‹ Du sublime et des héros de Corneille \Chapitre 1 sur 1 · Du sublime et des héros de Corneille \ · texte numérisé non relu

Du sublime et des héros de Corneille \

Demandez aux critiques quel est le caractère du génie de Corneille; et tous vous répondront que c'est le sublime, et que jamais poète n'excella comme Corneille à représenter l'héroïsme et à provoquer l'admiration. Sur ce point, Boileau est d'accord avec Saint-Evremond; MM. Guizot, Nisard et Sainte-Beuve avec Laharpe. Mais dès que l'on quitte les généralités, le dissentiment commence ; les uns font une gloire à Corneille d'avoir inventé et supérieurement manié un nouveau ressort dramatique ; les autres , s'ils osaient dire toute leur pensée, ne seraient pas loin de soutenir que le père de notre théâtre a plutôt composé des poèmes surprenants que de belles tragédies , et d'étendre à toutes ses œuvres ce jugement étrange de Dacier sur Polyeucle, que le sujet n'en est point fait pour la scène. En effet, que veut dire Boileau, lorsqu'après avoir reconnu que Corneille a inventé un genre de tragédie inconnu à Aristote, il ajoute malignement : « Il n'a point songé, comme les poètes de l'ancienne tragédie, à émouvoir la pitié et la terreur , mais à exciter dans l'âme des spectateurs, par la sublimité des pensées et par la beauté des sentiments, une certaine admiration, dont plusieurs personnes, et les jeunes gens surtout, s'accommodent souvent beaucoup mieux que des véritables passions tragiques? » Laharpe est encore plus mal d'accord avec lui-même. Il reconnaît

que Corneille a fait vibrer une nouvelle corde dramatique en remuant une passion jusqu'alors négligée; il approuve l'heureuse audace de cette innovation; il trouve même d'excellentes raisons contre ces gens difficiles qui jugent l'admiration un sentiment trop froid pour le théâtre; mais suivez ses appréciations, et vous verrez qu'il s'en tient, en général, à l'ancienne Poétique, qui n'admet que la terreur et la pitié comme passions théâtrales. Aussi passe-t-il avec une légèreté scandaleuse sur Polyeucte, ne comprend-il point Nicomède et méprise-t-il Don Sanche d'Aragon. C'est bien là le même homme qui veut bien consentir qu'on ne bannisse point de la scène Horace et Cinna, « ces vieux monuments, sublimes dans quelques parties et imparfaits dans l'ensemble, qui appartiennent à la naissance des arts. » Le grand poète paie ainsi la rançon de son esprit créateur : suivant moins des règles arbitraires que la pente de sa sublime nature, il a eu le malheur de déranger des théories convenues; et l'on met en question s'il a eu le génie de l'art dans lequel il a excellé.

Voyons d'abord ce qu'il y a de fondé dans les reproches qu'on lui adresse, et dans quelles limites il a réellement innové; nous tâcherons ensuite d'expliquer et la nature de son sublime et les sources où il l'a puisé.

Le fait qui trouble les critiques et qui les met en guerre ou avec eux-mêmes, ou les uns avec les autres, nous paraît constant. Corneille a outrageusement passé par-dessus les règles d'Aristote. Le philosophe, généralisant la pratique des Grecs et surtout d'Euripide, qu'il appelle le plus tragique des poètes, n'a signalé que la pitié et la terreur comme passions fondamentales de la tragédie. Or Corneille en fait un si médiocre usage, qu'il faut y regarder de très près pour voir quelle place il leur laisse dans ses compositions. Non seulement la plupart de ses tragédies se terminent par un dénoûment heureux, mais on éprouve rarement dans le courant de l'action des craintes à vous serrer le cœur, ou une compassion à vous tirer des larmes; et pourtant l'intérêt se soutient. L'esprit est toujours attaché, et si l'âme n'est point agitée par des spectacles déchirants, elle est souvent ravie

hors d'elle-même par des émotions plus élevées, quoique non moins saisissantes et non moins profondes, qui vous prennent tout entier sans vous troubler. On est tout occupé des bravades et de l'intrépidité ironique de Nicomède, de la fierté un peu romanesque de don Sanche , de la magnanimité de César, du deuil religieux de Cornélie. Si donc l'on s'attendrit (car l'admiration a aussi ses attendrissements), ce n'est point pour les dangers que courent ces personnages ni pour les malheurs qui les frappent. Emilie, Cinna, Auguste, n'excitent pas en nous des alarmes ni des douleurs bien sensibles. Y a-t-il pourtant beaucoup de spectacles plus grands et qui captivent davantage? Lorsque Curiace et Horace marchent si résolument au combat, est-on vivement touché de leurs périls ou de la désolation de Camille et de Sabine? Otez ces dangers, ôtez le désespoir de ces deux femmes (1); le pathétique, sans doute, disparaît. Mais ce qui le constitue, c'est le patriotisme farouche d'Horace opposé au patriotisme non moins ferme, mais plus humain, de l'amant de Camille ; c'est l'attendrissement muet, mêlé à la fermeté romaine du vieillard qui envoie son fils et son gendre faire l'un contre l'autre leur sanglant et triste devoir. Qui donc enfin aurait l'âme assez basse pour se sentir ou affligé ou consterné du martyre de Polyeucte, quand ce héros chrétien voit avec tant de constance et d'enthousiasme la mort qui doit lui ouvrir la gloire et la félicité infinies ? Corneille n'a porté la pitié et la terreur jusqu'au point où elles sont des passions tragiques que dans le Cid et dans Rodoyune. Encore les larmes que nous' donnons à l'amour de Rodrigue et de Chimène sont-elles tempérées par l'admiration de leur héroïsme, comme la terreur est dominée par l'élonnement que nous cause la fureur forcenée de Cléopâtre , s'empoisonnant ellemême pour engager son fils et Rodogune à boire la coupe fatale.

(1) Laharpe décide que ces deux femmes ne servent essentiellement à rien. A rien, en effet, qu'à rendre pathétiques les rôles d'Horace et de Curiace. Comment Laharpe n'a-t-il pas vu que l'invention la plus heureuse de cette pièce, malgré de graves défauts d'exécution, est précisément l'opposition des affections domestiques et des sentiments patriotiques?

Que s'il n'y a de passions vraiment tragiques que la terreur et la pitié, il faut conclure avec les commentateurs d'Aristote et avec les critiques qui les ont suivis, que Corneille, en travaillant pour le théâtre, en a méconnu les conditions les plus indispensables et les plus élémentaires. Dure sentence, et qui, selon moi, ferait peu d'honneur à Aristote, s'il l'eût portée! Mais l'aurait-il portée? 11 n'avait point ce dogmatisme tout spéculatif qui a été si longtemps la manie des critiques français; et je m'assure qu'avec sa pénétration et son étendue d'esprit, qu'avec sa méthode si religieuse d'observation et d'analyse, s'il eût rencontré un théâtre tel que celui de Corneille , il aurait élargi sa théorie plutôt que de condamner, de son autorité privée et sans autre forme de procès, des pièces qui avaient attaché, étonné, enlevé les spectateurs.

Qu'est-il besoin d'ailleurs de suppositions ? Puisque certains critiques veulent des exemples anciens pour se tranquilliser la conscience sur les chefs-d'œuvre modernes, la tragédie grecque est là qui donne raison à Corneille contre Boileau et tous ceux qui en appellent de leur plaisir et du génie à l'autorité. Elle prouve péremptoirement deux choses: la première, que le sublime est un élément essentiel de la poésie tragique comme de toute grande poésie; la seconde, que les Grecs n'ont pas ignoré tout à fait l'admiration comme ressort dramatique.

Et d'abord, si l'on veut examiner sans parti pris les pièces d'Eschyle et de Sophocle, on se convaincra bientôt que le sentiment de l'admiration ou de l'étonnement s'y mêle sans cesse à la terreur et à la pitié. C'est par là surtout que la tragédie n'est pas seulement un spectacle, mais encore un genre de poésie. En effet , le poète a une plus haute mission que de nous inspirer de vaines émotions de compassion ou de crainte sur des événements imaginaires. 11 doit élever l'âme, agrandir l'imagination, exciter ou ranimer en nous tous les sentiments et toutes les facultés qui sont l'honneur de notre nature, mais qui, faute d'usage et d'aliment, s'éteindraient peu à peu dans le train vulgaire de la vie. S'il nous fait descendre en nous-mêmes, ce n'est point pour

nous ramener par un retour égoïste à notre triste moi de tous les jours, en ne nous attachant qu'à nos propres misères dans les dangers et les malheurs des grands personnages ; c'est pour nous faire pénétrer jusqu'au tnoi universel et idéal, c'est-à-dire jusqu'à l'humanité même avec sa grandeur et son néant. Aussi a-t-il soin de n'étaler sur la scène que des catastrophes extraordinaires, que des personnages au-dessus de la foule par leurs sentiments comme par leur fortune. Que le drame, réduit à son essence propre et à TefTet théâtral, puisse se contenter de nous faire trembler ou pleurer; que, dénué du sublime, il réussisse encore à émouvoir, à ébranler, à torturer le cœur par l'espèce particulière d'illusion qu'il produit : cela se conçoit. Mais le grand et le merveilleux, ce qui étonne, ce qui enthousiasme, ce qui transporte, ce qui élève et abat à la fois l'imagination par la vive idée d'une force et d'une vertu plus qu'humaines; en un mot, le sublime est de l'essence même de la poésie tragique; et plus la tragédie tend à s'en passer, plus elle s'abaisse et se renie; son abdication serait d'y renoncer entièrement. D'où vient, par exemple, l'incontestable infériorité d'Euripide, comparé à Eschyle et à Sophocle? Uniquement du défaut de grandeur. Car, cette partie exceptée, il a toutes sortes d'esprit, et du meilleur.

Les moyens de produire l'admiration sont très différents, mais il faut que la tragédie l'excite, et Sophocle ni Eschyle n'y manquent jamais. L'énormité des crimes et des malheurs, l'étrangeté grandiose ou terrible du spectacle, un héroïsme et des personnages surhumains, des images et des souvenirs gigantesques; Œdipe plongé dans un abîme de douleurs inouïes ou disparaissant au milieu des foudres et des éclairs dans une mystérieuse apothéose; le chœur des Euménides chantant et dansant une ronde infernale autour du malheureux Oreste; Hercule dévoré jusqu'à la moelle des os par le poison du sang de Nessus, et opposant à l'horreur de ses souffrances la gloire des travaux dont il a étonné les hommes et les Dieux ; l'ombre de Darius sortant de son tombeau pour unir en quelque sorte dans ses regrets et dans ses pressentiments prophétiques ses désastres et ceux de son

fils, Marathon et Salamine; le ciel et les enfers sans cesse mêlés à la terre: il n'y a rien qui étonne l'audace des tragiques, rien qu'ils n'emploient pour frapper et pour élever les esprits. Croire et dire que Corneille a le premier cherché l'admiration, ce n'est pas seulement se tromper et tromper les autres, c'est encore méconnaître la poésie tragique.

