CHAPITRE V
Excès du travail nuisible. — État d'équilibre. — Aliénation mentale. — Morts prématurées.
Il est un état d'équilibre nécessaire entre nos facultés intellectuelles et nos facultés physiques. Quand cet état existe, l'homme produit intellectuellement tout ce qu'on peut attendre d'une brillante organisation, sans qu'il y ait maladie par excès ou par défaut; quand au contraire l'équilibre est rompu, ses facultés souffrent et sont exposées à des maladies spéciales qui méritent, par cela même, toutes nos études.
Un développement trop prononcé de notre physique rend l'intelligence paresseuse et souffrante; trop peu de développement, surtout si le système nerveux vient à prédominer, donne à notre intelligence une surexcitation qui peut lui devenir funeste. Ce n'est pas sans raison que l'on insiste sur l'adage mens sana in corpore sano.
C'est particulièrement sur l'enfance, époque où se fait le développement des facultés les plus précieuses de l'homme, qu'il faut étendre
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une sollicitude éclairée ; il faut alors donner de la rectitude au coup d'œil, de la finesse au tact, de la justesse à l'ouïe. Quand ces organes ont été exercés avec prudence, l'enfant conçoit avec plus de facilité, et ses facultés intellectuelles se prononcent avec plus d'harmonie et de force.
L'irréflexion et la vanité des parents font qu'on suit généralement une marche tout opposée. On a hâte de saisir les premiers indices du développement de l'intelligence , on s'applaudit de voir s'épanouir un esprit précoce, et l'on ignore presque toujours à quel prix on achète ces satisfactions de l'amour-propre.
L'entendement porté à sa maturité avec trop de précipitation, détruit le physique. Les jeunes plantes élevées en serre chaude portent promptement leurs fruits et dépérissent après avoir satisfait une curiosité trop impatiente. De même la plupart des jeunes prodiges qui ont été offerts à l'admiration des hommes, ont fini par avorter après avoir excité pendant quelque temps un étonnement peu réfléchi; et ceux dont l'intelligence ne s'est pas complètement arrêtée , ont succombé à une mort prématurée. On ne bouleverse pas impunément les lois de la nature.
Le défaut de culture de l'esprit produit d'autres inconvénients ; il laisse bien souvent au physique une prédominance fâcheuse , ou
bien il lâche la bride à des passions désordonnées. En général , le manque de développement de l'intelligence porte obstacle au développement des qualités physiques, il ne permet pas à la physionomie de prendre de l'expression et de la noblesse , à nos membres d'acquérir de la souplesse et de la grâce, à notre démarche d'avoir cet aplomb et cette majesté qui accusent le roi de la création. C'est avec raison que la Bruyère a dit : « Il n'y a rien de si délié, de si simple et de si imperceptible, où il n'entre des manières qui nous décèlent. Un sot ni n'entre , ni ne sort, ni ne s'assied , ni ne se lève , ni ne se tait , ni n'est sur ses jambes , comme un homme d'esprit (1). »
Il existe donc, pour chaque intelligence, un certain degré de développement qu'il ne faut pas chercher à dépasser. Je vais même plus loin, et je maintiens que les trois principaux éléments de l'homme, les facultés physiques, morales et intellectuelles, sont tellement liées, tellement dépendantes les unes des autres qu'on ne saurait agir sur elles séparément. Il se présente donc ici un problème de maximum d'effet, qui consiste à rechercher dans quel rapport les facultés doivent être généralement développées :
(1) Les Caractères, chap. il, Du mérite personnel.
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je dis généralement, parce que ce rapport ne peut être le même en passant d'un individu à un autre. Chez l'un, il faut exercer plus particulièrement le physique; chez l'autre, c'est le moral ou l'intelligence. S'attacher à développer un élément seulement sans consulter les deux autres, c'est s'exposer à produire les résultats les plus fâcheux.
Une maladie affreuse frappe l'homme dans le trop ou le trop peu de développement de son intelligence. Pendant longtemps on a désigné sous le nom de folie, tous les dérangements auxquels notre raison est exposée; on a mieux compris plus tard qu'il est essentiel de distinguer l'idiotisme de l'aliénation mentale ; ce sont en quelque sorte les deux états extrêmes entre lesquels flotte notre intelligence.
L'idiotisme est un manque de développement intellectuel, produit souvent par une organisation physique vicieuse; il se distingue de la démence qui est l'affaiblissement de la raison, occasionné par la vieillesse ou par des excès.
