PRÉFACE DE L’AUTEUR
La science a fl’abord été murée dans les temples, puis cloîtrée dans les monastères, finalement circonscrite dans les académies ; il est temps qu’elle se répande au dehors et vivifie tous les membres du corps social; il est temps que les résultats positifs et les faits acquis arrivent à la connaissance de ceux qu’ils intéressent; il est temps enfin que la science se vulgarise. Sans doute certaines vérités ne pourront jamais être populaires, leur intelligence nécessite les études préparatoires et la longue initiation du savant de profession ; mais il en est beaucoup qui sont compréhensibles pour tout le monde, à la condition d'être clairement exposées, aprée avoir été scientifiquement établies. De là deux catégories tie savants : les uns, par leurs patientes recherches, leurs expériences ingénieuses ou leurs profondes méditations, font avancer la science; d’autres la répandent. Quelques esprits éminents ont su faire l’un et l’autre : il suffit de citer Buffon, Cuvier, Laplace, Humboldt, Arago, Liebig, * Scbleiden, Schacht, Desor, Vogt et Quatrefages. Tous ces hommes ont contribué aux progrès de' la science et ont su la vulgariser. L’autorité de leur' nom était une garantie de la vérité de leurs assertions, et, grâce à la clarté et à l’élé-
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gance de leur exposition, le public s’est trouve initié à des connaissances qui lui seraient restées étrangères, s’ils n’avaient pris la peine de les lui transmettre. Grâce à eux, le niveau général de l’instruction publique s’est élevé, l’émulation a été excitée, des vocations se sont révélées, et l’industrie, fille de la science, s’est développée avec une rapidité inouïe. 11 n’en eût pas été de même si ces hommes avaient toujours parlé le langage technique des traités et des mémoires scientifiques, intelligible seulement pour les initiés. L’armée pacifique des travailleurs ne se serait pas recrutée d’une foule de volontaires, etpourtanlle champ de la science est si vaste, que les bras ne sauraient être trop nombreux.
(( Les amateurs, a dit Gœthc, sont les utiles auxiliaires des savants, et chacun dans sa sphère peut concourir à l’oeuvre commune. Une seule condition suffit : le désir sincère de trouver la vérité. »
Pour vulgariser la science, il faut la posséder à fond. On ne peut épargner aux autres les difficultés de l’initiation qu’après les avoir d’abord surmontées soi-même. Une connaissance superficielle de la matière ne suffit pas. Quiconque n’a pas ajouté de ses propres mains quelques pierres à l’édifice ne saurait en comprendre la structure et en expliquer l’ordonnance. Ma tâche est plus facile. Je n’ai point à exposer l’ensemble d’une branche des connaissances humaines; ce livre se compose uniquement de fragments séparés, de tableaux scientifiques peints en face de la nature avec la ferme volonté de la reproduire telle qu’elle est. Je l’ai fait sans rien sacrifier au désir d’amuser le lecteur; j’ai toujours cherché à l’instruire. Tous les sujets que j’ai traités ont d’abord été élaborés scientificiuement, ils ont fourni la ma-
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liére d'un cerlain nombredenacmoircs publics dans descollec- • lions spéciales : les Annales des sciemes naturelles, les /4«mles de chimie et de physique, la Bibliothèque universelle de Genève, le Bulletin de la Société géologique de France, les Mémoires de l'Académie des sciences de Montpellier, etc. Plusieurs de ces fragments ne sont même que la simple traduction en français aussi littéraire que possible de dissertations purement scientifiques. Je citerai spécialement les paragraphes sur les glaciers anciens et modernes du Spilzberg, des Alpes et des Pyrénées, l’analyse des causes du froid sur les hautes montagnes, clja topographie botanique du mont Venlnux, en Provence. Aussi suis-je prêt à accepter pour cet ouvrage la responsabilité qui incombe au savant dans ses travaux les plus sérieux. Je n'ai rien hasardé légèrement. Toutes mes descriptions sont rigoureusement exactes. Les résultats auxquels je suis arrivé ont été obtenus par l’observation et l’expérience, en employant les procédés et les instruments avoués par la science moderne. Mes erreurs sont involontaires ; je n’ai rien négligé pour les éviter.