Quelle serait donc la nouveauté qu'il aurait hasardée d'instinct? C'est d'avoir fait dominer le sentiment de l'admiration sur tous les autres, d'avoir transformé un ornement nécessaire en ressort principal; et tandis que l'admiration n'était, en général, pour Eschyle et pour Sophocle que le tempérament poétique de la pitié et de la terreur, de n'avoir employé ces deux dernières passions que comme auxiliaires de l'impression du sublime, juste autant qu'il était nécessaire pour qu'on ne demeurât point insensible et froid au sort de ses héros. Mais surtout il a négligé tous les autres moyens de produire ce sentiment pour ne s'attacher qu'à la grandeur morale des caractères. Certes, la modification était profonde et l'innovation périlleuse. Il fallait une singulière chaleur d'âme pour soutenir l'intérêt dramatique par une impression qui paraît passer si rapidement. Mais que la chose fût ditficile ou non , il n'importe. Toute la question est de savoir si Corneille a réussi , s'il y a dans ses tragédies une action véritable, et si cette action intéresse et passionne. Les partisans de la tradition ne l'entendent pas ainsi. Corneille a substitué l'admiration aux vraies passions tragiques: il a donc, qu'on l'avoue ou non, corrompu la tragédie plutôt qu'enrichi son domaine. Or, c'est ce qu'il faut nier avec force, au nom de la tradition même, mais de la tradition puisée dans les exemples des Grecs et non dans la seule Poétique d'Aristote.

M. Barthélémy Saint-Hilaire avance que le sublime cornélien n'était pas étranger à la scène antique, et je ne crois pas difficile de prouver qu'il a raison. Si la tradition nous apprend quels frémissements et quelle anxiété s'élevaient dans le public, quand Mérope levait la hache sur son fils qu'elle ne connaissait pas et qu'elle prenait pour l'assassin

de ce même fils, elle nous parle aussi des applaudissements, des cris et des admirations qui remplissaient tout le théâtre au moment où Oreste et Pylade répondaient tous les deux au roi Thoas , qui cherchait le fils d'Agamemnon pour le faire périr: Ego siim Orestes. N'y eût-il que des scènes de ce genre (et elles sont nombreuses dans la tragédie ancienne), elles suffiraient pour justifier pleinement l'innovation de Corneille. Mais il y avait des pièces entières dont le principal intérêt consistait dans la force et la sublimité des sentiments. Quel plus fier exemple de fermeté indomptable que Prométhée attaché sur son rocher de douleur pour avoir fait du bien aux hommes, souffrant tous les maux qu'il a prévus pour récompense de ses bienfaits , ne laissant pas échapper une pai'ole de repentir au milieu de ses plaintes lamentables, et bravant avec l'ironie du mépris et de la haine le messager et les menaces du tyran des dieux? Je me trompe fort, ou les Athéniens étaient plus frappés de ce courage inflexible qu'émus de pitié par les lamentations du demi-dieu enchaîné, ou qu'épouvantés par le coup de tonnerre qui met fin à la tragédie et aux bravades du Titan. On peut avouer qu'il y a une naïveté touchante dans les pleurs d'Antigone, lorsque, traînée au supplice, elle regrette sa vie sitôt terminée , la douce lumière du soleil et sa jeunesse, qui, au lieu d'un jeune époux, va être fiancée à Pluton. Mais qu'est-ce que cette compassion un peu banale chez les tragiques grecs à côté de l'héroïsme de cette jeune fille ? Née, comme elle le dit, « pour s'unir à l'amour et non pas à la haine » (1), elle brave les ordres sacrilèges de Créon et choisit de périr d'une mort cruelle pour obéir aux saintes lois des dieux souterrains, plutôt que de vivre heureuse et dans les honneurs en pliant sous la tyrannie d'un mortel. Voilà, je n'en doute pas, ce qui fesait le principal pathétique de cette tragédie de Sophocle.

Quand donc Boileau accusait Corneille d'avoir quitté les traces des anciens, il oubliait ces exemples et d'autres qu'il

(1) Vers de notre vieux tragique Garnier :

Je m'unis à l'amour et non pas à la haine.

serait superflu de citer, pour ne s'en tenir qu'aux préceptes étroits d'une Poétique. Non, Corneille ne dérogeait pas aux lois et à la nature de la tragédie en donnant une longue suite de frères et de sœurs à l'Antigone de Sophocle et au Prométhée d'Eschyle. Il ne faisait que pratiquer constamment ce que ses devanciers avaient essayé quelquefois avec tant de bonheur.

Il y a, à la vérité, une différence profonde. Jamais il n'a mis ses héros aux prises qu'avec des douleurs morales, tandis que les souffrances physiques ont une grande part dans le tragique des Grecs. Est-ce donc là un si grand désavantage? Je ne dirai pas avec M. Cousin qu'Eschyle , Sophocle et Euripide ne balancent pas le seul Corneille. Il suffit pour sa gloire qu'il soit au moins leur égal et qu'il ne le cède à personne en originalité comme en grandeur. Il a créé un pathétique nouveau, celui des luttes de Tàme avec ellemême entre le devoir et la passion. Mais ce n'est pas assez dire. Car on pourrait trouver chez les anciens d'illustres exemples de ces combats intérieurs ; et pour ne point citer la Médée d'Apollonius et celle d'Ovide, quoi de plus beau dans ce genre, que Phèdre mourant pour ensevelir avec elle la honte de son amour , ou que Didon s'engageant par de terribles serments à demeurer fidèle aux mânes de Sichée, résistant aux inspirations de son cœur et cherchant dans les entrailles des victimes « sa raison égarée? » Les luttes morales que peint Corneille, comme l'a finement observé M. Cousin, sont, en général, celles du devoir et d'une passion généreuse. Rodrigue a l'âme violemment partagée entre les lois de l'honneur domestique et sa tendresse si pure et si légitime pour Chimène. Pauline s'immole sans cesse à ses devoirs de fille ou d'épouse, soit qu'elle se force à voir Sévère pour condescendre aux lâches terreurs de Félix, soit qu'elle se prive de la présence de cet amant toujours adoré, soit qu'elle le prie de s'employer en faveur de Polyeucte. Auguste fait taire les plus justes ressentiments et son ardeur de vengeance pour faire grâce à son assassin et pour rester maître de lui-même comme de l'univers. Héraclius fait violence à l'horreur qu'il ressent de passer pour fils de Phocas

afin de sauver Martian et de lui témoigner sa reconnaissance et son amitié. Partout le combat du devoir et des sentiments les plus généreux ou les plus permis; partout le triomphe de la magnanimité sur les entraînements les plus doux ou les plus terribles du cœur.

C'est par un reste d'imitation et de mauvaise habitude que les héros de Corneille parlent encore des appas et des beaux yeux de leurs maîtresses. Les sens ne sont pour rien dans l'amoui' de Rodrigue et de Chimène, de Sévère et de Pauline. Tout, dans la passion aussi bien que dans le devoir, se passe dans la région la plus haute de l'âme. La sensation a disparu avec ses orages; il ne reste plus qu'un sentiment pur et fort qui laisse toujours l'âme maîtresse d'elle-même, et qui vient souvent au secours du devoir, même lorsqu'ils sont l'un et l'autre en conflit. Rodrigue se décide à venger son père sur le père de Chimène par cette considération, qu'un homme sans honneur ne la mériterait pas et qu'il doit conserver son estime s'il perd -son amour. Sévère intervient pour sauver son rival afin de répondre par son grand cœur au grand cœur de Pauline. Aussi n'y a-t-il guère dans Corneille de ces luttes passionnées et déchirantes qui troublent la raison du spectateur tout en larmes. On est touché, sans doute; mais ce n'est point une de ces pitiés molles qui ne s'adressent qu'à la partie pleureuse de notre âme et qui ne remuent en nous que la chair et le sang; c'est une pitié pleine et généreuse, qui nous prend par toutes les parties de notre être spirituel, par le cœur, par l'imagination, par la raison , à l'exclusion de ce qui n'est qu'émotion et faiblesse du corps. L'attendrissement naît de l'admiration, et l'admiration s'accroît par l'attendrissement. Certes, ce n'est pas à Corneille que Cicéron aurait reproché d'amollir les âmes, et Platon de les corrompre.

Suis-je parvenu à définir notre poète? Je vois bien que le beau moral est le principe du pathétique et du sublime cornéliens. Mais il ne me paraît pas que ce sublime et ce pathétique résultent principalement des combats intérieurs que je viens d'expliquer. Ces crises violentes et rapides en sont une partie, sans doute, et même la partie la plus appa-

rente; et c'est pourquoi les critiques s'y sont surtout attachés. Corneille est tout entier pour eux dans l'opposition de la passion toujours vaincue et du devoir toujours triomphant. Que l'on considère, cependant, que ces crises sont et doivent être très courtes, parce que notre poète fait la volonté et le devoir tellement fermes, que les hésitations ne peuvent être de longue durée ; et l'on conviendra qu'il faut quelque chose de plus que des luttes d'un instant pour produire le sublime des Horaces, de China et de JPolyeucte. Je trouve, en général, plus d'élan et de spontanéité que d'etïort dans les héros de Corneille. Souvent la lutte intérieure n'existe pas, ou, ce qui revient au même, n'est point sensible, de sorte que le spectateur peut la deviner, mais qu'il ne la voit point se développer et s'étaler sous ses yeux. C'est comme d'Assas, sentant les baïonnettes ennemies sur sa poitrine et criant sur-le-champ: A moi! d'Auvergne! Il a vu le danger par une intuition rapide; et plein des sentiments de l'honneur militaire, il n'a pas besoin de penser longtemps ni de délibérer avec lui-même pour jeter le cri qui doit le perdre, mais qui doit sauver ses compagnons d'armes. Je retrouve la même soudaineté de caractère et de résolution dans la plupart des héros cornéliens. Don Sanche, soldat de fortune, élevé par son courage et par la faveur d'Isabelle au niveau des plus nobles et des plus grands de la Castille , amoureux et aimé de deux reines, redoute plus que la mort la découverte de son obscure naissance; mais lorsqu'arrive le pauvre vieux pêcheur dont il se croit le fils, il n'hésite pas un moment : il tombe dans ses bras en présence de la cour étonnée ; il s'indigne qu'on traîne en prison le vieillard comme un imposteur; « il crie à pleine voix qu'on lui rende son père, » et avec la même fierté impétueuse qu'il provoquait les comtes, ses rivaux, à un combat singulier, il se proclame à la face de tous et en présence des deux reines :

Sanche, fils d'un pêcheur et non point d'un infâme.

