‹ Du système social et des lois que le régissentChapitre 62 sur 76 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Dépendances mutuelles des différentes parties du Système social.

Pour que le système social présente les conditions les plus favorables, il faut qu'il existe un parfait équilibre entre l'individualité, la nationalité et l'humanité. L'un de ces trois états ne peut prendre de prépondérance qu'aux dépens des deux autres : l'individualité trop forte rend la nationalité impossible ; de même , une nationalité trop prononcée absorbe l'individualité et place un peuple en dehors de l'humanité.

L'équilibre nécessaire entre les différents états où l'homme peut se trouver, soit comme individu , soit comme élément d'une agrégation plus ou moins composée , mérite une attention sérieuse ; il est d'autant plus intéressant qu'il a été moins étudié.

Les deux états extrêmes, l'individualité et l'humanité, ne sont pas le résultat des combinaisons humaines ; ils sont déterminés par l'Être suprême qui a établi entre eux des lois de dépendance. La philosophie s'est occupée d'en rechercher la nature et de reconnaître ce

que chacun se doit à soi-même et les devoirs qu'il est tenu de remplir envers les autres.

L'homme peut méconnaître ces lois, les contrarier et donner lieu à des désordres plus ou moins graves. Le défaut de lumières , les vices du cœur, et surtout le besoin impérieux de pourvoir à son existence ont pour effet d'exalter l'individualité et de produire l'égoïsme. Quand l'homme se trouve porté vers cet état extrême, l'humanité doit nécessairement en souffrir.

Le sauvage, dominé par l'instinct de sa propre conservation, se place à tout instant en dehors de l'humanité ; il n'a pas même l'idée de ce grand corps ni des liens par lesquels il s'y trouve rattaché.

D'une autre part , l'humanité froissée réagit contre l'individu qui la méconnaît ; elle cherche à paralyser ses tendances et à le détruire partout où elle le trouve en hostilité contre elle.

On peut dire que l'état d'individualité absolue n'existe véritablement pas, ou n'existe que comme une anomalie. Le sauvage même possède à un haut degré le sentiment de la famille et des devoirs qui le rattachent à sa tribu. Forcé de se défendre contre des dangers incessants, il a dû recourir à l'association qui s'étend ensuite selon les lieux et les circonstances.

298 LIV. III. — de l'humanité.

Mais on conçoit que cet état de combinaison secondaire est, avant tout, l'ouvrage de l'homme et de la nécessité.

L'association peut être plus ou moins forte, les exigences plus ou moins grandes; et c'est ici que se rencontre la difficulté. Si la j ustice régnait partout sur la terre, les nations n'auraient pas, à la vérité, à organiser des moyens de défense contre de coupables agressions; en l'absence de forces perturbatrices, leur existence se trouverait garantie par les lois mêmes de conservation qui dominent le système social. Mais il leur resterait encore à pourvoir à d'autres besoins; elles sentiraient la nécessité de se maintenir dans un but d'utilité générale et de réunir les efforts des membres qui les composent, pour arriver à produire de grands résultats avec de faibles moyens.

Aux yeux de bien des gens, ces combinaisons secondaires deviendraient inutiles, ou du moins ils en admettraient les formes, en éteignant le souffle de vie qui les anime ; la nationalité irait se perdre dans un vaste cosmopolitisme qui embrasserait tout le globe. Non-seulement cet état de choses n'est pas réalisable, mais, en théorie même, il est contraire à tout £e que nous observons dans l'univers. La nature, dans ses ouvrages les plus sublimes, nous

donne l'exemple des combinaisons que l'homme adopte comme par instinct, mais qui dans la réalité sont les conséquences nécessaires de ses lois immuables.

Ainsi, l'homme résume enlui-même unmonde tout entier. Il conçoit cependant qu'il ne peut rester isolé sur la terre, et qu'il existe autour de lui d'autres hommes avec lesquels il a des rapports nécessaires, qu'il gravite en quelque sorte avec eux vers un même point et en suivant une marche commune ; tandis que , plus loin et en dehors de sa sphère d'activité, il voit encore un nombre considérable d'autres êtres qui lui ressemblent, mais avec lesquels il n'a que des rapports très-éloignés, et qui forment à leur tour des combinaisons diverses entre eux ou de véritables systèmes plus ou moins intimement liés au système dont lui-même il fait partie.

Ce que nous présente l'humanité n'est que le tableau réduit du spectacle imposant de l'univers; nous y trouvons des lois de subordination analogues à celles qui lient entre eux tous les corps dont l'espace est peuplé. Si nous considérons séparément notre terre, elle a son individualité, si je puis m'exprimer ainsi; et son existence, au premier abord, ne paraît en aucune manière subordonnée à celle des planètes qui lui ressemblent et qui se* meuvent

300 uv. m. — de l'humanité.

dans son voisinage. Cependant la science montre que ces différents globes, ainsi que notre terre, sont rattachés entre eux par des liens mystérieux, bien que des millions de lieues les séparent ; qu'ils sont doués d'un même principe de mouvement et se trouvent entraînés ensemble autour d'un centre commun de gravité. Aux yeux de l'astronome leur dépendance mutuelle n'a rien d'accidentel, rien de désordonné; elle est au contraire la conséquence nécessaire d'une seule et même loi, de celle qui préside à la conservation de chaque globe en particulier et règle sa marche, en sorte que les mondes qui forment notre système solaire, ne doivent être considérés en réalité que comme un seul et même corps.

