III. Professions supposant un degré supérieur d'instruction
Hommes. Femmes. Totaux.
Marchands en gros, banquiers, etc. 382 12 39Zi
Commis marchands 441 27 468
Artistes 194 25 319
Clercs, écrivains 276 2 278
Étudiants 118 2 120
Fonctionnaires ou agents de la force
publique 1,187 23 1,210
Professeurs, instituteurs 169 32 201
Militaires et anciens militaires. . . 2,826 4 2,830 Notaires, médecins et autres professions libérales , 427 16 443
Propriétaires, rentiers. ...... 2,693 808 3,501
Sans profession 1,106 2,012 3,118
Professions inconnues 2,741 2,447 5,188
Totaux 39,302 12,824
Total général 52,126
SELON LES PItOFESSIONS. 63
Nous n'avons presque rien changé, dans ce tableau , à l'ordre adopté dans les comptes rendus de la justice criminelle. Nous avons seulement réduit le nombre des classes a trois , en adoptant, comme caractère distinctif de chacune d'elles , le degré d'instruction que nous supposions aux individus que nous y faisions entrer. La première embrasse tous les ouvriers en général, tous les hommes qui n'ont d'autres ressources pour vivre que le travail de leurs mains , et qui , dans tous les pays , forment , à eux seuls , la grande majorité de la population. Aussi ont-ils fourni , à eux seuls , un nombre plus considérable de suicides que les deux autres classes. Ce nombre s'est élevé a 27,/i61, ou plus de la moitié de la somme totale. ïl s'est partagé entre les deux sexes de la population de 21,583 pour les hommes, et 5,878 pour les femmes, ce qui donne les rapports de 1 sur /i,62 , chiffre un peu plus élevé que celui qui représente le rapport moyen entre les deux sexes, que nous avons dit précédemment être de 1 sur 4,06 , ce qui semblerait annoncer que les douleurs physiques et morales et les vices honteux , qui sont
le partage trop ordinaire de celte partie de la population, exercent leur pernicieuse influence beaucoup plus sur les hommes que sur les femmes.
La prédominance que nous venons de signaler de la première classe sur les deux autres , nous paraît beaucoup plus apparente que réelle; car, quoique nous ne puissions pas donner le chiffre exact de la population dans chacune d'elles , nous ne craignons pas d'être démenti en disant que la première l'emporte infiniment, sous ce rapport, sur la seconde, et la seconde sur la troisième. En tête de cette première classe , se placent naturellement, tant sous le rapport des chiffres de la population que du nombre des suicides, les cultivateurs, les journaliers, bergers , bûcherons , etc. , tous les ouvriers en un mot qui sont employés a la culture des terres et aux divers travaux qui en dépendent. Ils ont fourni a eux seuls 16,228 suicides , ou plus du quart de la somme totale. Ce chiffre , qui représente assez exactement le nombre des suicides commis dans les campagnes , vient a l'appui de ce que nous avons dit précédemment de la fré-
quence relative de cet acte dans les villes et dans les campagnes. D'après le dernier recen- y<r sèment , la population agglomérée dans les villes de 1,500 âmes et au-dessus, forme un total de 7,327,000 individus. Celle des campagnes s'élève à 25,903,178 habitants, ce qui donne le rapport de 1 h 3,67, tandis que le rapport des suicides sera comme 35,898 h 16,228, ou comme3,25 à 1. C'est donc une différence énorme qu'il est facile de l'endre encore plus évidente, en comparant directement le nombre des suicides avec la somme de la population. On trouve ainsi qu'il y a tous les ans 1 suicide sur 3,591 habitants , dans le premier cas, et 1 sur 28,590 habitants dans le second. Les mêmes chiiffres sont encore en désaccord avec l'opinion de M. Cazauvieilh, dont nous nous sommes occupé plus haut. On compte, en effet, sur les 16,228 suicides indiqués ci-dessus, 12,509 hommes et3,719femmes, ou 3,35 pour une , rapport évidemment plus élevé que le rapport général entre les deux sexes.
