dans la révélation ; quand nous nous rendons compte d'elles, nous nous libérons, nous devenons les propres magiciens de notre enchantement. Le subissant, sans le comprendre, nous allions vers la mystique, vers la religion; pénétrant son mystère en nous efforçant mê-
me seulement de le découvrir, nous allons vers la scient-»'. Et, au fur et à mesure que cette science, interprétée par la liaison, dégage une foi, nous créons, nous vivons une foi réelle au lieu de la foi imaginaire et vague que certains voudraient encore faire prévaloir. 11 y a des événements cruels et douloureux, pour chacun comme pour l'humanité, au milieu desquels, pressés par eux, aux prises avec eux et poussés à les solutionner, nous sommes contraints de nous décider vite, trop vite même quelquefois, sans avoir eu le loisir d'envisager tout le problème, mais c'est encore par la raison, par l'expérience, ou par suite d'une vue soudaine venue d'elles, que nous agissons. L'intuition la plus merveilleuse est toujours sujette à caution eteomporte, d'abord pour exister, une expérience précédente, ensuite, pour faire sa preuve, une expérience avant que cette preuve soit tentée, une réflexion attentive, une suite d'hypothèses et de calculs ; se contenter d'une révélation, l'attendre ou admettre une illumination subite sans la discuter équivaudrait à accepter l'erreur ou à préparer sa perte. C'est quand l'expérience fait défaut qu'on y supplée par l'instinct, qui lui-même se raisonne. Le sentiment ne vaut aussi que raisonné. — La tactique habituelle est d'objecter qu'au premier âge du monde, l'humanité n'eut pu se conduire sans une révélation innée. C'est poser la question sans la résoudre, même par le raisonnement ; c'est indiquer une hypothèse et l'admettre sans même la discuter. L'hypothèse la plus vraisemblable, que l'histoire confirme, est qu'elle prit conscience d'ellemême peu à peu par une suite de tentatives, par une suite d'essais. Elle agit non pas parce qu'elle renfermait des principes d'action, mais parce qu'il lui fallait agir pour subsister ; ce fut l'action, chose toute matérielle, qui la révéla à elle-même ; et c'est l'action dans la société comme par la société quilui permet de prendre de plus en plus conscience de ce qu'elle est. En
dernier lieu, pour achever de démontrer notre absence absolue de parti pris quelconque, admettons même qu'il y ait révélation : celle-ci ne peut s'expliquer que par notre effort, par notre recherche. Pour aller plus loin encore dans l'hypothèse, si l'intuition et la connaissance se rejoignent un jour, s'aident l'une l'autre afin d'atterrir dans la connaissance aune grève encore inconnue, c'est à condition de s'être, du plus près possible, étudiées, définies et possédées. Ceux qui entendent ne parler qu'au nom de la tradition et du laisser-aller qu'elle entraîne se condamnent, au surplus, à ne jamais s'en rendre compte ni la comprendre, la forcent à demeurer toujours insaisissable, obscure, incertaine, vouent l'humanité à errer dans la nuit. S'il est assez naturel que l'on débute par la sensation, que l'on continue par le sentiment, il est nécessaire à qui n'entend pas rester dans l'animalité, de les achever par l'intelligence, qui est, elle-même, connaissance, mémoire et imagination. Elle tient la clef de tout ; elle est celle de sa propre serrure. La sensation, c'était l'homme se cherchant dans sa nature physique et dans la nature par rapport à lui seul ; le sentiment ce fut l'homme se cherchant dans sa nature psychologique et dans la nature par rapport à elle-même ; l'intelligence, c'est l'homme continuant ses recherches précédentes, mais se recherchant en outre, — et se trouvant peut-être enfin, — dans son œuvre propre, d'autant mieux que cette œuvre a varié suivant les âges sans atteindre sa perfection personnelle, c'est-àdire dans la société. La religion, ce fut pour quelquesuns, l'homme rêvant la société idéale. Le socialisme, c'est l'homme voulant enfin la chercher, la définir, la créer, c'est l'homme raisonnant et construisant après avoir rêvé et esquissé. C'est l'humanité prenant conscience de tous ses pressentiments antérieurs.
