EN FRANCE
Hommes. Femmes.
EN BELGIQUE Ilom. et fem.
On voit que les suicides sont très-peu fréquents pendant les premiers temps de la vie, que leur nombre croît avec l'âge et que la loi est à peu près exactement la même pour les hommes et pour les femmes. Chez ces dernières, cependant, le suicide est relativement un peu plus fréquent vers l'âge de 20 à 25 ans, et l'on peut présumer que la cause est à peu près la même que celle qui conduit à l'infanticide. Du reste , considéré d'une manière absolue, le nombre des suicides en France est trois fois aussi grand chez les hommes que chez les femmes.
Tout ce qui précède nous montre que l'homme, en général, procède avec la plus grande régularité dans toutes ses actions. Qu'il se marie, qu'il se reproduise ou qu'il se tue, qu'il attente à la propriété ou à la vie de son semblable, toujours il semble agir sous l'influence de causes déterminées et placées en dehors de son libre arbitre.
Nous nous garderons bien cependant de conclure de là, que cette constance est le résultat d'un fatalisme désolant. Nous n'y voyons, pour nous, que la preuve de la permanence des circonstances morales qui font naître les suicides, pendant la période qu'embrassent nos observations.
« Ainsi donc, le libre arbitre, bien loin de porter obstacle à la production régulière des phénomènes sociaux, la favorise au contraire. » Page 97.
M. Fayet déduit des conclusions analogues de l'examen qu'il vient de faire des Comptes rendus de la
justice criminelle en France. «En calculant, dit-il, la criminalité spécifique de l'homme aux différents âges de sa vie, en avançant que, dans le même pays et pendant un temps plus ou moins long , cette criminalité devait être à peu de chose près invariable , nous n'avons pas voulu dire que l'homme fût fatalement entraîné d'une manière plus ou moins énergique vers le mal; nous savons que l'homme, à toutes les époques de sa vie, est libre de résister au mal, et voilà pourquoi tous les législateurs le déclarent punissable; mais nous savons aussi que, malgré cette liberté inhérente à sa nature, l'homme succombe plus ou moins fréquemment à ses mauvais penchants, suivant la violence des tentations, suivant les mauvaises influences sous lesquelles il se trouve. Quelque mauvaises que soient ces influences, il y a des hommes qui résistent ; mais aussi, quelque bonnes et bienfaisantes qu'elles soient, il y a de mauvaises natures qui se livrent à l'esprit du mal. C'est ainsi qu'au milieu des familles les plus dégradées on trouve quelquefois des âmes d'élite, et qu'au sein des familles les plus vertueuses et les plus respectables, se forment des êtres vils et dégradés. C'est ainsi que dans les écoles les plus mal tenues, on trouve quelquefois de bons élèves, et qu'on en trouve de fort mauvais dans les meilleures écoles; c'est ainsi qu'au sein des sociétés en décadence, on trouve de remarquables et puissantes individualités, et qu'au sein des nations les plus morales et les plus progressives, on trouve des individus pervertis et dépravés.
«Malgré ces exceptions plus ou moins fréquentes, il n'en est pas moins vrai, qu'en général l'homme moral est en grande partie en raison de l'éducation qu'il reçoit, du milieu qui l'entoure, des influences sous
lesquelles il vit; et qu'il aura le plus de chances favorables possible, toutes choses égales d'ailleurs, si, étant né au sein d'une famille honnête et vertueuse, et élevé dans une bonne et forte école, il vit au milieu d'une nation zélée pour le bien et pour la vertu.
«En deux mots, l'homme reste toujours libre ; mais les faits prouvent que, durant toute sa vie, il succombe plus ou moins fréquemment au mal, suivant les circonstances; et que, par conséquent, toutes ces circonstances ne changeant pas la probabilité, la chute reste la même.
«Et voilà dans quel sens le calcul peut être appliqué aux faits moraux, presque avec autant d'exactitude qu'aux autres phénomènes de la nature physique. » (Compte rendu des séances de l'Académie royale des sciences morales et politiques, nov. 1847, page 418.)
« 11 rï existe sous ce rapport rien d'absolu ; telle constitution politique qui convient à un peuple serait essentiellement nuisible à un autre, etc. » Page 149.