Plus loin de nous, circulent dans les espaces célestes une infinité de systèmes solaires semblables au nôtre ; et bien qu'ils laissent entre eux des intervalles immenses, tous les corps qui les composent, ceux qui brillent à nos yeux, comme ceux qui par leur éloignement prodigieux nous échapperont à jamais, forment à leur tour un tout, un vaste ensemble obéissant à la loi commune de l'attraction et emporté probablement d'un mouvement général autour d'un même centre de gravité.

Si le grand architecte de l'univers n'avait

parfaitement équilibré toutes choses, on conçoit quel chaos effroyable se produirait au milieu de ces myriades de mondes circulant dans l'espace d'une manière désordonnée et se heurtant les uns les autres.

C'est par des lois semblables que sa divine sagesse a tout équilibré aussi dans le monde moral et intellectuel ; mais quelle main soulèvera le voile épais jeté sur les mystères de notre système social et sur les principes éternels qui en règlent les destinées et en assurent la conservation ? Quel sera l'autre Newton qui exposera les lois de cette autre mécanique céleste ?

« On obtient des constantes que j'attribue à un être fictif que je nomme /'homme moyen. » n. page 13.

J'ai essayé d'exposer mes idées sur la théorie de l'homme moyen dans un ouvrage spécial, intitulé Sur Vhomme et le développement de ses facultés ou Essai de physique sociale. 2 vol. in-8°, Paris, chez Bachelier, 1835. J'y détermine les constantes de l'homme telles que la taille, le poids, la force, la vitesse de marche, etc. D'autres constantes que j'avais dû omettre, faute d'observations, ont été données dans les notes des traductions de cet ouvrage qui ont été publiées en Allemagne par M. le docteur Rieke, en 1838; et à Edimbourg, par M. R. Smibert, sous la surveillance de M. le docteur R. Knox, en 1842.

L'idée de l'homme moyen n'est pas nouvelle ; on la trouve déjà dans les écrits de plusieurs philosophes anciens et particulièrement d'Aristote ; mais elle n'a pu prendre quelque consistance que par l'application

de la théorie des moyennes à l'observation de l'homme.

Je dois à l'obligeance de M. Gruyer, auteur de plusieurs ouvrages philosophiques estimés, la connaissance d'un petit livre intitulé : Y Art de connoistre les hommes, par le sieur De La Chambre, conseiller du Roy, etc., in-18, imprimé à Amsterdam, chez Jacques Lejeune, en 1660. L'auteur part de cette idée fondamentale ce que la Conformation des parties et le Tempérament, qui sont les Instruments des facultez de l'Ame, ayent la même médiocrité qu'elles ont. De sorte que les parties ne doivent estre ny trop grandes ny trop petites, ny les qualitez qui composent le tempérament, exceller l'une sur l'autre, mais toutes doivent estre dans un égal équilibre, et dans une juste médiocrité.»

De La Chambre emploie le mot médiocrité dans le même sens que Pascal, pour désigner l'état moyen. « De cette vérité ainsi establie, dit-il plus loin, on tire une conséquence qui confirme ce que nous avons dit de la Médiocrité qui se doit trouver dans les puissances de l'Ame, non seulement dans celles qui sont subalternes ; mais encore dans celles qui sont supérieures comme est l'Entendement et la Volonté. Car puisque le Tempérament modifie toutes les facultez, les rendant plus ou moins fortes selon les degrez qu'il a, et que s'il est chaud par exemple, il fortifie l'Imagination et affaiblit le Jugement; qu'au contraire, s'il est froid, il sert au Jugement et nuit à l'Imagination, et ainsi de toutes les autres ; il s'ensuit que s'il doit estre égal, pour rendre l'Homme parfait, il faut que toutes les facultez de l'Ame se ressentent de cette justesse, et qu'elles gardent la mesme modération qui se rencontre dans le tempérament.

« De sorte que la perfection naturelle de l'homme ne demande pas une Imagination trop vive, ny un Jugement trop circonspect, ny une mémoire trop heureuse : elle ne peut pas mesmes souffrir ces esprits sublimes qui sont toujours attachez à la contemplation des choses hautes et difficiles; non seulement parce qu'elle veut que l'Homme qui est destiné pour la société, s'applique également à la contemplation et à l'action : Mais principalement parce qu'il est impossible que le corps ait sa perfection naturelle quand il a les dispositions qui sont nécessaires à la sublimité de l'esprit: Car il faut que le corps soit foible quand l'esprit est trop fort, comme la trop grande force du corps diminue et affoiblit l'esprit, ainsi que nous montrerons plus amplement cy-apres. »

c( Il est une loi générale qui domine noire univers et qui semble destinée à y répandre la vie. » page 15.