Le spectateur devine et sent bien l'âpre et poignante souffrance qui est au fond de ce cœur orgueilleux; mais si profonde qu'elle soit, elle n'arrête pas un instant le cri de la

piété filiale; et si elle transpire au dehors, ce n'est que par l'emportement même avec lequel don Sanche crie sur les toits ce qu'il voudrait voir caché au plus profond des abîmes. C'est toutefois ici la lutte de deux sentiments contraires qui, bien que renfermée au dedans, fait le pathétique de la situation et le sublime des aveux du héros. Mais elle est nulle et l'on ne peut même pas la supposer dans Polyeucte, dès qu'il est devenu chrétien. S'il s'émeut à la vue des douleurs vertueuses de Pauline, c'est d'un attendrissement tout chrétien, tout de charité, qui n'ébranle en rien sa volonté enthousiaste; son cœur n'a point d'assauts à soutenir, de combats à donner contre lui-même. Nous ne voyons point en lui de ces flux et de ces reflux de sentiments, si émouvants pour le spectateur, parce qu'il y reconnaît ses propres angoisses dans les grandes occasions de la vie : Polyeucte est élevé et plane victorieusement au-dessus de ces tempêtes intérieures qui peignent si bien et notre force possible et nos faiblesses trop effectives; et c'est précisément cette constance et cette sérénité dans l'enthousiasme qui charme et confond l'imagination.

Je ne conseillerais, sans doute, à aucun poète dramatique de tenter ces routes sublimes et si peu battues, où la foule ne peut vous suivre qu'autant que vous avez la force de l'y transporter. Les alternatives de crainte et d'espérance , de douleur et de joie, de tendresse et de fureur^ qui résultent du choc des passions, sont des voies plus sûres pour arriver à l'effet théâtral: là-, le public est de plain-pied avec le poète et peut le suivre sans efl'ort. Mais si l'on ne peut espérer de Corneilles, si ce grand homme, comme le dit M. Barthélémy Saint-Hilaire, « est resté sans héritier comme il était sans modèle, parce que l'âme ne se transmet point et demeure le bien éternel et exclusif de celui à qui Dieu l'a donnée (1) : » on ne saurait trop recommander l'étude at-

(1) Dans cette excellente page de son introduction à laPoe'tique d'Aristote, l'auteur relève une singulière assertion de Boileau : « Boileau se trompe étrangement quand il croit (dans sa lettre à Perrault) que Corneille a pris ses plus beaux traits et ses plus grandes idées dans Tite-Live, Dion Cassius, Plutarque, Lucain et Sénèque. Corneille n'a rien puisé de ses beautés qu'en lui seul , et son inspiration n'est venue que de son

tentive de ses caractères absolus, si peu conformes à la règle d'Aristote , « que les personnages de la tragédie ne doivent être ni complètement bons, ni complètement méchants. » Car il me paraît impossible que les esprits ne prennent pas dans ce commerce intime un peu de la fière élévation du modèle, et qu'il n'en passe point quelque chose dans les œuvres.

C'est d'idéal surtout que nous avons besoin dans nos sociétés égalitaires et trop occupées des petites choses et des labeurs de la vie quotidienne. Corneille est un des rares génies qui aient su toucher aux plus hautes cimes de l'idéal et qui aient eu assez de puissance pour nous y entraîner un moment avec eux. Il semble avoir été donné au monde pour montrer que la vertu n'est pas seulement le plus noble des spectacles, mais qu'elle est capable de toucher par elle seule et par l'aspect de sa seule beauté; que les émotions qu'elle nous procure ne sont ni moins fortes ni moins profondes que celles des passions déchaînées les unes contre les autres ou contre le devoir ; et qu'elle a enfin dans son fonds propre assez d'éclat pour frapper et éblouir l'imagination, assez de chaleur pour échauffer les âmes. Cornélie, Polyeucte, Nicomède, don Sanche, don Diègue et le vieil Horace n'émeuvent que par la grandeur de leur héroïsme; et toutefois ils ne produisent pas un moindre effet que Rodrigue, que Chimène et que Pauline. C'est qu'ils représentent les plus grandes choses qui font battre le cœur des hommes, l'honneur, la .loyauté, la foi, la liberté et le patriotisme, et qu'ils les représentent passionnément et avec transport, mais simplement, naturellement, sans avoir besoin de se forcer ni de se guinder pour se tenir à cette hauteur plus qu'humaine. Ils sont tellement-identifiés avec les sentiments dont ils nous offrent l.'idéal qu'ils ne conçoivent pas qu'on puisse penser, sentir et agir autrement qu'ils font: « Quoi! vous me pleureriez, mourant pour mon pays?» Leur volonté, comme leur cœur, a la soudaineté irrésistible de l'instinct. Tout l'art du

âme. Shakspeare a fait aussi des emprunts aux historiens de l'antiquité, mais il n'en a point tiré de pareils trésors, qu'on ne prend jamais dans les autres et qu'on trouve uniquement en soi. »

poète paraît se borner à trouver des circonstances favorables au déploiement de ces forces vives, toujours prêtes à s'élancer au moindre appel ; et alors le sublime et le pathétique coulent à flots comme d'une source trop pleine et qui déborde avec impétuosité. Je ne sais quels mots employer pour caractériser ces âmes que Corneille a créées de son souffle puissant, et la plénitude d'héroïsme dont il les a douées. Qu'un poète donc le fasse à ma place :

Igneus est ollis vigor et coelestis origo.

Corneille, c'est le spiritualisme transporté de la philosophie et de la religion au théâtre, mais le spiritualisme à la fois le plus exalté et le plus sévère , plus voisin de sa source divine que de cette terre à laquelle il ne tient et ne touche que par ses extrémités.

Qu'est-il besoin de justifier l'admiration produite par de tels moyens, je veux dire par la sublimité des pensées, par la beauté des sentiments et par la grandeur des caractères? Si Corneille cherchait à nous surprendre par des bizarreries, par de grands mots, par des antithèses étranges et vides de sens, oif comprendrait la remarque de Boileau qui semble le comparer à Sénèque et à Lucain. Corneille n'échappe pas toujours à ce défaut, même dans ses bonnes pièces, mais alors il n'est point Corneille. Rien n'est plus simple que son sublime; il le tire ordinairement non des figures de mots et des artifices du langage, mais des idées les plus élémentaires qui forment le beau moral; et son expression, toute populaire dans le tour comme dans les mots, n'a guère d'éclat que par son exactitude et sa concision. Chaude, mais peu colorée, elle est conforme à l'habitude d'esprit de ses héros qui ont plus d'âme que d'imagination; elle n'étincelle que par ses brusques fiertés. Qu'a-t-on dès lors à redire contre l'admiration que le poète excite et qui est toute morale comme son objet, si ce n'est qu'Aristote n'en a point parlé? Tout ce qui émeut fortement et profondément, non point la pitié et la terreur, comme le dit la Poétique, mais, en général, la sympathie, comme le dit le bon sens avec la nature, peut devenir un ressort dramatique. 11 ne s'agit que de savoir l'employer. Qu'on regrette, si l'on veut, que Corneille ait

fait de l'admiration un usage trop exclusif; qu'on demande plus d'intérêt et d'action que dans Pompée, plus de naturel et de sensibilité dans les rôles de femmes que dans Horace, plus de sujets sérieux d'espérer et de craindre que dans Nicomède, j'y consentirai volontiers. Et quel est donc le poète qui ne laisse rien à désirer? Mais Corneille n'en avait pas moins autant le droit de prendre l'admiration pour ressort principal de son théâtre, qu'Eschyle la terreur, ou Euripide la pitié.

Je ne m'attacherai point à l'analyse de cette passion, quoique cela en valût peut-être la peine. Car il n'y a pas de défaut pire et plus commun dans la critique littéraire que les mots mal définis. Mais peut-être arriverai-je au même résultat en commentant le jugement classique de Labruyère. « Corneille, nous dit-il, nous assujettit à ses caractères et à ses idées;... il peint les hommes comme ils devraient être;.., il y a plus chez lui de ce qu'on admire et de ce qu'on doit imiter;... il élève, il étonne, il maîtrise, il instruit;... l'on est plus occupé aux pièces de Corneille; l'on est plus ébranlé et plus attendri à celles de Racine. Corneille est plus moral; Racine plus naturel. » Il y a dans cet éloge beaucoup de mots qui pourraient être un blâme, pour peu qu'on voulût mal les entendre; il y en a d'autres qui ne sont exacts qu'à demi. « Corneille nous assujettit à ses caractères et à ses idées. » Sans aucun doute; mais pourquoi? Est-ce simplement parce qu'il « manie ce qu'il y a de plus noble et de plus impérieux dans la raison ? » Cela me semble possible à un orateur qui a le loisir de donner un juste développement à ses idées , mais bien difficile à un poète qui doit courir avec l'action. Si Corneille semble nous assujettir à ses caractères , c'est qu'en général ces caractères sont bien posés , et que dès les premiers mots on sait ce qu'ils sont, l'idée qui les passionne et les possède. Voyez don Diègue, voyez Polyeucte, voyez le vieil Horace. Ils se saisissent aussitôt et fortement de l'imagination, parce qu'eux-mêmes ils s'appartiennent moins qu'ils n'appartiennent à leur honneur ou à leur devoir. Or, comme nous ne nous sentons pas moins liés qu'eux par ce qui les lie (c'est là le propre des

n choses morales\ il n'est pas étonnant que nous soyons assujettis non pas aux fantaisies du poète, fussent-elles des fantaisies de génie , mais à des conceplions qui sont aussi les nôtres et dont ses personnages ne sont que d'illustres représentants. Rien n'est plus simple au fond , et par suite plus universel que les idées sur lesquelles de tels caractères sont fondés; et le dernier homme du peuple pense ou sait, aussi bien que les héros de Corneille, que l'honneur nous doit être plus précieux que nos plus chères affections; qu'il faut aimer et défendre son pays; que c'est une lâcheté de trahir la vérité et sa foi. Corneille ne fait que réaliser et mettre en action ces maximes vulgaires, mais si peu suivies. Voilà pourquoi il nous maîtrise si souverainement. C'est que la loi, devant laquelle toute âme s'incline et plie instinctivement avec respect , parle par la bouche et s'exprime par les actions de ses personnages. Aussi j'effacerais cette ligne de Labruyère : « Corneille est plus moral , Racine plus naturel. » Caria vertu est aussi naturelle, quoique plus rare, que l'amour, que la haine, que la vengeance, en un mot' que les passions douces ou violentes. « Amis de la vertu plutôt que vertueux, » nous avons tellement conscience de la dignité originelle et de la noble fin de notre nature, que toute action généreuse a naturellement le privilège de nous émouvoir. L'éclat de la vertu perce l'endurcissement des cœurs; il les ébranle d'une secousse aussi irrésistible que soudaine; et plus le coup est vif et profond, plus nous sommes ouverts à un attendrissement dont notre cœur se sait gré et dont il est fier, loin de chercher à s'en défendre. On aurait une triste opinion de l'àme assez dure et assez basse pour ne pas se sentir, je ne dis point transportée, mais profondément remuée par les adieux du vieil Horace à son gendre et à son fils, par la voix généreuse de don Diègue rencontrant et embrassant Rodrigue qui a rétabli l'honneur de sa race, et par ce transport de charité attendrie, il fau- r, drait dire amoureuse, avec lequel Polyeucte, à l'aspect/de I "^^ ^^'^^^ Pauline, tombe à genoux et crie au Seigneur: /

Seigneur, de vos bontés il faut que je l'obtienne.