Montesquieu dit, en parlant des lois : « Elles doivent être tellement propres au peuple pour lequel elles sont faites, que c'est un très-grand hasard si celles d'une nation peuvent convenir à une autre.... Elles doivent être relatives au physique du pays, au climat glacé, brûlant ou tempéré ; à la qualité du terrain, à sa situation , à sa grandeur ; au genre de vie des peuples, laboureurs , chasseurs ou pasteurs; elles doivent se rapporter au degré de liberté, que la constitution
peut souffrir ; à la religion des habitants, à leurs inclinations, à leurs richesses, à leur nombre, à leur commerce, à leurs mœurs, à leurs manières. Enfin, elles ont des rapports entre elles ; elles en ont avec leur origine, avec l'objet du législateur, avec Tordre des choses sur lesquelles elles sont établies. C'est dans toutes ces vues qu'il faut les considérer. » Esprit des lois 9 livre I, chap. 3.
« Comme la nature a donné des termes à la stature oVun homme bien conformé, passé lesquelles elle ne fait plus que des géants ou des nains, il y a de même, eu égard à la meilleure constitution d'un État, des bornes à retendue qu'il peut avoir, afin qu'il ne soit ni trop grand pour être bien gouverné , ni trop petit pour pouvoir se maintenir par luimême. » Page 155.
Voici comment. J. J. Rousseau développe cette même idée , dans le chapitre IX, de son Contrat social :
« Mille raisons démontrent cette maxime. Premièrement, l'administration devient plus pénible dans les grandes distances, comme un poids devient plus lourd au bout d'un plus grand levier. Elle devient aussi plus onéreuse à mesure que les degrés se multiplient ; car chaque ville a d'abord la sienne, que le peuple paye ; chaque district la sienne, encore payée par le peuple ; ensuite chaque province, puis les grands gouvernements, les satrapies, les vice -royautés, qu'il faut toujours payer plus cher à mesure qu'on monte, et tou-
jours aux dépens du malheureux peuple; enfin vient l'administration suprême qui écrase tout. Tant de surcharges épuisent continuellement les sujets : loin d'être mieux gouvernés par tous ces différents ordres, ils le sont moins bien que s'il n'y en avait qu'un seul au-dessus d'eux. Cependant à peine reste-t-il des ressources pour les cas extraordinaires ; et quand il y faut recourir, l'Etat est toujours à la veille de sa ruine.
«Ce n'est pas tout : non-seulement le gouvernement a moins de vigueur et de célérité pour faire observer les lois, empêcher les vexations, corriger les abus, prévenir les entreprises séditieuses qui peuvent se faire dans des lieux éloignés ; mais le peuple a moins d'affection pour ses chefs, qu'il ne voit jamais, pour la patrie, qui est à ses yeux comme le monde, et pour ses -concitoyens, dont la plupart lui sont étrangers. Les mêmes lois ne peuvent convenir à tant de provinces diverses qui ont des mœurs différentes, qui vivent sous des climats opposés, et qui ne peuvent souffrir la même forme de gouvernement. Des lois différentes n'engendrent que trouble et confusion parmi des peuples qui, vivant sous les mêmes chefs et dans une communication continuelle, passent ou se marient les uns chez les autres, et, soumis à d'autres coutumes, ne savent jamais si leur patrimoine est bien à eux. Les talents sont enfouis, les vertus ignorées, les vices impunis, dans cette multitude d'hommes inconnus les uns aux autres, que le siège de l'administration suprême rassemble dans un même lieu; les chefs, accablés d'affaires, ne voient rien par eux-mêmes ; des commis gouvernent l'État. Enfin les mesures qu'il faut prendre pour maintenir l'autorité générale, à laquelle tant d'officiers éloignés veulent se soustraire ou en impo-
ser, absorbent tous les soins publics ; il n'en reste plus pour le bonheur du peuple, à peine en reste-t-il pour sa défense au besoin; et c'est ainsi qu'un corps trop grand pour sa constitution s'affaisse et périt écrasé sous son propre poids.