A ceux qui s'inquiètent du monde moderne, je rappellerai que le monde antique a péri parce qu'il était
surtout édifié sur l'intuition et le sentiment qui, parvenus au bout d'eux-mêmes, cernés de toute part par de nouveaux sentiments et de nouvelles intuitions, plus forts, plus jeunes, barbares et l'arouches, n'eurent ni le temps ni les moyens de se défendre en menant leur effort à sa renaissance comme à son aboutissement par sa preuve totale. Et puisque tout à l'heure je signalais le retour à l'étude du dix-huitième siècle pour renouveler sur le terrain social l'effort politique de ce temps (1), j'inclinerai de mémo à croire que le penchant qui nous ramène aussi vers l'antiquité vise à un but identique. Il est tout à fait permis de penser que les choses étudiées au point de vue social nous livreront de nouveaux secrets et fortifieront nos conquêtes précédentes. Elles nous empêcheront de perdre les bénéfices acquis, ainsi qu'il advint au monde antique. La société moderne, qui nous intéresse plus que toute autre, puisqu'elle est le moyen de notre existence, serait-elle la seule que nous nous refuserions d'étudier à fond, elle qui a encore cet avantage — et cette difficulté — d'être vivante ? Ce serait paresse, lâcheté ou démence. Répétons-le, le secret de la destinée de l'homme est à la fois en lui-même, dans la nature, clans la société et si la morale est l'art de montrer ce qu'il doit être, comment le déterminer seulement par la religion, par un seul des trois points ou par deux seulement de ceux-ci, à l'exclusion de la société ? La société, qui est le moyen même de sa vie, le moyen de mettre en œuvre la nature, la collectivité et l'individualité, le déterminera puissamment ; et c'est l'homme même, enfin, qui achèvera l'œuvre séculaire par son adhésion comme par sa régularisation entre la nature et la société. Il connaîtra en même temps, de plus en plus, la nature afin de se déterminer aussi par elle. Il vivra donc selon les rapports exacts qui l'unissent à la
1 Voir la préface de Jaurès à VHistoire Socialiste.
fois à la matière et à ses semblables, et s'il en existe d'autres, c'est à condition de connaître d'abord bien ceux-ci qu'il les découvrira. L'homme s'est quelque peu perdu dans la nature, dans la société et en luimême ; il est permis de penser que la philosophie socialiste est susceptible de l'aider à s'y retrouver. S'il a trop abandonné l'étude minutieuse de la société, c'est à la fois parce qu'on a tout fait pour l'en détourner et parce qu'il n'est pas enclin à s'étonner de ce qui s'offre à lui constamment, d'une manière que sa paresse intellectuelle et sa résignation — l'une et l'autre habilement entretenues parles religions et les conservateurs — le portent à croire invariable. Il étudie cependant quand il y est amené par la privation de ce qu'il désire et une partie du socialisme est venue de là.
La philosophie socialiste est, en réalité, la méthode même de l'hypothèse sociale rationnelle. Elle constate les faits, les compare avec soin, les généralise avec prudence. Elle ne prévoit ce qui doit être que d'après l'expérience et en prenant bien soin de démontrer que cela peut être. S'appliquant à la physique sociale et s'exerçant sur ce qui est à sa portée, elle réunit en elle les éléments de la science. Elle est une science. Elle prend garde que les choses se prêtent au degré de perfectionnement qu'elle leur veut, et qu'elle leur veut parce qu'elles en portent en elles déjà la nécessité possible. Attentive, retenue, inductive, — l'hypothèse philosophique socialiste est même une induction plus qu'une hypothèse, une hypothèse très inductive, en tout cas, — elle ne cesse de veiller sur elle-même, se contrôle incessamment, tirant, incessamment aussi, des faits les conclusions qui en dérivent. Elle n'universalise qu'à coup sûr. Elle se remet au point sans lassitude, et sa supériorité s'affirme ainsi sur l'ancienne école idéologique qu'elle continue. En possédant, étendue sur des réalités, une théorie, elle fait sortir l'humanité des religions, et c'est pour ce motif que l'effort
des religions porte, avant tout, contre elle, à la détruire. Elles sentent, elles savent, elles sont forcées de cons-
tater davantago chaque jour qu'elle seule leur barre réellement la route tout en préparant au sentiment religieux peut-être survivant une donnée nouvelle, une Libération individuelle et collective assez probable et curieuse.