On peut donc accorder à Labruyère que Racine touche et

pénètre davantage, mais non point qu'il ébranle plus fortement que Corneille. Oserai-je appliquer à l'admiration que nous causent les beautés de ce grand poète ce que Bossuet dit des ravissements des bienheureux? « Ici l'âme est vivement touchée dans son fonds le plus intime , dans sa partie la plus délicate et la plus sensible : toute hors d'elle, toute à elle-même. » Oui, l'âme n'est ainsi tirée de son fonds vulgaire et transportée au-dessus et hors d'elle-même, que parce qu'elle est mise face à face avec ce qu'elle a de plus conforme à sa nature, de plus véritablement et de plus uniquement humain.

Cette vue qui me paraît la seule juste quand on parle du sublime cornélien , peut nous éclairer sur la nature de l'admiration qu'il provoque. Corneille étonne, nous dit Labruyère; mais cet étonnement n'est que fort rarement une surprise, et l'on ne conçoit point que l'un de nos plus profonds critiques (1) s'y soit trompé. Loin d'être surpris des paroles ou des actions des héros cornéliens, nous serions la plupart du temps froissés, péniblement étonnés, s'ils agissaient ou parlaient autrement. Le vieil Horace aperçoit JuHe qui vient d'assister au combat du haut des murailles. Il prononce le seul mot qui peut partir de son cœur de patriote et que chacun des spectateurs, au besoin, prononcerait comme lui :

Nous venez-vous, Julie, apprendre la victoire?

Tout le reste (ses doutes, quand on lui apprend la fuite de son fils, sa douleur, son indignation et ses menaces contre ce lâche, quand il ne croit plus pouvoir douter de la triste nouvelle) suit naturellement par une sorte de nécessité morale; et si ce Romain, ce patricien, ce père avait d'autres sentiments, il ne nous semblerait pas seulement au-dessous de lui-même et de la haute idée qu'il nous a d'abord inspirée, mais encore (que ce soit ou non une illusion de notre

(1) M. Nisard, en appliquant à l'effet produit par Corneille cette définition de Desrartes : « L'admiration est une subite surprise de l'âme qui fait qu'elle se porte à considôvtiT avec atlcntion ks objets qui lui semblent rares et extraordinaires. « Cette définition peut être bonnu pour re premier coup , cette première impression des objets sur l'àme, dont Descaries fait le principe des passions. Elle me paraît peu satisfaisante pour expliquer l'effet de l'admiration morale, la seule dont il s'agisse ici.

esprit, parce que nous avons presque toujours le jugement meilleur et plus haut que la conduite), il nous paraîtrait audessous de ce que nous serions nous-mêmes, ou au moins de ce que nous voudrions être dans une pareille circonstance.

Il faut bien démêler ce point, parce que les mots d'admiration, d'étonnement, de rare, d'extraordinaire, peuvent tromper facilement sur le sublime cornélien, qui est ce qu'il y a au monde de plus naturel, et je l'ai dit de plus populaire. Notre âme s'élève, non insensiblement, mais du premier coup, avec celle des héros de Corneille, parce qu'ils représentent, en général, une idée fort simple qui est dans tous les esprits, ou pour mieux dire dans tous les cœurs. Elle les suit facilement parce que leurs démarches n'ont rien que de simple et vont toujours en ligne droite. Nous sommes donc entraînés dans leur élan, et notre cœur sent et bat avec leur cœur; un mouvement de plus, et nous arriverions par la pensée au dernier effort de leur vertu, et nous devancerions leurs mots les plus sublimes. Mais cet effort nous ne le faisons pas, quoique nous y touchions; mais ce mot qui est, si je puis le dire, au bord de notre esprit et qui semble vouloir en partir, nous ne faisons que l'entrevoir, que le pressentir, sans pouvoir le prononcer. Aussi sommes-nous ravis lorsque le poète, par un dernier coup, par une dernière secousse, nous porte à celte hauteur que notre esprit cherchait et pensait toucher sans l'atteindre encore. Nous sommes transportés, dis-je, et non point surpris; et s'il se mêle de l'étonnement à notre transport, c'est cet étonnemeni plein de joie de voir le poète si bien d'accord avec nous , et de nous sentir arrivés où notre âme tendait d'elle-même et de toutes ses forces. Je répète les mots que j'ai déjà cités de Bossuet: « L'âme est vivement touchée dans son fonds le plus intime, dans sa partie la plus délicate; toute hors d'elle et toute à elle-même : la raison toujours attentive et toujours contente. » Ces derniers mots achèvent d'exprimer l'impression que fait le sublime de Corneille; car l'admiration qui nous transporte n'est que la joie de notre conscience ou de notre raison pleinement satisfaite.

Je m'assure que tel est bien le caractère des mots les plus sublimes et les plus cités de notre tragique, du « Qu'il mourût » (1) et du « Quoi ! Rome donc triomphe » du vieil Horace, du « Je suis chrétien » de Polyeucte, du « Je le ferais encore si j'avais à le faire » de Rodrigue, et de tant d'autres qu'il n'est pas besoin d'énuraérer. S'il y en a qui offrent quelque surprise, c'est moins par quelque singulalarité extraordinaire, que parce qu'ils arrivent subitement, comme cette entrée si belle de Cornélie: « César, prends garde à toi , » ou parce qu'ils ont pour objet quelque idée qui nous occupe moins souvent, comme ce dialogue de Polyeucte : « Dieu même a craint la mort , — Il s'est offert pourtant. » Mais la raison fait cesser aussitôt l'étonnement pour ne laisser dans notre esprit que l'admiration vraie, celle qui s'attache à tout grand sentiment ou a toute grande pensée vivement et simplement exprimée. Polyeucte ne peut point parler autrement qu'il ne parle, et Cornélie est trop magnanime pour vouloir que César, dont elle appelle pourtant de tous ses vœux la punition exemplaire, tombe sous les mêmes mains qui ont assassiné Pompée. Aussi on pourrait croire que Longin a écrit pour Corneille les paroles suivantes, qui s'accordent si bien avec ce qu'on vient d'essayer de développer : « Tout ce qui est vraiment sublime a cela de propre, quand on l'écoute, qu'il élève l'àme et lui fait concevoir une plus haute opinion d'elle-même, la remplissant de joie et de je ne sais quel noble orgueil , comme si c'était ellemême qui eût produit les choses qu'elle vient seulement d'entendre. )) Le grand Condé, qui pleurait d'admiration au « Soyons amis, Cinna, » s'écria en entendant lire cet endroit de Longin : « Voilà le vrai sublime, voilà son caractère. » Il est impossible, en effet, de mieux définir ce qu'il y a d'essentiel dans le sublime moral , ainsi que le principal effet qu'il produit. Ce n'est pas assez de dire que le théâtre de

(1) C'est ce qu'a très bien vu un étranger, Henri Hallam, pour le n qu'il mourût, » mais il en tire une très fausse conséquence. C'est que ce mot n'a rien de bien éminemment sublime: 1" itarce qu'il n'exprime que le principe de tout honneur militaire; 2» parce que le spectateur le prévoit. C'est ce qui eu fait précisément la sublimité , c'est-à-dire b' naturel dans la grandeur.

Corneille, en non? frappant de l'impression du sublime, nous inspire le désir secret d'imiter l'héroïsme de ses personnages, la salutaire croyance que nous ne sommes pas incapables d'une telle hauteur. Oui, Corneille nous flalte de l'idée que nous pourrions faire ce que nous admirons, en nous y faisant participer par le cœur et par l'enthousiasme. C'est là l'effet du beau moral dont l'attrait doux et impérieux tout ensemble trouve dans nos consciences cette docilité naturelle , qui n'est que la secrète conformité de la volonté avec la loi (1). L'impression du sublime me paraît plus forte. Il nous enlève par une brusque secousse au-dessus de nos pensées et de notre existence vulgaire jusque dans les régions les plus hautes de l'idéal; il nous y fait vivre un moment d'une vie supérieure; il nous change et nous transfigure en ne laissant en nous que l'homme tel que nous sentons instinctivement qu'il devrait être; il enfante, si je puis le dire, notre pure personnalité dégagée dé toutes les faiblesses et de toutes les souillures des mobiles sensibles et étrangers à l'être moral , et nous devenons acteurs dans le grand drame que nous voyons jouer, au point, comme le dit Longin en termes si expressifs^ « que notre âme s'applaudit de ce qu'elle vient d'entendre comme si c'était ellemême qui l'eût produit. » L'impulsion que nous recevons du poète est si forte et si profonde que, s'il ne peut nous communiquer l'habitude de l'héroïsme , il nous transforme momentanément dans les héros qu'il représente, à peu près comme la voix , la vive action et l'exemple d'un Kléber ou d'un Condé font passer son âme dans toute une armée qui ne se compose de rien moins que de héros.

Corneille possède toutes les sortes de sublime, le sublime de pensée, le sublime d'image, le sublime de sentiment; je ne m'attache ici qu'au sublime de caractère, et même ici je distingue entre les grands caractères et les caractères héroïques. On sait avec quelle force et quelle majesté incomparables la raison grave et puissante de Corneille a fait par-

(1) Ce que je ne fais qu'indiquer ici en passant est remarquablement démêlé dans le chapitre de Kant sur les mobiles (propres) de la raison pratique.

1er les hommes politiques, César, Auguste, Sertorius, et même par moments Agésilas et Attila (1). iMais Corneille me paraît surtout le peintre des héros, c'est là qu'il a mis son âme, c'est là que se plaisait son imagination.