« D'un autre côté, l'Etat doit se donner une certaine base pour avoir de la solidité , pour résister aux secousses qu'il ne manquera pas d'éprouver, et aux efforts qu'il sera contraint de faire pour se soutenir : car tous les peuples ont une espèce de force centrifuge, par laquelle ils agissent continuellement les uns contre les autres, et tendent à s'agrandir aux dépens de leurs voisins, comme les tourbillons de Descartes. Ainsi les faibles risquent d'être bientôt engloutis ; et nul ne peut guère se conserver qu'en se mettant avec tous dans une espèce d'équilibre qui rende la compression partout à peu près égale.
« On voit par là qu'il y a des raisons de s'étendre et des raisons de se resserrer ; et ce n'est pas le moindre talent du politique de trouver entre les unes et les autres la proportion la plus avantageuse à la conservation de l'État. On peut dire, en général, que les premières, n'étant qu'extérieures et relatives, doivent être subordonnées aux autres, qui sont internes et absolues. Une saine et forte constitution est la première chose qu'il faut rechercher ; et l'on doit plus compter sur la vigueur qui naît d'un bon gouvernement, que sur les ressources que fournit un grand territoire.
« Au reste, on a vu des États tellement constitués, que la nécessité des conquêtes entrait dans leur constitution même, et que, pour se maintenir, ils étaient forcés de s'agrandir sans cesse. Peut-être se félicitaientils beaucoup de cette heureuse nécessité, qui leur
montrait pourtant, avec le terme de leur grandeur, l'inévitable moment de leur chute. »
« On peut même dire que plus la tendance à croître devient grande, plus les obstacles qui s'opposent aux accroissements deviennent considérables. » P. 175.
J'avais avancé, dans mon Essai de physique sociale , que les obstacles peuvent être considérés comme se développant en raison du carré de la vitesse avec laquelle une population tend à croître. J'ai trouvé, depuis, que la même idée avait été émise par M. le baron Fourier, dans l'une de ses excellentes introductions aux Recherches statistiques sur Paris.
M. Verhulst s'est occupé de rechercher si les obstacles croissent bien réellement comme le carré de la vitesse , ou s'il ne faut point adopter une autre hypothèse (Mémoires de V Académie royale de Bruxelles, t. XVII). Dans le dernier Mémoire qu'il a publié à ce sujet (Mémoires de V Académie, t. XX), il a cru devoir admettre l'hypothèse que les obstacles à l'accroissement de la population augmentent proportionnellement au rapport de la population surabondante à la population totale.
« Chaque nation, selon ses moyens de production et selon les besoins de ses habitants, ne peut disposer que d'un certain nombre déplaces au banquet de la vie, etc. » Page 191.
Il existe, chez les gens du monde, bien des préjugés à cet égard. On est généralement préoccupé de l'instant présent, et l'on juge fort mal des traces que certains fléaux peuvent laisser dans la société, tels que les guerres, les épidémies et les ravages de la petite vérole. Je citerai à ce sujet les judicieuses observations qui sont émises par mon savant ami, M. Villermé, dans son Mémoire intitulé : Des épidémies sous les rapports de la statistique médicale et de l'économie politique.
« Ni les épidémies, ni les guerres ou les famines qui traînent les épidémies à leur suite, ne sont pas, comme on le répète partout, ce qui fait toujours diminuer la population, ou même l'empêche de s'accroître. C'est seulement dans certains cas qu'elles ont cet effet , et d'une manière passagère. De même aussi, l'absence des famines, des guerres, des épidémies, quelque longue qu'on la suppose, n'augmente jamais la population, du moins directement.] La destruction produite par ces fléaux, destruction que des récoltes assez abondantes, la paix et un état de bonne santé publique préviennent, est remplacée dans les circonstances ordinaires au milieu desquelles vivent les sociétés européennes actuelles, par une autre qui, pour frapper des coups moins violents et inaperçus, n'est pas moins certaine. Enfin, comme on l'avait déjà dit avant M. Malthus, qui a le mérite de l'avoir mieux établi que tous les autres , la population d'un pays, ou le nombre de ses
habitants , dépend toujours des moyens d'existence, de la quantité des aliments qu'il fournit ou qu'on peut s'y procurer. En d'autres termes, la population est réglée, bornée par eux, et elle croît ou décroît avec eux.
