I.ES (il.ACIERS DES AI.PES
calcaire du Bornand, poussés jadis par le glacier jusque sur la rive droite de l’Arve.
Au delà de Nangy, la plaine comprise entre le flanc méridional des Voirons et le revers oriental des monts Salèves est semée de blocs de protogine, qui se sont accumulés principalement sur le plateau des Bornes, situé derrière ces montagnes ; mais c’est sur la face orientale des deux Salèves qu’il faut chercher la moraine terminale du glacier de l’Arvc. Malgré une exploitation active qui dure depuis plusieurs années, la croupe arrondie de ces deux montagnes est partout recouverte de ces blocs. Un grand nombre d'entre eux ont pénétré dans la gorge de Monetier; d’autres sont restés suspendus au haut de l’escarpement qui regarde Genève, ou ont été précipités dans la plaine dont cette ville occupe le centre. Près du village de Mornex, situé sur le revers oriental du petit Salève, on trouve aussi des roches polies et des amas considérables de sable, de gravier et de cailloux rayés. Ainsi toutes les preuves de l’ancienne existence d’un glacier sont réunies sur le versant oriental des Salèves, aussi visibles, aussi incontestables que dans la vallée de Chamounix, berceau du glacier gigantesque dont nous avons suivi les traces. Pour lui, les Salèves n’étaient point une barrière infranchissable; il les a dépassés en contournant leurs extrémités, pour jeter ses derniers blocs sur le mont de Sion, renflement mollassique situé au sud de Genève et point de partage des eaux qui se rendent dans le lac Léman ou dans celui d’Annecy. Les blocs de protogine occupent les parties les plus élevées du mont de Sion, et le dernier groupe couronne le sommet d’une colline qui s’élève au-dessous du village de Vers, près de la route de Genève à Chambéry.
Sur les deux versants du mont de Sion, le géologue trouve des blocs erratiques de nature très-variée, et, en se rappelant les montagnes où ces roches forment des massifs considérables, il acquiert la conviction qu'il se trouve au point de rencontre
ANCIENNE EXTENSION
de trois grands glaciers antédiluviens : celui du KliAne, qui remplissait tout le bassin du Léman ; celui de l’Isère, qui débouchait parles lacs d’.\nnecy et du Bourget, et celui de l’Arve, qui, s’iutercalànt entre eux comme un coin aigu, venait se terminer près du village de Vers. L’humble mont de Sion était, comme le dit M. Arnold Guyot, à qui on doit cette belle découverte, le point où venaient converger ces puissants glaciers qui ont si profondément modifié la surface de la plaine comprise entre les Al|)es et le Jura'. Nous ne les suivrons pas tous dans leur parcours, car tous nous présenteraient des particularités analogues à celles du glacier de l’Arve. Traçons seulement à grands traits les limites de l’ancienne extension du ces glaciers.
Le glacier du Rhône prenait naissance dans toutes les vallées latérales qui découpent les deux chaînes parallèles du Valais, et où se trouvent les montagnes les plus élevées de' la Suisse, le Mont-Hose, le mont Cervin, la Jungfrau, le Velan, etc. Ce glacier remplissait le Valaiset s'étendait dans la plaine comprise entre les Alpes et le Jura, depuis le fort l’Écluse, près de la perle du Rhône, jusque dans les environs d'Aarau. C'était le glacier principal de la Suisse ; c’est lui qui a charrié ces blocs innombrables qui couvrent le Jura jusqu’à la hauteur de lOàO mètres au-dessus de la mer. Les autres glaciers n’étaient que de faibles affluents du glacier du Rhône incapables de le faire dévier de sa direction. Ainsi, lorsque le glacier de l’Arve le rencontre sur la crête des Salèves Ou sur les flancs des Voirons, on reconnaît, à la disposition des moraines, que le glacier du Rhône continue sa marche, tandis que celui de l'Arve s’arrête brusquement. De même un fleuve rapide refoule le faible ruisseau qui lui apporte le tribut de son onde.
Les autres glaciers secondaires occupaient le.s principales vallées de la Suisse. Tels étaient le glacier de l’Aar, dont les dernières moraines couronnent les collines des environs de Berne; celui de la Heuss, qui a couvert les bords du lac des Quatre-Can-
LES t'.LACIERS DES ALPES.
tons de hloes arratliés aux cimes du Sainl-flolhard. Celui de la Linlh s’arrêtait ît l’extrémité du lac de Zurich, et la ville est bâtie sur sa moraine terminale. Enfin, celui du llhin, moins étudié que les autres, occupait tout le bassin du lac de Constance, et s’étendait jusque sur les parties limitrophes de l’Allemagne.