Or, quels sont les caractères du héros tel que le poète nous le représente, tel que nous aimons à nous le figurer?

Le héros est désintéressé. Tout entier à une grande idée, à une grande cause, sa vertu par excellence est l'abnégation, le sacrifice, le dévoûment, si l'on peut appeler vertu ce qui semble chez lui un don naturel. Il combat, il souffre, il vit et il meurt pour quelque chose qui n'est point lui et qui pourtant s'identifie avec lui, tant il ne semble respirer que pour cet objet de ses pensées et de sa passion. Même lorsqu'il parle de son honneur, ne croyez point qu'il pense à lui-même. Cet honneur est, comme le devoir, une chose impersonnelle, à laquelle il se sent lié et soumis, prêt à y sacrifier au besoin ses affections les plus chères et les plus puissantes. Toute la vie du héros, quel que soit d'ailleurs l'objet de son culte, semble mue par cette passion particulière que Descartes appelle la dévotion, et qui est le besoin de se sacrifier à quelque chose. qu'on estime plus que soi. Aussi tout devient une religion pour le héros: l'amour, l'honneur, la famille, la patrie, l'amitié, aussi bien que Dieu lui-même.

Le héros est jeune; il l'est au moins par le cœur. Qu'importent les années, quand elles n'ont point pour effet

Que les rides du front passent jusqu'à l'esprit?

Dites , si vous le pouvez , lesquels montrent le plus de verdeur et d'impétuosité juvénile, don Diègue et le vieil Horace, ou leurs fils. Le héros a les défauts brillants comme les qualités de la jeunesse. Brave, ardent, fier, loyal et magnanime, mais emporté et présomptueux, il a ce caractère entier et absolu qui accuse une noble inexpérience, celle de l'homme « que la vie n'a pas encore humilié. » Il ne connaît point

(1) Oui, Agésilas et Attila , malgré le mot de Boileau et cette iraperiinence de Laharpe, que dans les dernières pièces de Corneille il n'y a rien. Outre la seconde scène lï Attila, il y a dans le rôle même de ce personnage, à côté de beaucoup de singularités rebutantes , des traits que Laliarpe et bien d'autres n'eussent point trouvés. La scène d'Agésilas et de Lysandre n'a que le défaut d'être écrite en vers inégaux, que Corneille maniait assez mal. J'aurais pu ajouter certains passages du rôle d'Orode dans Suréna.

de difficultés: il appelle et brave les obstacles à surmonter; il est au-dessus de la crainte comme des viles espérances; le danger est pour lui une fête , et il s'y porte avec cette mâle assurance et cette allégresse intrépide qui sont les présages certains de la victoire. Ecoutez ses frémissements d'impatience et d'orgueil :

Paraissez, Navanais, Maures et Castillans, Et tout ce (|ue l'Espagne a nourri de vaillants; Unissez-vous ensemble et formez une armée Pour combattre une main de la sorte animée ; Joignez tous vos efforts contre un espoir si doux (1), Pour en venir à bout c'est trop peu que de vous.

Le héros hait, aime, méprise à cœur ouvert. Il ne sait ce que c'est que mentir ou dissimuler ses sentiments. Aussi est-il volontiers glorieux , et parle-t-il sans façon de lui-même et de sa vertu. Le héros est prompt dans ses résolutions; comme il n'y a pas d'intermédiaire entre sa volonté et l'idée dont il est possédé, il se décide, il agit avec l'impétueuse et véhémente spontanéité de l'instinct. C'est l'éclair, c'est l'illumination brusque et soudaine d'un feu qui brûle toujours, mais que l'occasion fait éclater.

On a reproché a Corneille d'avoir fait ses héros raisonneurs et subtils ; ils ne le sont guère que dans l'amour, passion essentiellement raffinée (2) dès qu'il s'y mêle une idée de culte et des sentiments de mysticité. Le héros n'est pas raisonneur, il est sentencieux; il a, comme le peuple, le faible des hères et grandes maximes, précisément parce qu'il analyse et raisonne peu. Il ne dogmatise point , comme les personnages de Voltaire et d'Euripide. Loin d'être philosophe, il est à peine au-dessus de la sagesse populaire; elle a passé tout entière dans son cœur , et elle en jaillit sous la même forme qu'elle y est entrée ; le dicton seulement est devenu sentence. Ne dites point que le héros doit oublier ces maximes quand il est fortement ému ou qu'il rencontre

(1) L'espoir de posséder Chimène qui lui a laissé ces mots pour adieu :

Sors vairiiiueur d'un tombal dont Chiniène est le prix,

(2) Je sais bien qu'il y a raffinement et raffinement, et ceux de Corneille sont trop souvent malheureux. Rien de plus fatigant que la préciosité de ses amoureuses : faites donc qu'un homme ne soit pas ridicule , fùt-il César, en tête à tète avec de pareilles péronnelles !

quelque obstacle, quelque contradiction à l'ardeur de sa volonté. Car elles font partie de son héroïsme qui s'en est formé et nourri. Voulez-vous donc qu'il les dépouille au moment même où elles lui sont le plus nécessaires, au moment où il-faut qu'il montre ce qu'il est, ce qu'il a juré d'être? Elles sont le mobile de sa volonté; il faut donc qu'elles soient toujours présentes et agissantes, et d'autant plus que sa volonté a plus besoin d'être excitée et soutenue. Ne faisons point trop d'honneur au héros; il est un peu de la nature des fanatiques et brille plus par la force de la conviction que par l'étendue de l'esprit. C'est pour cela qu'il a des démarches si fermes et si véhémentes. Quand il a dit : « Périssant glorieux, je périrai content, » ou tout autre mot qui sent l'inflexibilité de la maxime, il va devant lui sans être arrêté par réijervante mobilité de ses pensées. 11 peut se tromper, ses maximes peuvent être fausses; mais elles sont ses lois et sa force. Je ne comprends pas un saint, un héros qui ne soit pas sentencieux (1). Ces grands mots ne sont-ils pas d'ailleurs pour le héros ce qu'était pour le chevalier sa devise? Seulement, il a sa devise dans le cœur, au lieu de la porter gravée sur ses armes.

Tels me paraissent les héros de Corneille : grands, altiers, généreux, hauts de tête comme de cœur, plus véhéments dans leur volonté que dans leurs passions, exaltés comme la jeunesse, inflexibles comme le devoir, purs et sublimes comme le dévoûment. On a cru, de nos jours, accabler la manière de Corneillefen disant que ses héros n'étaient pas des hommes, mais des idées. Comme si tout caractère conçu poétiquement, aussi bien le Tartufe, ou le Misanthrope, ou lady Macbeth que Nicomède ou Polyeucte, n'était pas avant tout une idée! Comme s'il y avait une autre façon de le concevoir et de le construire que par la réduction de tout l'homme à une disposition principale et maîtresse, dont le

(1) Il faut s'entendre; si les sentences ne sont que des traits d'esprit, comme il y en a tant dans Sénèque , elles appartiennent au rhéteur et non au héros. Mais si ce sont des maximes simples, bien qu'elles ne soient qu'à moitié vraies, comme : « A qui venge son père, il n'est rien d'impossible, » et tant d'autres de Corneille, je dis qu'elles font partie (le l'héroïsme moral, qu'elles en sont même le fondement.

reste dépend ! Ce n'est point là tonte l'imagination poétique, je le sais ; c'en est le principe et la règle suprême. Car c'est par là que l'art est plus qu'une imitation plus on moins exacte, plus ou moins servile de la nature. Veut-on dire que les héros de Corneille ne sont que des abstractions, que le poète n'a pas eu l'imagination assez vive et assez forte pour leur donner une sorte particulière de réalité et de vie? Ce seraient, dans tous les cas, de singulières abstractions que don Diègue, que Rodrigue, que le vieil Horace, que Polyeucte, que Cornélie, que don Sanche d'Aragon. Ils s'affligent, ils s'indignent, ils s'enflamment. Ils ont des douleurs et des colères sublimes qui font tressaillir toutes les fibres morales de l'homme, des joies triomphantes qui transportent, des élans d'enthousiasme ou de générosité qui électrisent, des attendrissements naïfs ou profonds qui font venir les larmes aux yeux en remuant doucement l'àme tout entière. Qu'importe que leurs passions soient exclusivement morales, et qu'ils aient moins des sensations que des sentiments? La grandeur morale n'est-elle donc pas une réalité, et la vertu une vie, peut-être la plus intense de toutes ? Des abstractions? Jamais poète ne s'est entendu comme Corneille a faire courir dans toute une foule le frisson de l'admiration et de l'enthousiasme.

Je voudrais parcourir rapidement l'œuvre du grand maître. Mais faisons cette réflexion préliminaire : on peut regarder les choses humaines par deux côtés, par le côté réel et par le côté idéal. Or, quoique Corneille ait un sens très vif et très profond de l'histoire, c'est vers l'idéal que son esprit se porte naturellement, et dans l'homme il ne voit guère que le héros. Cela bien entendu, commençons.

Nous ne pouvons guère savoir ce qu'étaient les premiers pâtres du Latium, qui devaient devenir le peuple romain. Tite-Live, Plutarque, Virgile, Horace ne le savaient pas mieux que nous. Ils voyaient les choses dans un lointain grandiose et à travers des regrets qui les agrandissaient encore. L'étonnement des modernes, lorsque la Renaissance les mit en face de l'antiquité ressuscitée, ne fit qu'amplifier cet idéal; et l'on s'habitua, même quand on était sceptique

comme Montaigne, à se figurer les citoyens de Rome comme des êtres surhumains et des espèces de demi-dieux. C'est sous cette impression qu'écrivirent, en général, les auteurs du xvii*"°^ siècle; disposition détestable pour l'histoire, mais très favorable à la poésie , dont le grand et le merveilleux est l'objet naturel. Corneille, en peignant ses Romains, n'eut qu'à réaliser l'idéal qui hantait tous les esprits , et il le fit avec un singulier bonheur dans Horace. Le jeune Horace, son père et Curiace sont trois médailles d'un même type, du vieux Romain tel qu'on se plaisait à se le représenter. Je dis Curiace, parce que Romains et Albains avaient même origine, mêmes lois et mêmes mœurs. Si ces trois personnages ne se complétaient pas l'un l'autre, le premier pourrait sembler trop raide; il a, en effet, quelque chose qui nous fait involontairement penser aux poses académiques du tableau de David (1). N'exagérons rien toutefois. Si dur et si emporté que soit ce jeune guerrier, il est loin d'être inaccessible aux affections humaines : il a pour son père ce respect docile et presque superstitieux que la tradition prête aux Romains pour la majesté du pouvoir paternel; il laisse même percer une aflfetion conjugale qui n'est pas sans faiblesse , comme on le voit dans cette prière naïve et touchante qu'il adresse à Sabine :

Que t"ai-je fait, Sabine

Que t"a fait mon honneur, femme, ef pourquoi viens-fu

Avec toute ta force attaquer ma vertu?