« Si ce qu'on vient de dire est vrai, si la population se met toujours au niveau des moyens de subsistance, les nouveaux venus ne peuvent vivre qu'autant que d'autres s'en vont ou que la masse des subsistances augmente ; et, par conséquent , la vaccine ne peut faire arriver à l'âge adulte des enfants qui seraient morts de la petite vérole, que de deux manières :
« Ou, en empêchant la naissance d'un certain nombre d'enfants, effet que Ton ne conçoit point d'abord ;
«Ou, en condamnant au malheur, à une misère excessive, et par suite à une mort anticipée, ceux que les enfants conservés à la vie par la vaccine , privent d'une partie de leurs aliments. Il y a donc, en supposant qu'aucune prudence ne limite notre fécondité, un déplacement de la mort, qui frappe aujourd'hui tel individu qu'elle eût encore épargné , et laisse vivre encore tel autre qu'elle eût frappé. Il est évident que cette substitution, ce remplacement d'un individu par un autre, si important pour les familles, ne touche en rien les Etats.
« Il est bien entendu que cette proposition ne serait point fondée, si on l'appliquait aux lieux dont les habitants étendent autant qu'ils le veulent le sol cultivable, ou bien disposent de moyens d'existence qui peuvent entretenir une plus forte population. Dans ces lieux, au contraire, la vaccine, comme tous les préservatifs d'épidémie ou de maladie mortelle, concourt directement à l'accroissement de la population ; mais telle n'est point notre Europe, surtout prise en masse. On se tromperait grandement si Ton pensait qu'un homme
laborieux y a constamment et partout la certitude de subsister aisément avec sa famille , même dans les pays où le sol est le plus fertile, les institutions les plus sages, et l'administration la meilleure.
«Si ce que je viens de dire n'est pas erroné, il en résulte que repousser chez nous la vaccine, ou par son insouciance ne pas y avoir recours pour sa progéniture, c'est, aux dépens de l'existence de ses propres enfants, assurer celle des autres ; c'est, sans le savoir, être le meurtrier des siens.
« Il n'est pas moins certain aussi, que dans toute société où, comme chez nous , ce sont en général les classes instruites, les classes aisées, qui font vacciner leurs enfants, et le bas peuple qui s'y refuse, l'heureuse découverte de Jenner profite surtout à ceux qui, sous tant d'autres rapports déjà, ont tiré, que l'on pardonne cette expression, le meilleur billet dans la loterie de la vie.
«Toutefois, il ne faut pas croire que la vaccine ou tout autre préservatif des épidémies ou maladies de l'enfance, ne puisse jamais, en aucune manière, contribuer à l'accroissement de la population. En substituant, pendant un laps de temps donné, un enfant qui devient adulte à deux enfants qui consomment et meurent avant que de pouvoir rien produire, la vaccine favorise la production, et, par conséquent, indirectement l'accroissement de la population , en raison de l'excédant des produits ou des moyens de subsistance qui en résulte. Mais, il faut le reconnaître, cet effet indirect de la vaccine sur la population, dont les économistes ont oublié de tenir compte, sans doute à cause de son peu d'importance, est bien minime, en comparaison surtout de celui que si généralement on
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attribue à la vaccine : car il est bien démontré , par l'observation unanime de tous les pays, que la popution tend à s'accroître, par ses seules forces reproductives, beaucoup plus rapidement que ne le permet tout accroissement possible dans la masse des aliments. »
« Une administration dépourvue de lumières, peut produire une mortalité plus ou moins rapide, et quelquefois excessive, dans les prisons, dans les hospices, dans les dépôts de mendicité, dans les ateliers, dans les casernes et partout enfin où des hommes se trouvent réunis. » Page 193.
MM. Yillermé, Casper, Julius, Porter, Fletcher, Chadwick et plusieurs autres statisticiens se sont attachés à montrer ce que peut devenir la mortalité dans les prisons et dans les lieux où l'on réunit un grand nombre de travailleurs, quand l'administration y est mauvaise. J'ai rappelé moi-même l'immense mortalité qui s'était déclarée dans la prison de Vilvorde, près de Bruxelles, pendant les années 1802, 1803 et 1804, où elle était de 1 sur 1,27 , 1,67 et 1,91 de la population moyenne; Physique sociale, 1. 1, p. 263.