Les autres professions , rangées dans cette catégorie, ne nous offrent rien de remarquable, une seule exceptée , celle des domestiques atta-
chés à la personne. Sur 2,/i7A domestiques qui se sont suicidés, 1,20/t appartiennent au sexe féminin, et 1,270 seulement au sexe masculin. Il est vrai qu'il existe une certaine différence entre le nombre de femmes qui entrent en condition et celui des hommes. Mais cette différence, quelque grande qu'on la suppose , ne le sera jamais assez pour expliquer une exception aussi inattendue à la loi que nous avons précédemment posée. C'est que la raison de cette différence est ailleurs , et se trouve nécessairement dans la position si exceptionnelle que l'état de domesticité impose aux femmes, dans les dangers de toute nature qui les entourent, surtout lorsqu'elles sont encore jeunes. Combien de fautes sont la conséquence souvent inévitable , et pour ainsi dire fatale , de cette position ! Et lorsque celles-ci ne peuvent plus être cachées , comment s'étonner que le suicide devienne pour ces malheureuses comme un suprême effort contre la contagion du vice qui commençait à les gagner? (Vest une chose remarquable, en effet, qu'il existe une certaine somme de dégradation morale, passé laquelle le suicide n'est plus qu'une rare exception, il semblerait que
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l'homme se rattache avec d'autant plus de ténacité à la \ie qu'il est plus misérable et plus corrompu. C'est ce qui explique pourquoi la mort volontaire est si rare dans les bagnes et dans les maisons de détention; pourquoi, au contraire, il est relativement très fréquent parmi les prévenus. Nous verrons plus tard que 2,106 individus se sont donné la mort pour se soustraire à des poursuites judiciaires ou disciplinaires , tandis qu'on ^ n'a observé que 20/i suicides parmi les condamnés. Ajoutons encore que sur 9,320 décès constatés dans les bagnes , de 1816 à 18o7 inclusivement , on n'a compté que 6 suicides. Des renseignements, précieux sous ce rapport, nous sont donnés par M. le docteur Ferrus, dans son remarquable ouvrage sur les prisonniers , l'emprisonnement et les prisons. 11 résulte de ses recherches qu'il y a eu seulement 30 suicides en sept ans (l8/i0-18/i6) dans les différentes maisons centrales, sur une population moyenne de 15,111 prisonniers. La proportion a été encore plus faible dans les bagnes , oii l'on n'a constaté que 5 suicides de 1838 à 1845, sur une population moyenne de 7,0/|l indi-
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vicius (j). Enfin, c'est ce qui explique encore pourquoi les filles publiques se tuent en si petit nombre ( 53 en dis sept ans ) , tandis qu'elles fournissent un si énorme contingent aux prisons et aux maisons d'aliénés. Il résulte d'un relevé publié par Esquirol , qu'il s'est trouvé 33 filles publiques sur 264 femmes aliénées admises l\ la Salpêtrière (2). Preuve nouvelle de la différence radicale qui existe dans un grand nombre de cas entre le suicide et la folie !
Nous ne dirons que très peu de chose dei deux autres classes de professions qui nous resteraient k examiner. Les renseignements nous manquent complètement pour déterminer ,
(1) Voici comment M. Ferrus apprécie ces faits si importants : « On ne sera pas surpris que des hommes qui , pour la plupart , ont mené une vie nomade , qui n'ont presque jamais rien possédé, qui tiennent rarement aux liens de la famille, et ne craignent ni le blâme public, ni la flétrissure de la justice, se tuent moins fréquemment que la tristesse et les rigueurs de la vie prisonnière ne pourraient, au premier abord, le faire supposer. » (G. Ferrus, Des prisonniers , de l'emprisonnement et des prisons. Paris , 1850 , p. 133).
(2) Esquirol , Maladies mentales , t. I , p. Z|5.