Aime assez Ion mari pour n'en triompher point

Mais il oublie tout dès qu'il a été choisi pour le champion de Rome; il n'a qu'une pensée, l'indépendance et le triomphe de son pays, les grands destins promis à la ville de Romulus et qui reposent maintenant sur son courage. Toutes ses affections disparaissent devant ce sentiment dominant, et son patriotisme s'exalte jusqu'à la férocité. Non moins brave, non moins dévoué, Curiace ne peut s'empêcher de gémir

(1 ) Ce n'est pas une raison de n'y voir avec Hallara qu'une caricature de l'ancien Romain. Sa férocité n'est pas, ce me semble, sans exemple. Le premier Brutus , Manlius Torquatus sont là pour le prouver. En général, le chapitre de M. Hallam sur Corneille ne me paraît pas heureux.

sur l'affreuse nécessité de tuer le mari d'une sœur et le frère d'une amante, ou de périr de sa main. Il aime, et son cœur est par cela même plus ouvert à la tendresse. Mais il n'en fera pas moins vaillamment ce devoir qu'il maudit : « Ce triste et fier honneur l'émeut sans l'ébranler. » Corneille tempérait ce qu'il y a d'excessif dans le patriotisme d'Horace en y opposant ce noble et doux caractère par un art à peu près semblable à celui de Sophocle, qui à côté de l'implacable et fière Electre met la tremblante Chrysothémis, à côté de l'intrépide Antigone la tendre et touchante Ismène; et de cette opposition si heureusement imaginée il faisait jaillir de ces éclairs qui éblouissent:

Albe vous a nommé, je ne vous connais plus. — Je vous connais encore, et c'est ce qui me tue.

Art admirable ! Curiace , en exprimant ses sentiments personnels , rend du même coup l'impression que nous laisse souvent l'histoire romaine, cette admiration mêlée d'horreur pour un patriotisme qui n'élevait les hommes qu'en les dénaturant. Horace, le père, est incomparable. Il n'a pas un sentiment qui ne soit grand et qu'en même temps le cœur ne puisse avouer. Père et citoyen tout ensemble, il unit ce qu'il y a de plus profond dans l'amour paternel avec ce qu'il y a de plus ferme dans le patriotisme. Il a la tendresse mâle et austère d'un chef de famille , d'un homme qui sait que ses enfants sont nés avant tout pour le devoir, et qui aimerait mieux les voir morts que déshonorés. Mais cette austérité , loin d'affaiblir le pathétique , y ajoute et le rend sublime. Soit qu'il laisse échapper une larme dans ses adieux à ses enfants, soit qu'il s'indigne et contre les Romains qui n'ont pas achevé son fils et contre ce lâche qui a trahi sa patrie et déshonoré les ch'eveux gris d'un père; soit qu'après ce premier cri sorti des entrailles du citoyen : « Quoi! Rome donc triomphe, » il répare ses soupçons injustes envers le vainqueur par l'impétueuse effusion de sa joie et de son orgeuil paternels ; soit enfin qu'il cherche à consoler le meurtrier d'une sœur ou qu'il le défende devant le tribunal du roi; toute l'âme de la vieille Rome semble avoir passé dans ce vieillard magnanime.

Nous n'avons pas de vieil Horace pour représenter l'héroïsme républicain. César appartient déjà à l'empire; Flaminius est trop politique, et d'ailleurs Corneille l'a humilié devant Nicomède; Sertorius rappelle plus l'habile et indomptable chef de partisans que l'ardent défenseur du parti plébéien et de la liberté. Cornélie et Emilie nous rendent seules quelque chose des fiers et énergiques sentiments de la république; et encore sont-ils dominés, dans l'une par la douleur fidèle et pieuse de la veuve d'un grand homme, dans l'autre par l'ardeur de la vengeance. Je sais que c'est là ce qui fait la vérité de ces deux caractères, parce que les femmes n'ont guère de principes politiques que par des affections personnelles ; mais je n'en regrette pas moins que Corneille n'ait point tracé l'idéal républicain dans toute la grandeur et la pureté des beaux temps de Rome.

Quoi qu'il en soit, Cornélie (1) est un des plus grands caractères que le poète ait mis au théâtre. Fille des Scipions, veuve de Crassus et de Pompée, elle a toute la fierté de la maison dont elle est sortie et de celles où elle est entrée. C'est là ce qui lui donne cette dignité et cette hauteur qui ne doivent pas étonner dans une Romaine et dans une femme de son nom. Que si elle parle devant César le langage d'une fille de la république, ce n'est point pour faire des leçons de grandeur à un conquérant, comme l'a dit si malignement Racine ; c'est par attachement d'honneur domestique et par fidélité non seulement au souvenir et au nom, mais encore à la cause de Pompée. Cela, je l'avoue, ne me paraît pas si contraire à la nature de la femme, à moins qu'elle ne se réduise tout entière à la faiblesse et à l'amour. Mais ce qu'il y a d'admirable, c'est cette douleur sacrée, ce deuil dont elle se fait une religion , cette haine qu'elle voue à César , tout en l'admirant, par ce même culte de la veuve pour son époux, cette générosité enfin par laquelle elle répond à celle

(1) La critique arluelle, un peu trop dédaigneuse, n'admet guère que deux rôles de femmes dans fout le théâtre de Corneille : Cliimène et Pauline. C'est l'effel de la même injustice qui réduit Corneille à quatre pièces , comme si Pompée, Rodogutie et Nicomède n'étaient que des œuvres secondaires. Cornélie déclame quelipiefois ; mais somme toute, ce rnle me paraît supérieur à celui de Cliimène; moins aimable, mais plus grand.

du vainqueur, sans renoncer toutefois à satisfaire les mânes du vaincu par une vengeance qui soit une sanglante et solennelle expiation. Certes, il n'est pas difficile de concevoir que la veuve d'un grand homme ait des sentiments, comme des devoirs, qui ne soient pas ordinaires. On les a trouvés trop virils. Le sont-ils plus que ceux de l'Electre et de l'Antigone de Sophocle ? Elles aussi , elles ont une énergie de sentiments qui n'est pas commune aux jeunes filles, mais que leur situation rend aussi vraie et aussi naturelle que les plus charmantes douceurs de l'amour ou de toute autre affection tendre du cœur de la femme.

C'est la même raison qui justifie encore à mes yeux le caractère d'Emilie. Cette « adorable furie » est beaucoup plus femme qu'on ne l'a dit, même dans sa haine et ses fureurs républicaines. Qu'on se rappelle que personne n'a été fidèle plus obstinément que les femmes aux idées et aux passions politiques de l'ancien régime ou à celles de la révolution, et l'on aura la clef de ce rôle si fier et en apparence si viril d'Emilie. La fille de Toranius, proscrit et assassiné par les ordres de son pupille Octave, s'est attachée de toute son âme au parti des proscrits; et les bienfaits par lesquels Auguste semble vouloir racheter son crime ne font que l'irriter et l'affermir dans ses sentiments. L'on ne doit point s'étonner qu'elle pousse la passion .politique à l'extrême, et qu'en voyant celui qui fut Octave, maître de la puissance souveraine et véritablement roi sous le nom d'empereur, elle dise à Cinna avec un dédain magnifique :

Pour être plus qu'un roi tu te crois quelque chose.

Son amour a la même origine que ses sentiments républicains. Ce qu'elle aime dans Cinna, c'est le fils et le descendant de proscrits. Elle croit que le petit-fils de Pompée doit avoir pour Auguste une haine égale à la sienne, et qu'il nourrit en son cœur, comme elle, l'horreur delà tyrannie et la passion de la liberté. Aussi quelle ironie désespérée lorsque Cinna paraît manquer aux espérances qu'elle a placées en lui!

Pardonnez-moi, grands Dieux ! si je me suis trompée Quand j'ai pensé chérir un neveu de Pompée, Et si d'un faux-semblant mon esprit abusé A fait choix d'un esclave en son lieu supposé!

C'est le cri que pousserait l'Electre de Sophocle, si, dans ce vengeur qu'elle espère et qu'elle appelle de tous ses vœux, elle voyait un fils de Clytemnestre et un flatteur d'Egisthe! C'est le cri de toute femme qui trouverait un lâche et un infâme dans l'homme d'un grand nom qu'elle aurait aimé. Permettons donc à cette fille d'un proscrit d'avoir des sentiments et un langage plus mâles et plus hauts que les femmes que nous voyons tous les jours. Pour n'être pas aimable, elle n'en est pas moins vraie; et même ses exagérations républicaines , qui me déplairaient comme fausses et déplacées dans un héros de la bonne époque de Rome, me paraissent ici une vérité de plus; c'est avec cette violence éperdue que les fortes âmes s'attachent au grandes causes qui ne sont plus, hélas ! que des souvenirs.

J'éprouve quelque chagrin à voir qu'Auguste est dans Corneille le plus grand représentant de la majesté romaine. Ce rôle eût mieux convenu à César; car, avec tous ses vices et sa détestable ambition, il avait au moins de la magnanimité, tandis que son héritier n'était qu'un habile homme et qu'un de ces comédiens politiques, qui savent se faire honneur de leur tyrannie clémente avec des mains encore teintes du sang des citoyens. Mais Corneille a gâté son personnage do César. Ce n'est qu'à son fourbe et pâle successeur qu'il a donné toute la grandeur qu'on peut concevoir dans le maître du peuple-roi. Il a même laissé égarer un rayon de son âme sublime sur ce personnage double et douteux ; mais en lui prêtant un héroïsme de clémence qu'il n'eut probablement jamais, il n'a pu en faire qu'un grand caractère sans en faire un héros. Passons; nous ne parlons ici que des héros de Corneille.