L'attention s'est particulièrement tournée dans ces derniers temps vers les jeunes travailleurs, et ce n'est point sans raison. « C'est sur l'enfance que repose l'espoir de la société ; pour avoir des hommes forts, intelligents, moraux, c'est de l'enfance qu'il faut s'occuper avant tout. Eh bien ! si par une cupidité effrénée, on pressure, on écrase à force de travail ces constitutions
juvéniles, qui ont besoin d'air pour se développer, ces esprits qui aspirent à la lumière de la pensée, on portera une atteinte funeste au capital moral de la nation ; on arrivera à produire une population étiolée, rabougrie, sans énergie contre le mal, sans intelligence pour le bien. Supposons que ce vice social existe, faudra - -il que, par un respect superstitieux pour la liberté du travail, le gouvernement tolère cette véritable traite des blancs, signalée récemment avec courage par un écrivain habile, M. Léon Faucher. Le mal n'est pas poussé aussi loin en France, qu'il l'a été en Angleterre ; mais n'oublions pas que nos campagnes sont encore plus peuplées que nos villes, et n'attendons pas la transformation plus complète de la famille agricole en famille manufacturière, pour appliquer le remède. » M. L. Wolowski, Cours de législation industrielle, introduction, page 16, 1840.
Les économistes allemands et particulièrement MM. Mittermaier, Ch. H. Rau, de Mohl, Schubert qui se sont le plus occupés de la science administrative, ont montré la nécessité de mettre la législation en rapport avec nos institutions modernes.
« Qui dispense la réputation? qui donne le respect et la vénération aux personnes, aux ouvrages, aux grands, sinon V opinion? etc. » page 200.
La pensée de Pascal commence par les mots suivants (1) :
(1) Pascal, tome II, Pensées, p. 95.
a Cette superbe puissance, ennemie de la raison, qui se plaît à la contrôler et à la dominer, pour montrer combien elle peut en toutes cboses , a établi dans l'homme une seconde nature. Elle a ses heureux et ses malheureux; ses sains, ses malades; ses riches, ses pauvres ; ses fous et ses sages; et rien ne nous dépite davantage que de voir qu'elle remplit ses hôtes d'une satisfaction beaucoup plus pleine et entière que la raison : les habiles par imagination se plaisant tout autrement en eux-mêmes que les prudents, ne peuvent raisonnablement se plaire. Ils regardent les gens avec empire ; ils disputent avec hardiesse et confiance ; les autres avec crainte et défiance; et cette gaieté de visage leur donne souvent l'avantage dans l'opinion des écoutants, tant les sages imaginaires ont de faveur auprès de leurs juges de même nature ! Elle ne peut rendre sages les fous; mais elle les rend contents, à l'envi de la raison, qui ne peut rendre ses amis que misérables. L'une les comble de gloire, l'autre les couvre de honte. »
On lit dans une autre Pensée (1) :
« Comme la mode fait l'agrément, aussi fait-elle la justice. Si l'homme connaissait réellement la justice, il n'aurait pas établi cette maxime la plus générale de toutes celles qui sont parmi les hommes : que chacun suive les mœurs de son pays : l'éclat de la véritable équité aurait assujetti tous les peuples, et les législateurs n'auraient pas pris pour modèle, au lieu de cette justice constante, les fantaisies et les caprices des Per-
{{) Pascal, tome II, Pensées, p. 139. Ce passage du reste est emprunté à Montaigne.
ses et des Allemands ; on la verrait plantée par tous les Etats du monde, et dans tous les temps.
« La justice est ce qui est établi; et ainsi toutes nos lois établies seront nécessairement tenues pour justes sans être examinées, puisqu'elles sont établies.
« Les seules règles universelles sont les lois du pays, aux choses ordinaires; et la pluralité aux autres. D'où vient cela? de la force qui y est. »
« Sous le nom de droit des gens, on est convenu de quelques formes qui rendent moins odieux en apparence les crimes que les États commettent entre eux. » Page 221.