SKLON l'instuuction. 69
même d'une manière approximative , le degré de fréquence relative du suicide dans chacune d'elles ; et , dans ce cas , il vaut mieux s'abstenir que se perdre dans des hypothèses gratuites. Nous dirons seulement que les morts volontaires sont beaucoup plus nombreuses dans la dernière que dans la seconde , quoiqu'il nous paraisse clairement démontré que le chiffre de la population est beaucoup plus restreint dans un cas que dans l'autre. D'où semblerait ressortir cette conclusion remarquable , que les professions qui supposent une instruction plus avancée , sont aussi celles qui fournissent le plus de suicides. Ceci nous conduit naturellement a rechercher quelle influence l'instruction, considérée d'une manière générale , exerce sur le développement de ce funeste penchant.
§ VII. De l'influence de instruction snr la production du suicide.
On a longtemps prétendu que l'ignorance était la principale cause des crimes , et que , pour rendre les hommes meilleurs et plus heureux , il suffirait de les instruire. Cette opinion
a été complètement réfutée , il y a quelques années, par M. Guerry , dans l'ouvrage remarquable dont nous avons parlé déjà plusieurs fois. Il a prouvé , en s'appuyant sur les faits les plus concluants, que, contrairement à l'opinion générale , les crimes sont d'autant plus fréquents dans chaque département que l'instruction y est plus répandue. On s'est encore trompé lorsqu'on a prétendu que celle-ci, ayant pour résultat de développer l'intelligence de l'homme et de l'appeler au partage d'un plus grand nombre de jouissances , devait en même temps le préserver du suicide. Nous sommes loin de croire, cependant, que l'ignorance soit le plus grand des biens , et de nier les bienfaits de l'instruction, et surtout d'une éducation bien dirigée. Mais les meilleures choses peuvent tourner h mal sous l'influence d'une direction mauvaise; et les faits révélés par l'étude du suicide dans ses rapports avec l'état de l'instruction publique dans les diverses parties delà France, protestent avec une grande énergie contre la direction qui lui a été imprimée pendant le règne de Louis-Philippe,
Ici encore les statistiques publiées parl'admi-
SELON l'instruction. 71
nistration nous seront d'un grand secours. Nous y trouverons des documents précieux qui nous permettront de dresser un tableau comparatif de l'état de l'instruction dans chaque département , et dans chacune des régions dont la France se compose. Le ministre de la guerre publie tous les ans , avec les listes du recrutement, celle de tous les individus qui savent lire et écrire au moment du tirage au sort : cette liste se compose donc déjeunes gens pris dans toutes les professions et dans toutes les classes de la société , et représente , d'une manière très exacte , l'état de l'instruction dans tout l'empire. On pourrait encore exprimer celui-ci par le nombre des enfants qui, dans chaque département, sont admis dans les écoles primaires ou secondaires , et dont la liste est publiée tous les ans par le ministre de l'instruction publique. Mais les enfants instruits dans leurs familles , ou dans des établissements qui ne relèvent pas directement de l'Université , ne sont pas compris sur ces listes , qui , sous ce rapport, sont beaucoup moins exactes que celles qui nous viennent du ministère de la guerre. Aussi, nous sommes-nous servi exclusi-
vement de ces dernières pour faire le tableau suivant (1) .
XI* TABLEAU , indiquant^ dans chaque département , le degré d'instruction des jeunes gens inscrits sur les tableaux de recensement et appelés au tirage au sort. 18 36-18 A8.
Bas-Rhin. . .
Haute-Marne.
Doubs. . . .
Mcxise. . . .
Jura
Vosges. . . .
Seine . . . .
UaïU-Uhin. .
Haute-Saône.
Meurllie. . .
Côte-d'Or . .
Moselle. . .
Ardeiines . .
Marne. . . .
Aube
NOMBRE DE JEUNES GENS SACHANT LIBE ET ÉCRIllE SUR 100.
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