Plusieurs fois notre tragique a essayé de mettre au théâtre les protestations des peuples opprimés et des rois humiliés par la puissance de Rome; il n'a réussi que dans Nicomède à leur donner une voix, une âme, un visage, une réalité distincte et frappante. Le caractère de Viriate est fièrement esquissé, mais ce n'est qu'une esquisse. Celui de Nicomède est égal à ce que Corneille a fait de plus grand par la vigueur et par la fermelé du développement. Et de plus, ce

personnage est unique par un côté. Il agit peu ou point; il n'a, pour braver l'injuste oppression de Rome, que la fierté de son cœur et la liberté de ses paroles; il ne se soutient que par le dédain et l'ironie. C'est l'héroïsme désarmé, mais hautain , et montrant que , si Rome peut vaincre les rois jusque dans le cœur, c'est moins par sa puissance que par leur propre bassesse. Sa fierté est égale « à la masse effroyable de l'empire romain » qu'il brave et qui peut l'écraser. C'est l'effort le plus prodigieux du génie de Corneille qui a pu être plus pathétique, plus transportant, mais qui n'a jamais mieux fait sentir la force invincible d'un grand caractère. Quand l'homme se sent les mains liées par la nécessité des circonstances ; quand il a en lui une énergie qui le dévore et qui ne peut se développer; quand il ne rencontre tout autour de lui que la lâcheté, l'injustice et la fraude, il se replie en soi, il s'enveloppe dans le dédain et dans la conscience de sa vertu ; il méprise et ceux qui voudraient opprimer jusqu'à sa liberté intérieure et ceux qui leur cèdent. L'ironie froide et acérée devient l'arme avec laquelle il attaque ou se défend. Mais ce dédain moqueur n'est que l'indignation qui se contient en attendant le moment d'éclater par des actions. Ainsi raillait Annibal, ce maître de Nicomède, au milieu du Sénat de Carthage, dont les conseils envieux avaient émoussé le tranchant de son épée victorieuse, et qui ne savait plus que pleurer des trésors qu'elle seule aurait pu sauver.

Le plus enthousiaste des héros de Corneille est Polyeucte, comme le Cid en est le plus touchant. On est revenu de l'incroyable préjugé qui fesait de ce martyr un dévot presque aussi ridicule que fanatique; et j'espère que s'il se retrouve un Talma, c'est ce rôle qu'il jouera, et non celui de Sévère. Polyeucte a toute l'audace et tout le dévoûment des autres héros de Corneille, et je ne sais quoi de plus enflammé. Il n'est point nécessaire de se dépouiller de ses opinions de libre penseur pour avouer tout ce que ce rôle a de beau, même humainement parlant. Si Polyeucte finit par un emportement extatique qui semble n'avoir plus rien d'humain, il commence par le bon sens le plus magnanime.

Ce qui décide sa conversion, c'est la grâce, je le veux bien; mais qu'on n'oublie pas que c'est aussi le danger du nom de chrétien, les tourments et les supplices qu'un édit impérial vient de renouveler contre les fidèles. Ebranlé mais non persuadé par les raisons théologiques de Néarque, Polyeucte est entraîné dès que son ami lui fait mention des persécutions. C'est l'indignation sourde d'un grand cœur, autant que la grâce, qui éclate alors, et l'on peut dire qu'il est à sa manière un héros du droit et de la liberté. En brisant l'idole de Jupiter au milieu d'un sacrifice public, en présence de Sévère et de Félix, tous les deux agents de l'empereur, il ne fait qu'une protestation violente et solennelle contre une fausse religion armée de la loi et du glaive. Il répond à la guerre par la guerre, à la guerre de ceux qui versent froidement le sang d'autrui, par la guerre de ceux qui donnent leur propre sang pour maintenir les droits de leur conscience et de leur foi en dépit de la tyrannie. Il a soif du martyre parce que c'est le plus court chemin de la gloire céleste et de la félicité, sans doute; mais il n'ignore pas que le sang des victimes crie contre les bourreaux et qu'il est un germe fécond de chrétiens sans cesse renaissants sous les coups qui les frappent. C'est donc un vaillant soldat qui se dévoue pour le salut et la victoire de l'armée. Après cela, il faudrait plaindre ceux qui ne comprendraient pas l'emportement de son zèle et qui ne seraient pas frappés de sa fermeté invincible, touchés de la sainte émotion dont il ne peut se défendre en voyant la vertu de Pauline, transportés par le courage à la fois enthousiaste et recueilli avec lequel il se voit conduire à la mort. Polyeucte est le vrai héros de la pièce de Corneille. Je crois n'être pas insensible à la beauté du rôle de Pauline, ce rôle si charmant, si pur, si sérieux, si plein à la fois de passion et de raison, de réserve et de chaste franchise. C'est l'honnête femme par excellence avec son éclat tempéré, mais aussi avec une adorable chaleur de cœur. Mais enfin, jusqu'au moment où, dominée de plus en plus par l'ascendant de Polyeucte, elle le supplie avec une si tendre humilité de consentir à vivre et à la voir sous son obéissance, jusqu'au moment surtout où elle le suit

au supplice pour reparaître avec ces mots : « Je vois, je sais, je crois, » Pauline charme plus, ce me semble, qu'elle n'enlève. Ce -n'est pas sa faute si elle n'est que la plus noble des femmes sans pouvoir pousser la vertu jusqu'à l'héroïsme; je constate seulement qu'elle ne l'y pousse pas. A faire moins, elle ne cesserait pas seulement d'être vertueuse , elle deviendrait criminelle. C'est seulement lorsqu'elle veut suivre <' son Polyeucte » jusqu'au martyre, lorsqu'elle l'épouse pleinement dans les choses humaines et divines malgré son amour pour Sévère, qu'éclate l'héroïsme que son âme recelait sous sa haute et charmante raison. J'en dis autant de Sévère, il serait un héros dans l'occasion; il ne l'est pas. Un peu passif dans la première partie de la pièce, il ne se révèle entièrement que lorsque, sous l'inspiration de Pauhne, il se décide à user de son crédit pour sauver son rival ; et ce qui me le fait alors admirer, c'est moins sa résolution^ je l'avoue, que les motifs qui la déterminent. Les paroles de Pauline ont réveillé sa générosité naturelle, et avec sa générosité cette raison supérieure qui lui fait haïr la violence et les persécutions. S'il ne se montrait généreux que par amour pour Pauline et alln de ne pas perdre au moins son estime, je le trouverais un héros un peu vulgaire de roman. Mais il l'est par compassion pour des innocents, par esprit de justice et par l'admiration d'un grand cœur pour des opprimés qui savent si bien vivre et mourir. C'est ce qui lui donne celte grandeur calme et sereine qu'on ne saurait trop admirer. Je crains toutefois que Polyeucte n'ait pris pour lui tout l'héroïsme de cette tragédie (1).

Il en est autrement du Cid, où nous avons le même type trois fois répété avec les nuances de l'âge et du sexe. Don Diègue, Rodrigue et Chimène représentent l'héroïsme chevaleres'que ou la passion de l'honneur telle que le moyen-âge l'avait faite. Chimène est bien la fille du comte Glorieux, comme disent les

(Ij C'est un éloge plutôt qu'un blâme pour Corneille. Que voulait-il peindre'' L'héruisnie clueUen. Polyeucte est héroïque depuis sa résolution de recevoir le baptême jusqu a sa mort. Pauhne le devient à mesure qu'elle approche du moment où elle 4 fera t?hl?\ "]»°"f"t, elle l'est tout à fait. Fa.ies qu'il en soit autrement, la pièce !.era haletante et éperdue, sans compter que l'unité d'intérêt et d'impression sera rompue

Espagnols. Pourquoi s'obstine-t-elle à vouloir perdre Rodrigue et à se déchirer le cœur ? Est-ce par douleur et piété filiale? Oui, dans le premier moment. Mais l'honneur lui crie que Rodrigue ne pouvait laisser sa maison déshonorée, qu'il devait venger l'insulte faite à son père, qu'il s'est conduit en bon gentilhomme, et qu'il ne mérite que plus d'amour parce qu'il est plus généreux et plus grand. LjC'est donc plus par gloire ou par point d'honneur que par devoir qu'elle s'opiniâtre dans ses douloureuses et cruelles poursuites. Comme Rodrigue s'est montré digne d'elle en vengeant l'honneur de sa race, ellejveut se montrer digne de lui en vengeant la mort de son père. Il y a là un sentiment romanesque qui ne déplaît pas, mais qui est sur les limites du faux et qui est né des raffinements de l'honneur et de la galanterie^Heureusement, il y a tant de cœur jusque dans ces subtilités, elle a pour Rodrigue un amour si vrai et qu'il mérite si bien , que ces sentiments de convention deviennent eux-mêmes touchants, et qu'on oublie k vaine gloire de l'héroïne pour ne voir que sa magnanimitéjll y a quelque chose d'analogue dans le caractère de Rodrigue. On ne se sent pas le courage de blâmer sa volonté de mourir aux pieds et par les mains de Chimène, parce qu'il y a dans ces imaginations romanesques cette vérité relative qu'on a appelée couleur locale, et parce que ce romanesque, qui n'est d'ailleurs jamais poussé à l'extrême, offre quelque chose de séduisantr^ais on est heureux de trouver dans Rodrigue une franchise, une loyauté, une passion d'honneur, un courage bouillant et héroïque qui effacent tous les défauts et qui ravissent. Rodrigue défiant le comte, Rodrigue justifiant son action devant Chimène elle-même, Rodrigue ne voulant point profiter de la loi du combat et demandant à sa maîtresse par quels travaux il pourra laver l'injure qu'il a eu le malheur de lui faire, est un de ces héros toujours sûrs d'emporter nos sympathies et nos admirations par la jeunesse et la beauté de leurs sentimentsTjDon Diègue est parfait. Soit qu'il crie à son fils: « Meurs ou tue; » soit qu'il le défende devant le roi; soit qu'il l'embrasse avec des larmes de joie et qu'il lui dise de baiser cette joue « où fut empreint l'affront que son courage

efface, » on sent le gentilhomme qui n'a vécu et ne vit que pour l'honneur, le père qui veut transmettrenur à ses enfants le sang qu'il a reçu pur de ses aïeux, pi est surtout admirable, lorsque Chimène réclame contre Rodrigue toutes les épées de la noblesse espagnole, et que le roi veut refuser son autorisation à ce duel de tous contre un seul. 11 proteste contre la volonté royale au nom des droits des gentilhommes, au nom de l'honneur de Rodrigue. Quoi! le vainqueur du comte accepterait l'indigne permission ou subirait la loi de ne pas soutenir envers et contre tous , les armes à main, qu'il a fait en homme de cœur, en vrai chevalier, lorsqu'il a tué l'offenseur de son père![Diègue a de ces saillies que les héros seuls savent trouvef77Le roi veut au moins que Rodrigue se repose. Quoi! dit-il.

Sortir d'une bataille et combattre à l'instant, — Rodrigue a pris haleine en vous la racontant,

répond vivement don Diègue. Cette fierté, cette impétuosité juvénile, cet amour de l'honneur, cette confiance superbe dans la valeur de sa race, le rendent au moins l'égal de son fils, ce héros des EspagnesJC'est le sublime pendant du vieil Horace.