On comprend que je ne veux point contester ici le mérite de plusieurs ouvrages très-savants qui ont été publiés sur le droit naturel et sur le droit des gens. Je n'entends parler que de ce qui existe dans l'état actuel des choses. Sous ce rapport, je ne vais certainement pas aussi loin que plusieurs légistes. « Les peuples, dit l'un d'eux, ne sont soumis à d'autres lois qu'à celles de la nature ; car la loi est toujours un ordre émané d'un supérieur légitime, et les nations sont entre elles dans un état d'indépendance parfaite. Or, pour qu'il existât un droit des gens positif, il faudrait qu'il y eût expression de la volonté générale de tous les peuples, soit par eux-mêmes, soit par des représentants ; c'est ce qui n'est pas, et c'est ce qui ne sera jamais. » G. L. J. C... é. Dict. de Courtin.
« Ma conviction profonde, est que, dans tout pays, dans tout mode d'administration, donner à la politique extérieure une direction conforme à la morale et à la justice, c'est-à-dire à V intérêt général des hommes, ne serait pas seulement une œuvre digne de V éloge des peuples et de Vhistoire, mais un système sage, bien entendu, etc. » Page 258.
M. le baron Bignon, à qui nous empruntons cette phrase, a inséré, dans le tome I« des Mémoires de VAcadémie royale des sciences morales et politiques, un écrit sur la Conciliation progressive de la morale et de la politique, dans lequel on lit encore ce qui suit :
« Au premier coup d'œil on est tenté de croire que la politique extérieure est peu susceptible d'un perfectionnement graduel et soutenu, parce que le mélange de bien et de mal qui, généralement, se produit dans ses œuvres, ne permet presque pas de distinguer une marche suivie vers une amélioration déterminée, qui ait pu servir de point de départ pour une amélioration nouvelle. Cependant, malgré ces alternatives de mal et de bien, toujours l'humanité a fait en avant quelques pas de plus ; insensiblement on est arrivé à des doctrines plus saines, et il est dans l'ordre de la nature qu'à la longue, les saines doctrines, pénétrant forcément dans les actes, reçoivent une application plus étendue et plus constante. Pourquoi, en effet, existeraitil, à Tégard de la politique extérieure, une exception fatale qui la condamnât à rester seule incapable de progrès au milieu de tous les autres développements de l'esprit humain? Jusqu'à ce jour on s'est représenté la politique extérieure d'après ce qu'elle a été ; il faut
la juger d'après ce qu'elle doit être, d'après ce qu'elle est déjà, quelquefois par un heureux accident, d'après ce qu'elle est appelée à devenir en règle générale.
« Quel doit être son véritable but? La conservation. Quel a été son but habituel? L'envahissement.
« Partout aujourd'hui, avant de faire la guerre, on tache de persuader aux peuples qu'on ne s'y décide que pour la défense de leurs intérêts ou de leurs droits ; partout on est forcé de reconnaître qu'il n'y a de guerres dignes de leur dévouement et de leurs sacrifices que de justes guerres. La ressource de l'ambition sera donc d'emprunter les couleurs de la justice ; mais cette simulation deviendra graduellement moins aisée; et le jour arrivera où la difficulté de faire accepter pour juste ce qui ne le serait pas, rendra la guerre et plus rare et moins funeste dans ses conséquences. Depuis qu'une publicité presque générale livre au jugement des nations la conduite des gouvernements, il est des injustices qu'on ne commettra plus, parce qu'on n'oserait plus les avouer. On ne reculerait pas devant l'acte lui-même peut-être; on reculera devant Fimprobation qui doit l'atteindre. »
« Lui seul peut acquérir la science, cet élément indispensable de tout progrès. » Page 243.
Voici comment s'exprime à ce sujet mon respectable ami, M. Droz, dans son ouvrage sur la Philosophie morale.
«Tout change, et dans le mouvement universel des êtres, le genre humain est soumis à la double influence
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du temps et de sa propre activité : mais a-t-il une marche progressive, avance-t-il vers un but, de manière qu'on doive espérer pour lui sur la terre des destinées meilleures, ou ne fait-il que tourner continuellement dans un cercle, revenant au point d'où il est parti, pour s'en éloigner de nouveau, et pour y revenir encore?