Dans plusieurs voyages, d’autres yeux plus perçants que les miens contrôlaient la vérité de mes observations. Avec Auguste Bravais, enlevé trop tôt aux sciences, qu’il honorait (1), j’ai eu l’avantage de visiter leSpitzberg, de traverser la Laponie, la Suède, l’Allemagne, et de faire l’ascension du Mont-Blanc. De Candolle père et Requien m’ont dirigé dans mes études sur la topographie botanique du mont Ventoux ; et c’est avec mes amis Edouard Desor et Arnold Escherdela Linlh que j’ai parcouru l’Algérie et pénétré dans le Sahara.
(I) Voyez &on éloge académique, prononcé par M. Elie de Beaumont dan> la séance générale de l'Intlitut duü lévrier 1865.
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Le lecteur peut donc accorder sa confiance à ces essais, ijue le public a accueillis déjà avec une faveur qui témoigne de son intérêt toujours croissant pour les sciences physiques et naturelles. En effet, tous ees morceaux , sauf celui sur la Grau, ont paru successivement dans divers recueils littéraires : la Revue indépendante, la Bibliothèque universelle de (ienève, la Revue des deux mondes, V Illustration, le Maqasin pitto~ resque, Y Album de Combe ‘Varin et le Tour du monde. La présente publication m’a fourni l’occasion de mettre ces travaux en harmonie avec l’état actuel de la science, et d’en Caire, pour ainsi dire, une seconde édition revue et corrigée.
Sans lien apparent entre eux, tous ces fragments rentrent cependant dans une brandie des connaissances humaines bien definie, la géographie physique dans son, sens le plus général. Parmi les nombreuses faces de cette science immense, il en est quelques-unes qui dominent dans ce recueil. D’abord la géogr.aphie botanique, ou la connaissance des lois de la distribution des végétaux à la surface du globe. Ces lois se rattachent à celles de la météorologie, de la physique du globe et de la géologie, qui sont invoipiées et appréciées tour à tour. -Après la géographie botanique, les glaciers ont été l’objet de mes études et de mes voyages depuis vingt-cinq ans. La que.stion de leur ancienne extension m’a occupé autant que leurs phénomènes actuels. .l’ai vu naître et grandir cette question, j’ai |>ris part aux luttes souvent ardentes qu’elle a provoquées ; j’ai partagé ses revers apparents etinomentanés; je l'ai vue triompher enfin plutôt par la'force intrinsèque de la vérité que par les discussions auxquelles elle a donné lieu, .l’ai pu me convaincre que toute vérité, si éyidente i|u’clle soit aux yeux (le ceux
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qui la promulguent, ne saurait sc passer, avant d’obtenir rassenlimenl unanime, d’un élément bien irritant pour l’impatience de ses apôtres : cet élément, c’est le temps. Que cette pensée console et fortifie ceux qui travaillent au progrès dans quelque direction que ce soit. Le temps est l’ouvrier lent, mais irrésistible, dont la collaboration peut seule assurer la victoire ; c’est lui qui mine sourdement l’erreur en sapant scs plus fermes appuis : la foi aveugle, la routine obstinée, l’autorité du passé et la paresse d’esprit inbérentc à la nature humaine. Ces bases une fois détruites, fédilicc de mensonge s’écroule, et la vérité apparait aux yeux de tous, si évidente, si lumineuse, que ses adversaires eux-mêmes prétendent ne l'avoir jamais méconnue.
.l’ose espérer que les amis des sciences naturelles voudront bien me suivre dans mes étapes depuis le Spilzberg jusqu'au Sahara ; elles comprennent un arc terrestre de 50“ lalitudinaux, savoir, du S0“ .au .‘îO'' degré, de la pointe nord du Spitzberg aux pyramides d'Égypte. Des Kableaux bien divers passeront sous les yeux du lecteur. Puissent-ils lui plaire au moins par leur variété, et lui faire partager des émotions on entrevoir les tableaux qui m'ont ravi dans ma jeunesse et charmé dans l’âge mûr! Leur souvenir allégera le poids de la vieillesse, qui condamne le voyageur à l’imniobililé, image anticipée de 1a fin prochaine du voyage que nous accomplissons tous sur cette terre ; le voyage de la vie.
Montpellier, Jardin des plantes, 25 septembre 18H5.
ÜH. MAIITINS.