Ces deux vieillards ont une manière d'aimer leurs fils qui ne va guère à la mollesse et à la sensibilité efféminée de nos jours. Ils ne les ménagent pas; ils les pleureraient morts avec des larmes de sang, mais ils sont toujours prêts à les exposer pour l'honneur, pour le devoir. C'est qu'ils aiment surtout en eux les héritiers et les soutiens de la gloire de leur nom. Leur affection, quoique profonde, a moins de tendresse que d'autorité. Et ne croyons pas que ces fiers vieillards ne représentent que les préjugés de la noblesse. Tout père est jusqu'à un certain point patricien. S'il n'a pas un sang glorieux à transmettre, il veut du moins que son fils fasse honneur à son nom ; et sa joie la plus profonde, c'est de le voir se distinguer de la foule, c'est de pouvoir être orgueilleux de lui. Les fils sont comme les pères. Qui de nous, enfants de ces rudes générations qui ont fait leurs titres de noblesse et gagné leurs éperons sur tous les champs de bataille de l'Europe , ne compte pas avec une fière et noble

joie un père, un parent parmi les va-nu-pieds héroïques de la République ou parmi ces légions folles de gloire, qui versaient leur sang comme de Teau pour Thonime dont elles avaient fait leur Dieu! Quel Italien n'éprouvera pas un juste orgueil en se rappelant un père, un fils qui aura tout quitté pour voler sous les drapeaux de l'indépendance et de la nationalité? Horace et Diègue seront donc éternellement vrais, parce qu'ils représentent idéalement des sentiments immortels du cœur humain !

Je ne puis finir cette revue des héros , enfants du génie de Corneille, sans dire un mot de l'un des plus fiers de cette fière famille. Don Sanche d'Aragon , c'est Rodrigue devenu soldat de fortune. .Même jeunesse, même fierté, même vaillance, même promptitude au sacrifice. Si nous ne pouvons guère nous intéresser à ses amours, don Sanche nous attache et nous touche par les souffrances de son mérite et de son orgueil continuellement froissés, et par les inquiétudes que lui donne la pensée toujours présente de sa naissance obscure et du pauvre pêcheur qu'il croit son père. Quelle position cruelle que celle d'un homme de valeur au milieu d'une cour qu'il étonne de ses hauts faits, mais dont il craint d'être reconnu, parce qu'on n'y estime que la naissance ! On aime à le voir braver d'orgueilleux préjugés et s'asseoir sans façon au Conseil dans un fauteuil de comte, malgré les insolences de ceux qui ont la grandesse, et avec l'approbation de la reine qui le fait leur égal. Lorsqu'Isabelle, qui l'aime et que son rang et les vœux de ses Etats forcent pourtant à choisir entre trois des grands de son royaume , lui remet son anneau pour le donner au plus digne, on est charmé des paroles qu'il adresse à ces seigneurs qu'il a sauvés dans les batailles et qui viennent de l'insulter :

Comte?, de cet anneau Tor vaut un diadème,

Il vaut bien un combat : vous avez tous du cœur,

Et je le gai'de, — à qui, Carlos? — à mon vainqueur.

Cependant il n'est vraiment grand que lorsque le seul danger qu'il redoute est présent. A l'arrivée des députés de l'Aragon, le bruit s'est répandu qu'il est don Sanche, le fils

inconnu du dernier roi. Il s'indigne, il proteste auprès d'Isabelle; il ne veut pas qu'on « érige Carlos en héros de comédie. » Mais il tremble intérieurement; on sait déjà son vrai nom; ne saura-t-on pas bientôt qu'il n'est que le fils d'un pêcheur? Et précisément le pêcheur qu'il croit son père arrive sur ces entrefaites. Sanche, désespéré, au lieu d'écouter les conseils de l'orgueil et de la mauvaise honte, ne suit que l'élan de son cœur. On traîne le bonhomme en prison comme un imposteur; nul ne veut le croire, et don Sanche pourrait le renier pour demeurer le glorieux soldat admiré de tous. Il s'obstine seul contre l'incrédulité publique; il réclame son père avec violence, et, ne pouvant vaincre l'honorable opiniâtreté de la foule en sa faveur, quoique « tout son cœur frémisse sous l'horreur du devoir » (i), il accourt devant cette reine qui lui a fait tant d'honneur el qu'il a osé aimer secrètement malgré la distance des rangs et de la fortune; et là, sans vain détour et sans humiliation, il s'écrie avec le noble orgueil de la nature :

Je suis fils d'un pêcheur et non point d'un infâme , La bassesse du sang ne va pas jusqu'à l'âme, Et je renonce aux noms de comte et de marquis Avec bien plus d'honneur qu'aux sentiments de fils.

Corneille n'a jamais été plus sublime que dans cette fière protestation du mérite personnel contre le mérite de convention et que l'on tient par héritage; il n'a jamais présenté plus simplement et plus vivement la grandeur morale que dans cette victoire de la piété filiale ou du cœur sur l'orgueil et la fausse crainte de l'humiliation. C'était bien à lui, l'homme le plus grand de son siècle avec Richelieu et Descartes , de faire entendre ce cri du droit naturel. Car , bien qu'anobli par lettres patentes du roi , il ne fut jamais le sieur de Banville , il se contenta d'être et de se nommer Corneille.

Quelle belle galerie que celle des héros cornéliens ! Le patriotisme romain, la fierté républicaine, l'honneur chevale-

(1) Vers de la Suite du Menteur:

Tout mon cœur a fiémi sous l'horreur du devoir.

resqiie, l'enthousiasme du martyre, la clémence, l'amour conjugal, la majesté paternelle, la piété filiale, on pourrait ajouter l'amitié (l) et ralFection fraternelle (2), en un mot, la générosité, sous toutes ses formes ou naturelles ou sociales, y est représentée par des figures immortelles!

C'est par ses conceptions héroïques que Corneille me paraît vraiment français, et j'ajouterai vraiment instructif pour les hommes d'Etat. Je n'assurerais pas que Turenne, assistant à la représentation de Sertorius, ait demandé: « où donc Corneille a-t-il appris l'art de la guerre? >-> Je ne voudrais pas dire non plus que les hommes d'Etat aient beaucoup à apprendre dans ces délibérations politiques que notre poète affecte et que l'on a peut-être trop vantées (3). Mais si pour être homme de gouvernement il faut bien connaître le peuple que l'on dirige, j'ose avancer que quiconque ne comprend pas les héros de Corneille est incapable de conduire la France, parce qu'il en ignore le tempérament et qu'il n'en a jamais senti battre le cœur. Il ne faut pas s'y tromper et s'exposer à dire comme cet ancien ministre de Louis-Philippe à qui l'on parlait de l'idolâtrie napoléonienne : « Nous ne croyions pas que ce peuple eût tant d'imagination. » A voir en effet les haut et les bas de la France, ses élans gigantesques et ses rechutes profondes, tant d'enthousiasme suivi de tant d'insouciance , ceux qui ne connaissent que les classes riches et officielles pourraient facilement se persuader qu'un tel pays n'est grand et héroïque que par hasard et par soubresauts, mais que son fonds le plus intime et le plus naturel n'est qu'un esprit égoïste et railleur, sans portée, sans suite, sans volonté. Ils ne voient pas que l'instinct est ici meilleur que l'éducation qui est déplorable, et que cet instinct l'emporte tôt ou tard. Cette tendance native, c'est l'héroïsme, bien ou mal entendu, il n'importe. C'est l'idolâtrie des grands hommes et des grandes choses, la passion de l'honneur et de la gloire, la

(I) Voyez li's deux frères dans la tragédie de RoJogune. {"2) Voyez Martiau et Héracliiis dans la tragédie à'Héraclius.

(3) Au moins, au point de vue de l'art. La tragédie est-elle faite pour des dissertations politiques, comme celle de Cinna et de .Maxime?

susceptibilité pour l'injure apparente ou réelle, l'horreur du mépris, le goût du bruit, le besoin de jouer un rôle et de se sentir quelque chose dans le monde, et cette folie généreuse d'aspirer à réparer les torts et à secourir les opprimés. Tout gouvernement, si bon et si utile qu'il soit, qui froisse ou a l'air de froisser ces sentiments , qui a le malheur de se faire mépriser ou de nous inspirer du mépris pour nous-mêmes, est un gouvernement perdu malgré sa sagesse, parce qu'il semble intolérable comme un affront. C'est ici que c'est le cas de dire avec un grand poète :

Que lorsque c'est un peuple illustre qu'on gouverne, Un peuple en qui l'honneur résonne et retentit, On est d'autant plus lourd que l'on est plus petit.

Voilà pourquoi l'intelligence de Corneille et de l'héroïsme qu'il dépeint nous semble plus utile aux hommes d'Etat que les délibérations politiques de Cinna et de Pompée. C'est que Corneille est par là le plus français de nos poètes (1).

Non, Corneille n'est pas espagnol, comme le dit M. Lamartine dans son Cours de littérature. L'Espagne lui a montré sa voie que, jusqu'au Cid, il cherchait péniblement; mais une fois qu'il l'eût reconnue, il y marcha seul et la parcourut à pas de géant, sans autre lumière que celle de son génie et du génie national. Non, la littérature française n'est pas toute dans Rabelais, Lafontaine ou Voltaire, comme le veulent ces opinions extrêmes qui ne peuvent jamais énoncer une vérité sans en faire un paradoxe et une erreur. Quand cesserons-nous donc de nous calomnier et de nous rapetisser à plaisir? Les anciens nous connaissaient mieux que ces chercheurs de la philosophie de l'histoire. Car si les Romains, pour se moquer de la légèreté de nos pères, peignaient un Gaulois tirant la langue et grimaçant, ils avouaient que les descendants de Rrennus savaient manier répée et la parole; ils reconnaissaient qu'il y avait dans l'imagination des Celtes quelque chose de pompeux et de tragique. C'est là l'enseignement véritable de l'histoire. Le

(1) Avec Molière , dont l'enjouement comique s'allie avec la plus [nofonde haine de tout tu qui choque la raison et la justice.

peuple qui écrit des fabliaux moqueurs est le même qui provoque et fait les croisades et qui écrit avec son épée les gestes de Dieu par les Francs. Le peuple qui voit naître Rabelais, Lafontaine, Voltaire, est le même qui bat des mains à l'éloquence de Pascal, de Molière et de Bossuet. Corneille tient la première place parmi ceux qui ont représenté le côté sérieux de la nation. C'est à lui, c'est à son âme stoïque et simple qu'il a été donné de rendre le plus vivement ce qu'il y a de générosité et d'héroïsme, toujours prêt à déborder, au plus profond du cœur de la France.

J. Denis.

Bibliothèques

Université d'Ottawa

Echéance

Libraries

University of Ottawa

Date Due

1 1 FtV. IS 'JAN 3 Û %

FEV 0 5 1997

Page 1