Ainsi donc, pendant la période de froid qui a suivi l’apparition de l’homme sur la terre, la Suisse était une vaste mer de glace dont les racines s’enfonçaient dans les hautes vallées des Alpes, tandis que l’escar|5cment terminal s’appuyait sur le Jura. De même, sur le versant méridional de la chaîne, les glaciers descendaient dans lesplaincsdu Piémont et de la Lombardie. Ceux du revers méridional du Mont-Blanc se réunissaient pour former le glacier de la vallée d’Aoste. Sa moraine terminale s’élève comme une digue gigantesque aux environs de la ville d’Yvrt-e : c’est la Serra du Piémont (1). La plupart des lacs de la haute Italie doivent leur existence au-x moraines frontales de ces grands glaciers; en barrant le cours des fleuves, elles les ont forcés à s’étendre sous forme de nappes liquides. Parmi les moraines les plus évidentes, je citerai les trois arcs concentriques qui circonscrivent l’extrémité du lac Majeur près de Sesto-Calende ; celles du lac de Garde ne ^ont pas moins bien ' caractérisées aux environs de Desenzano et de Peschiera. La bataille de Solferino s’est livrée sur ces anciennes moraines ; les Autrichiens en occupaient les pentes. L’homme a ensanglanté de ses fureurs ces coUihes fertiles composées de terrains de transport qui réunissent tous les éléments minéralogiques favorables aux cultures les plus diverses; mais le sang généreux de la France en a fait sortir un arbre plus i)récieiix que tous les fruits de la terre : c’est l’arbre de la liberté, dont les puissants rameaux couvrent déjà l’Italie depuis les Alpes
(1) Voyei, sur ce sujel. Essai sur les terrains superficiels île la vallée du Pû aux environs de Turin, par Ch. Martins et li. G.'ist.aldi (Bulletin de ta Société géohgique de h'rance, 2" série, 1850, t. VII, p, 250).
l)t CLIMAT DE I.EDOyl E r.LAClAlHK.
jusqu’à Viterbc, et depuis Terracine jusqu’à Syracuse, l’n jour sa large cime ne présentera plus de lacune, et Home, souvenir vénérable du moyen âge catholique et de l’antiquité païenne, entrera comme Naples et Florence dans la grande communauté des villes affranchies.
DV CLIMAT DE L’ÉrOOlE tiLAf.lAini:.
Lorsque l’imagination se représente tous les pays qui environnent les Alpes ensevelis sous la glace à la distance de plusieurs myriamètres, elle frémit, pour ainsi dire, à l’idée du froid épouvantable que suppose ce développement prodigieux des glaciers alpins. Il semble que les climats de la Sibérie n’offrent rien d’assez rigoureux pour ex|)liquerre.\islcnce permanente de ce manteau de glace étendu sur des contrées qui jouissent maintenant d'un climat tempéré. Il est facile de montrer combien ces idées sont exagérées.
F.n effet, ce que nous avons dit ^ur la transformation de la neige en glace par des fusions et des congélations répétées doit faire comprendre qu’il ne saurait y avoir de glaciers avec un climat d’une rigueur extrême, tel qffe celui du nord de l’Asie. Le Spitzberg, qui réalise au plus haut degré la conception d’un pays envahi par les glaciers, puisqu’ils descendent partout jusque dans la mer, a une température moyenne de 8 degrés centigrades au-dessous de zéro; celle de l’été est de 2°,A au-dessus. L’Islande, où les glaciers s’arrêtent au rivage de la mer, mais ne le dépassent pas, comme ceux du Spitzberg, présente dans scs différents points une température moyenne comprise entre zéro et + k°. Nous pouvons d’ailleurs, à l’aide d’un calcul fort simple, nous former une idée du climat qui a pu amener les glaciers du Mont-Blanc jusqu’aux bords du lac de Genève. La température moyenne de cette ville est de 9*, 16. Sur les montagnes environnantes, la limite des neiges perpé-
CH, MARTISS. 17
LKi< r.l.ACIKKS 1)KS ALFKS.