Observer, supposer et préparer à la fois, fera de plus en plus de l'homme moderne, s'il sait vouloir, le maître du monde. En faisant passer ses théories, nées de l'observation inductive, dans la société qui le détermine et détermine les générations à venir, dans les mœurs et clans les lois, il recommence ce qu'a rêvé, ce qu'a voulu l'antiquité, mais avec les moyens de réussir. L'antiquité, ne les ayant pas, a abouti à la faillite; le monde moderne, les possédant, peut créer au profit de tous la cité juste et belle que l'Hellade n'avait réalisée qu'en partie, pour quelques-uns.
Vraie, la preuve en mains, la philosophie socialiste saura, sait convaincre. Ellle découle de l'histoire du passé et de celle du présent, et les dépasse. Elle est la lumière spirituelle. S'il existe un corps complet de doctrine sur les grandes questions humaines, c'est elle qui l'aura permis. Elle sera, elle est l'expression des nécessités particulières et générales. Elle aurait créé dans le peuple une foi plus étendue, plus organisatrice et plus féconde, si les préventions de celui-ci n'étaient entretenues avec soin par les religions, par les partis politiques opposés, par des ministres insensés, sans culture et sans bon sens, ignorants de leur devoir comme de leur métier, par le peuple lui-même. Une heure sonnera néanmoins, réparatrice, où, lorsqu'elle aura enraciné sa raison profonde, la foule lui viendra, puis le pouvoir, qui ne sait plus que suivre, alors que son rôle est de précéder, avec elle. Elle vaincra par la vérité, victoire suprême et la seule que nous puissions admettre, à l'usage de l'humanité qui, malgré
toutes les résistances, finit par se rendre, quelquefois) à ce qui lui est démontré son meilleur intérêt. Elle consacrera, sur tous les dogmes, le triomphe de la philosophie, qui est la vraie sagesse, qui est elle-même la science, et dont l'influence peut devenir considérable. La Révolution française n'a-t-cllc pas été remplie de celle de la philosophie du xvin0 siècle au point qu'on y retrouve les deux tendances, celle de Condillac, de Voltaire et des encyclopédistes, celle de Vauvenargues et de Rousseau ? L'homme n'en sera que plus homme, plus fort et plus libre ; rien ne lui vaut de force comme les idées qu'il a débattues, dont il est, en partie, pour soi-même, tout au moins, le créateur, dont il est sérieusement pénétré ; et il ne peut être libre que s'il est fort matériellement, intellectuellement et moralement. Puisque certains faits et certaines formes n'adviennent et ne sont développés que par la présence, dans les êtres, et la pratique de certains sentiments, en même temps que par la perfection de la société, de quelle nécessité n'est pas le sentiment social! Le jour où ce sentiment complétera le pouvoir de l'homme et lui en montrera toute l'étendue, aucune puissance ne vaudra la sienne ; et puisqu'il faut agir pour vivre, n'est-il pas préférable qu'il agisse selon la vérité la plus exacte, la raison la plus haute, le sentiment le plus noble? Les tiares, les couronnes, les sceptres et les faisceaux de l'autorité seront bien et définitivement attachés sur une de nos deux colonnes, comme les insignes du travail sur l'autre, ainsi qu'il était indiqué dès nos premiers diplômes. Par la Franc-maçonnerie et grâce à elle, la pensée, enfin, dominera et réglera le monde qu'elle aura délivré, affranchi, organisé dans, par et pour la liberté, de même qu'il l'était jadis dans la servitude, pour et par elle. Ne pratique-t-elle pas déjà, en secret, au cœur d'une société imparfaite, en l'humanisant sans fin par le sentiment et la bonté, le grand art de la liberté et de l'intelligence? .Et
n'est-elle pas, de ee fait, le cœur même du monde ?
Mes frv.