L'aliénation mentale au contraire est une surexcitation, un état de l'intelligence qui dépasse la portée de notre organisation physique. Cette surexcitation est d'ordinaire d'autant plus aiguë qu'elle se concentre davantage sur un même objet; de là, les idées fixes, lamonomanie.
Si notre distinction est exacte, l'idiotisme et la démence doivent se rencontrer aux deux extrémités de la vie : d'une part, dès l'enfance, l'intelligence est dominée par la matière, et désormais tout remède est impossible ; de l'autre , l'intelligence affaiblie cesse également d'être en équilibre avec le physique et se trouve hors d'état d'exercer ses fonctions.
Pour ce qui concerne l'aliénation mentale, on la rencontre souvent chez les organisations intellectuelles les plus heureuses , au plus bel âge de la vie, et quand notre esprit est dans sa plus grande activité. D'après les documents de plusieurs pays, j'ai trouvé que l'aliénation mentale marche à peu près parallèlement avec le développement de la raison, et que c'est aussi entre 30 et 55 ans qu'elle se manifeste avec le plus d'intensité et cause les maladies dont la guérison rencontre le plus d'obstacles.
Ce rapprochement est curieux sous plus d'un rapport ; par exemple, à l'âge de 65 ans, nos facultés mentales flottent entre des limites plus ou moins étendues; tantôt elles s'exercent très-médiocrement, tantôt avec beaucoup d'activité, et plus souvent d'une manière modérée et dans un état d'harmonie avec notre organisation. Ce dernier état s'observe chez la généralité des hommes; et, plus on s'écarte de l'état normal, plus
les exceptions deviennent rares. Il nous serait impossible de grouper un grand nombre d'hommes d'après la grandeur des écarts de leur raison par rapport à l'état normal, mais tout porte à croire que nous retrouverions, encore ici, un classement analogue à celui donné par la loi des causes accidentelles. On conçoit du reste que les écarts ne peuvent être estimés que relativement; ce qui est écart pour l'un est un état très-modéré pour l'autre; il en est des forces de l'esprit comme de celles du corps.
La loi des causes accidentelles existerait donc pour les facultés mentales, comme pour les facultés physiques. Chaque individu présenterait un écart plus ou moins grand par rapport à l'état moyen; et l'ensemble de ces écarts serait subordonné à la loi de continuité que nous avons déjà rencontrée dans tout ce qui tient à notre espèce. L'homme même, pris dans son individualité, a un développement intellectuel plus ou moins prononcé dont il s'écarte à chaque instant, soit en plus soit en moins ; mais ces écarts sont généralement faibles, et se trouvent sous l'influence de causes accidentelles dont ils subissent aussi la loi.
Il est une distinction qu'il importe de faire par rapport aux états extrêmes de l'intelligence. Parmi les individus qui naissent, il s'en trouve
probablement autant qui pèchent par défaut d'intelligence et qui sont destinés à rester idiots, que d'autres qui pèchent par un excès contraire, et par une tendance trop forte à laisser prédominer l'intelligence sur le physique ; ceux-ci succombent d'une manière prématurée et à des époques peu éloignées de la naissance, tandis que les premiers sont destinés à végéter et à vivre de la vie animale.
Si nous considérons l'homme pendant le cours de son existence, nous aurons à faire la même remarque. Quelquefois son intelligence s'écarte de beaucoup de ces limites ordinaires , soit en moins , soit en plus ; or, on ne voit pas que les écarts extrêmes en moins aient de graves conséquences, tandis qu'il n'en est pas de même des écarts en plus qui produisent les fièvres cérébrales, les aliénations mentales et quelquefois la mort même. L'antagonisme qui s'établit entre la vie animale et la vie intellectuelle , quand elles rompent leur harmonie habituelle , ne se fait donc pas avec les mêmes chances d'accidents. Dans ses écarts en moins, l'intelligence ne tue point le physique , comme elle le fait assez généralement dans ses écarts en plus. Est-ce parce qu'en sortant de nos limites habituelles, nous rencontrons encore, d'une part, des êtres vivants dont nous partageons la vie
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animale? tandis que, de l'autre part, nous ne saisissons plus rien qui ait des rapports avec nous ; il faudrait sortir de l'humanité et nous élever au-dessus de la chaîne des êtres qu'embrasse la création.
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