J'ai cru devoir la nommer loi des causes accidentelles, parce qu'elle indique comment se distribuent à la longue une série d'événements dominés par des causes constantes, mais dont des causes accidentelles troublent les effets. Ces causes accidentelles finissent par se paralyser et il ne reste en définitive que le résultat qui se serait invariablement reproduit chaque fois, si les causes constantes seules avaient exercé leur action.

J'ai développé longuement, dans un autre ouvrage, ce que j'entends par la loi des causes accidentelles ou la loi de possibilité : Lettres à S. A.R.le duc régnant

de Saxe-Cobourg et Gotha, sur la théorie des probabilités appliquée aux sciences morales et politiques; \ vol. in-8°, Bruxelles, 1846.

Un géomètre distingué, M. Bienaimé, dont les travaux ont éclairci plusieurs points difficiles de la théorie des probabilités, me faisait observer que c'était à tort que je m'étais servi de la dénomination de loi des causes accidentelles, puisqu'il s'agit d'événements qui en définitive se présentent dans un ordre nécessaire et calculable à priori ; que les fluctuations qu'on remarque, n'ont réellement plus rien d'accidentel, quand on les prend en nombre suffisant. Je conviens en effet qu'il n'existe même pas une seule cause accidentelle au monde, et que chaque cause a son origine nécessaire, quelque faible qu'elle soit; j'ai voulu me conformer seulement au langage ordinaire , espérant bien que je serais compris de mes lecteurs.

« D'après des recherches nombreuses que j'ai faites sur la corrélation entre les tailles et les poids des hommes adultes, j'ai cru pouvoir conclure que les poids sont simplement comme les carrés des hauteurs. » page 43.

Examinons les conséquences de cette proposition. Nous savons qu'en désignant par a la taille moyenne des hommes d'un pays, il s'en trouve autant qui dépassent cette taille de la quantité 6, que d'autres qui lui sont inférieurs de la même quantité ; d'après cela, un homme de chacun de ces deux groupes aurait

pour poids, en représentant par P celui de l'homme moyen :

Or, la moyenne des poids ne reproduirait pas, comme pour la taille, le poids de l'homme moyen ; on aurait en effet,

P + P hl au lieu de P.

La moyenne des poids surpasserait donc la moyenne réelle P de la grandeur P ^. Par exemple, la taille de l'homme moyen en Belgique est lm,684 ; et il est autant d'hommes qui mesurent lm,784 que d'autres qui ne mesurent que lm,584. Maintenant, le poids de l'homme moyen est de 63k,7 environ, et le poids moyen déduit des deux groupes d'hommes qui auraient la faille de lm,784 et de lm,584, le surpasserait de :

c3,s7xtaw=ok'm-

Cette différence n'est pas même d'un quart de kilogramme, pour le poids moyen pris sur des hommes de tailles cependant hien différentes.

S'il était vrai que l'homme moyen pour la taille, le lût également pour le poids, on voit qu'on pourrait admettre, sans erreur sensible, que les poids sont comme les carrés des hauteurs. Les différences ne deviendraient très-sensibles que pour des individus remarquables par un excès ou par un défaut de taille; et ceux-ci sont toujours peu nombreux.

« Je conçois qu'un jour on aura des traités ethnographiques dans lesquels figureront les différents peuples de la terre, avec les indications précises des éléments qui , chez eux , caractérisent l'homme moyen. » Page 47.

Pour réaliser cette idée, autant que possible, j'ai recueilli un grand nombre de mesures prises sur le corps humain, et je me propose de les réunir et de les discuter, un jour, dans un travail spécial. Ces mesures se rapportent particulièrement aux organes externes ; un travail analogue sur les organes internes a été entrepris par mes deux savants amis, MM. les professeurs Schwann et Gluge, qui en ont inséré quelques résultats dans les Mémoires de l'Académie royale de Belgique. M. le professeur Valentin, de Berne, a, de son côté, donné dans son Repertorium fur Anatomie und Physiologie, tome III, une table indiquant la quantité de sang que renferme le corps humain aux différents âges ; il serait à désirer que ces genres de travaux pussent être plus multipliés qu'ils ne le sont.

On trouvera, dans le tableau suivant, les mesures que j'ai prises sur quelques hommes en Belgique, sur l'hercule américain Cantfield et sur cinq Indiens de la tribu des O-jib-be-Was; parmi ceux-ci se trouvaient le chef de la tribu et un chef de guerre. Tous ces hommes pouvaient être considérés comme généralement fort bien conformés; ils comptaient de 18 à 25 ans, à l'exception des deux chefs qui en avaient l'un 32 et l'autre 42.

LE CHEF indien.

Page 1