lucllf's SP trouve, comme nous l’avons vu, h 2700 iiuMres audessus de la mer. Les grands glaciers de la vallée deChamounix descendent à 1550 mètres au-dessous de cette ligne. Cela posé, supposons que la température moyenne de Genève s’abaisse de It degrés seulement, et devienne par conséquent 5*,16. Le décroissement de la température avec la hauteur étant d’un degré pour 188 mètres, la limite des neiges éternelles s’abaissera de 750 mètres, et ne sera plus qu’à 1950 mètres au-dessus de la mer. On .acconiera sans difficulté que les glaciers de Chamounix descendraient au-dessous de cette nouvelle limite d’une quantité au moins égale à celle qui existe entre la limite actuelle et leur extrémité inférieure. Or, actuellement, le pied de ces glaciers est à 1150 mètres au-dessus de l’Océan ; avec un climat plus froid de à degrés, il sera à 750 mètres plus bas, c’est-à-dire au niveau de la plaine suisse. .Ainsi donc l’abaissement de la ligne des neiges éternelles suffirait pour faire arriver les glaciers de Chamounix jusqu’à Genève. Mais il ne faut pas oublier qu’un glacier descend d’autant plus bas, que le cirque d’où il j)rovieut est plus vaste; or, des glaciers ayant pour bassin d’alimentation toutes les vallées et toutes les gorges élevées au-dessus de 1950 mètres de hauteur descendront, par cela seul, beaucoup plus bas qu’auparavant. Ainsi, l’action réunie de ces deux causes, l’abaissement de la ligne des neiges éternelles et l’agrandissement des cirques, causes dont chacune, prise isolément, suffirait pour expliquer rancienne extension des glaciers, nous fait très-bien comprendre comment celui de l’Arve a pu jadis s’avancer jusqu’aux environs de Genève. N’oublions pas que cette extension a été l’œuvre d’une longue suite de siècles dont le nombre nous est, pour ainsi dire, révélé par ces millions de blocs que le glacier a lentement et successivement charriés du pied du Mont-Blanc jusqu’aux bords du lac Léman.
Le climat qui a favorisé ce développement prodigieux des glaciers n’a rien dont nous ne puissions nous faire une idée
ni' CUMAT DF. 1,’ÉPOQVK (il.ACIAlRE. 25»
fort exacte : c’est le climat d’üpsali (Je Stockholm, de Christiania et de la partie septentrionale de l’Amérique dans l’État de New- York. Les géologues, qui n’hésitent pas à élever de 10 à 15 degrés les températures moyennes des zones froides ou tempérées, pour expliquer la présence dans le sein de la terre de fougères tropicales ou d’animaux des pays chauds, auraient mauvaise grûc.e, ce me semble, ii s’effaroucher de celte altération de la température moyenne annuelle, parce que le changement proposé se fait dans un autre sens, et que le thermomètre descend au lieu de monter. Si l’on accorde que le climat d’une portion du globe a pu changer, il est aussi légitime de supposer qu’il s’est refroidi que d’admettre qu’il s’est réchaufté. Diminuer de 5 degrés la température moyenne d’une contrée pour expliquer une des plus grandes révolutions du globe, est, à coup sùr, une des hypothèses les moins hardies que la géologie se soit permises.
Discuter les causes qui ont produit cet abaissement de température, indiquer les changements géologiques ou météorologiques qui ont amené cette longue période de froid, me parait une tentative tout à fait prématurée. Il faut, avant tout, dresser la carte de l’ancienne extension des glaciers ; or, c’est à peine si elle est ébauchée pour les Alpes, les Vosges et les montagnes de l’Kcosse. D’anciennes moraines existent dans les Pyrénées, l’Altaï, le Caucase et r.\llas; mais personne n’a encore entrepris la topographie des glaciers qui les ont poussées devant eux. La Suède, la Norvège, le Danemark, la Finlande, le nord de l’.Amérique, étaient couverts de grandes nappes de glace, dont la limite méridionale reste encore à déterminer. Que dire, par conséquent, de positif sur les causes d’un phénomène dont nous ignorons l'étendue'? N’imitons pas nos prédécesseurs, dont la brillante imagination appuyait les généralisations les plus hardies sur la base fragile de quelques faits isolés et incomplets. Toutes ces œuvres hâtives sont destinées h péri*". La sc'encc