‹ Du système permanent de l'Europe à l'égard de la Russie et des affaires de l'OrientChapitre 15 sur 24 · CHAPITRE XL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XL

Effets de la tendance du commerce nisse vers

le Midi.

Les accroissemens de la Russie vers le midi de l'Europe orientale vont attirer dans cette direction la plus grande masse des affaires de cet empire. Avec le temps, elles deviendront immenses; ce commerce reagira sur celui du monde entier, et à son tour, celui-ci voudra y prendre une part directe. Il le fait déjà : tous les pavillons de l'Europe s'introduisent dans la mer Noire ; celui des Etats - Unis a déjà pris ce chemin. Encore un peu de temps, les nouveaux états américains suivront la même route ; et l'on ne voit pas à quel titre elle pourrait leur être fermée. La mer Noire ne peut donc manquer de devenir le siège d'un très grand commerce. Ici commence la difficulté, elle se fait déjà ressentir ; car dans son manifeste , l'empereur Nicolas parle d^assurer et de mettre hors de toute gêne avenir la liberté de ce commerce ; en cela , ce souverain fait les

( ^i>-i ) aflaires de l'Europe autant que celles de son propre empire. Cesl là un de ces intérêts vitaux qui n'admettent pas de transaction. Tant que les ctablissemens russes du midi ont été incomplets y l'ancien ordre commercial de ce pays a pu être maintenu ; mais depuis que le poids et les affaires de l'empire inclinent visiblement vers cette direction, un changement est devenu indispensable. Conçoit - on que l'Angleterre laissât son commerce assujetti au libre transit de la Manche, accordé par la France, et révocable à sa volonté. Cependant, telle est précisément la position du commerce russe de la mer Noire , à l'égard de la Turquie; il ne peut se faire que par sa permission. Cet état pouvait être toléré lorsque la Russie était barbare et étrangère à l'Europe et à la civilisation, lorsqu'il y avait égalité de forces entre les deux empires; mais depuis que la Russie a pris part aux mœurs et aux affaires de l'Europe , depuis qu'elle a acquis une supériorité décidée sur la Turquie, il est impossible qu'elle veuille rester assujettie à un ordre fait pour un autre temps , et qui , pa*' sa discordance avec celui - ci , la blesse dans ses plus vifs intérêts. Ici se marque le combat de la nature avec la politique : la première

n'a créé qu'un élroit passage vers les lieux qui appellent un grand mouvement d'affaires; la politique a donné à un seul la possession .de ce passage , si nécessaire à tous. Une puissance supérieure en réclame ia liberté absolue : là commence une grande difficulté. La position tant vantée de Constantinople, ne jouit de ses avantages que lorsque cette cité est la capitale d'un état qui s'étend au loin. C'est ce que Constantin avait très bien vu ; il plaçait ^ sa ville au centre de ses états : cette position était admirablement bien choisie ; mais à mesure que Tempire se resserra , Constantinople perdit son importance, et lorsqu'il fut devenu une ville frontière par l'occupation de l'Asie - Mineure par les Turcs, il succomba. Ce que les invasions des Barbares et les Turcs firent à ces époques reculées, la Russie le re- . 0Duvelle par ses accroissemens successifs.Voilà de nouveau Constantinople devenu ville frontière : tout le nord de l'ancien empire Ottoman a passé dans les mains de la Russie f celle-ci tend vers de prodigieux accroissemens de culture et de commercev; elle n'a pas d'autres débouchés pour son commerce vers le midi que le passage du Bosphore et celui des Dardanelles. D'un autre côté, le commerce de l'Europe, vers ces

(C8) Contrées, doit se faire par la même roule; mais comment cette liberté pourra - t - elle s'arranger ,

!•. Avec le siège de l'empire Ottoman à Constantinople. Tout vaisseau allant à la mer Noire , ou en revenant , doit passer sous les murs du Sérail. Le Grand -Turc se tiendrat-il content de n'être plus qu'un simple capitaine de port, et la liberté absolue de ce passage ne le réduil-elle pas à ce rôle ?

3*. En temps de guerre, le passage sera-t-il "fermé à la Russie? et ce n'est plus guère qu'avec elle que la Turquie peut avoir à combattre. Si la guerre interdit le passage, les affaires de toute la Russie méridionale ne tomberont-elles pas dans un état de souffrances très graves pour ce pays , et très propres à le porter à l'irritation. Qu^éprouveraient la France et l'Allemagne si tout leur commerce était af!>treint à suivre le cours de la Tamise, et à passer sous les canons de la tour de Londres? •Les deux rivages du canal appartiennent à la Turquie : comment le partager? ce serait se donner deux maîtres au lieu d'un. Si la Turquie d'Europe reste au Sultan , s'il passe en Asie, autant d'hypothèses nouvelles, comme "autant de nouvelles difficultés. Ce passage sera-

(69) t-il déclaré terre neutre? Pour l'assurer, prendra-l-on le territoire qui forme les deux rivages? Il est évident qu'il y a là une questîoa d'un ordre absolument nouveau , créée par le développement de la puissance russe , et par les progrès de la civilisation et du commerce dans le midi de cet empire. Le manifeste russe indique bien le sentjinent de ce nouvel ordre de choses; mais pour le régler convenablement, la diplomatie aura beaucoup à faire ^ car il comporte un grand mélange d'intérêts. Il est bien facile de voir que , de toutes les questions qui ont donné lieu à la guerre actuelle^ celle-ci sera la plus difficile à resoudre. Nous ne terminerons pas ces observations sans faire remarquer une singularité particulière à la Rus^ sie , par rapport à la navigation. Quatre mers sont ses véhicules ; toutes les. quatre sont des mers fermées : i** la Caspienne, mer. intérieure , n'a pas d'issue ; 2° la mer Blanche est inabordable la plus grande partie de l'année ; 5*^ la Baltique est fermée par le Sund et Héligoland ; 4** ^^ ^^r Noire , fermée par le Bos^ phore et les Dardanelles.

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