Il se peut que je me trompe, — ce n'est pas chez nous qu'on prétend à l'infaillibilité ; je m'en excuse d'avance, ni ne m'en afflige outre mesure, n'ayant pas encore trouvé mieux, ni plus juste, à la fois, selon ma raison, ma conscience et mon sentiment. La philosophie socialiste est une étape dans la recherche infinie. Elle m'apparait, en tout cas, celle de l'heure contemporaine, celle du début du siècle, du siècle même, sans doute, qui nous contient en lui et que nous portons en nous. 8a tentative n'aboutirait-elle à améliorer l'humanité, — encore que bien mieux, à mon sens, plus profondément, sans les dangers de celui-ci, pourvu qu'on sache s'y prendre et ne rien perdre, lui facilitant sa tâche au lieu de l'empêcher, — que dans la mesure où le christianisme améliora le monde antique, — j'ai dit tout à l'heure pourquoi j'étais en droit d'espérer bien davantage, - devrait-elle montrer par son expérience, mais par une expérience réelle et réellement poursuivie, l'incapacité des hommes à atteindre la perfection dans la société bâtie par eux comme dans leur propre nature maîtrisée par eux, de même qu'ils n'ont pu étreindre l'absolu dans leurs diverses religions, la philosophie socialiste aura du moins valu à l'humanité une expérience nécessaire dont les conséquences seront incalculables. Elle n'aura capitulé que par la faute des temps, des hommes de ces temps et des chefs élus par eux ou, du moins, avec leur consentement, de telle sorte qu'elle pourrait être recommencée dans des milieux plus propices, matériellement, intellectuellement et moralement plus libérés. En outre, d'une expérience si multiple et si vaste, tout un enseignement résultera. Si elle triomphe, — et elle le devrait selon la
raison, selon la logique, selon la justice, — elle entraînera vers la captation des forces qui nous dominent encore et celles-ci seront utilisées par les facultés de lutte des hommes qui les appliquaient, qui les appliquent encore entre eux, contre eux-mêmes. Elle poussera l'humanité, elle la pousse déjà, vers des réalisations efficaces au lieu de la laisser gaspiller ses qualités dans des entreprises stériles qui l'épuisent. Elle saura permettre à la démocratie, dans un avenir qui pourrait être proche et qui dépend d'elle, de faire ce qu'elle veut.
Pour vivre la vérité ou, plus exactement, sa recherche, il faut être fort. Mener les hommes vers celle-ci, de plus en plus, ce sera les grandir et les aider à se réaliser dans leur plénitude (1). Nous prenons par cela même — nous avons pris — l'engagement de préparer une société qui le leur permette. Alors pourra s'affirmer et croître cet idéal collectif nécessaire faute duquel un peuple retourne ses énergies contre soi et entre, peu à peu, en décadence.
Dargaud, l'ami de Lamartine, a raconté que Casimir-Périer, en terminant une brochure du poète, La Politique Rationnelle, lui déclara : « Si jamais M. de Lamartine sort du vague des théories et qu'il aborde le pouvoir, il comprendra que l'horizon de l'esprit et l'horizon de l'action sont deux choses très distinctes. Le premier est une perspective, le second une arène où il est un peu plus difficile de manœuvrer. » Sans doute ; mais si, dans ce Conseil, dans ce grade d'autorité intellectuelle où les différentes notions, classées, dominées, toutes équilibrées, préparent l'ordre de
1 . — C'était le but même des religions primitives qui agissaient comme elles pouvaient, selon les croyances et les connaissances de leur temps. « Vénérables par leur passé, elles (les traditions) nous montrent en action la religion primitive; elles nous décrivent cette lutte éternelle pour la vie qui est à la base de la première loi de l'humanité. Tous ces rites reposent sur le parallélisme absolu entre l'homme et la nature. » Moret, Mystères égyptiens.
l'Esprit, de même que le grade de Rose-Croix procurait L'ordre du Cœur, — ô joie profonde de trouver à chaque échelon plus de motifs d'amour, d'admiration envers noire Ordre, de s'améliorer par soi-même et par lui ! — nous sommes tous d'accord pour le déplorer, puis, peu enclins aux regrets stériles, pour y remédier, nous penchons les uns et les autres, quelles que soient nos préférences personnelles ou nos réserves, à observer que la philosophie socialiste est encore la doctrine la plus susceptible de rapprocher ces deux horizons qui ne peuvent être dissociés sans que la valeur de la vie diminue. Au cas qu'elle y échoue, à la suite de tant d'autres, elle nous aura ramené au seuil du mystère et, précisant notre situation en face de lui, nous en rapprochera. Elle nous aura mieux préparés, soit pour le vaincre, soit pour le pénétrer davantage en nous incitant à travers lui, de nouveau, vers le but inconnu, en admettant qu'il en existe un, — soit pour nous désintéresser à jamais de sa porte massive, éternellement close, obstinée sur elle-même où, par quelque nuit suprême, taciturne, froide et constellée, les hommes, — par prudence, si l'humanité se refuse, quelques initiés, — cloueront d'une main sage, aux coups répercutés d'un lourd marteau noir, la torche éteinte, encore fumante, renversée, des religions détruites et des illusions mortes.
Le Vaudreuil.
CHATEAUROUX, IMP. BADEL
Lebey, ".ndré