« Il faut observer nos facultés, nos divers travaux et leurs résultats. Je vois d'abord avec une extrême surprise que l'imagination si vive, si féconde, est cependant de toutes les facultés de notre esprit, celle dont les productions se trouvent circonscrites dans les bornes les plus étroites. La poésie, les beaux-arts, heureux enfants de l'imagination, naissent, prospèrent, déclinent, périssent chez un peuple ; ils renaissent chez un autre, pour offrir les mêmes phénomènes ; et l'on ne peut dire que dans les dernières contrées qui en jouissent, les poètes et les artistes obtiennent sur leurs prédécesseurs une évidente supériorité. Quelques écrivains ont développé avec beaucoup de talent une opinion contraire ; ils ont prétendu que la littérature moderne surpasse la littérature ancienne; mais ces écrivains, séduits par un ingénieux système, me paraissent plus jaloux de lui prêter des charmes que de rendre hommage à la vérité. La poésie, en parcourant la Grèce, l'Italie et la France, a déployé dans ces divers Etats des richesses à peu près égales. On peut prendre indistinctement des vers d'Euripide, de Virgile ou de Racine, pour montrer à quel point de perfection il est donné au génie de parvenir dans cet art brillant. Le goût particulier d'un peuple lui fera préférer ses compositions dramatiques à celles de tous les autres ; mais soyons sans partialité, et nous jugerons qu'on n'a point surpassé les Grecs dans l'art de faire goûter aux spec-
tateurs de vives et nobles émotions : on compose différemment, sans composer mieux. Non, la littérature n'a point une marche progressive; elle décrit un cercle. Le peuple qui succède à ceux qu'abandonne la gloire littéraire, ne continue pas leur ouvrage; il le recommence.
« Des travaux plus sérieux présentent un phénomène très-différent. Le pouvoir que l'homme a de recueillir des faits, de les comparer et d'en tirer des conséquences, de créer ainsi des sciences fécondes en applications utiles, ce pouvoir s'exerce sur un domaine immense dont il est impossible d'assigner les limites. Ajoutons que dans les lettres, les travaux sont individuels; et que dans les sciences, ils se font en commun. Les richesses scientifiques, amassées chez tous les peuples et dans tous les âges, forment un trésor que nos contemporains grossissent du produit de leurs veilles, et que nos neveux continueront d'accroître. La marche des sciences est progressive : c'est du point où sont arrivés nos prédécesseurs que nous partons pour aller plus loin.
« Sans doute, plusieurs découvertes se sont perdues ; des faits et des procédés connus dans des temps reculés sont ignorés de nos jours. Mais, d'une part, ces pertes sont probablement faibles ; de l'autre, l'avenir ne peut en craindre de semblables. Le génie, par les progrès de ses découvertes, a trouvé les moyens de perpétuer ses œuvres: l'imprimerie et la gravure transmettront, indéfiniment les inventions précieuses. Ni les ravages des conquérants, ni les révolutions intestines qui dévorent les peuples, ni les efforts des plus aveugles tyrans, ne sauraient désormais anéantir les lumières. Il existe dans toutes les parties du monde, des archives
où toutes les connaissances humaines ont été mises en dépôt. Une contrée civilisée, une seule échapperait aux barbares , qu'elle deviendrait pour toutes les autres l'arche de salut. L'homme ne peut plus détruire l'ouvrage de l'homme; et pour anéantir les sciences, il faut qu'une révolution physique bouleverse le globe jusqu'en ses fondements.
« Un être borné dans ses moyens d'action, ne pouvant produire que des effets également bornés, il est évident que les progrès des sciences et des arts industriels ne seront pas infinis ; mais tout annonce que l'esprit humain s'exercera pendant une longue suite de siècles, avant d'arriver aux limites que l'Éternel a posées, et qu'il ne nous sera jamais donné de franchir. En écrivant des conjectures sur les progrès possibles des sciences, on s'expose au double danger de rester fort au-dessous de la vérité, et de passer pour un rêveur. Cependant, on peut présumer que nos successeurs s'élèveront à des découvertes aussi fécondes, aussi puissantes pour avancer la civilisation, que l'ont été la découverte de l'imprimerie et celle de la boussole. Un officier d'artillerie a, dit- on, trouvé les moyens de mettre un navire destiné au commerce en état de détruire un vaisseau de guerre. Quelle influence cette invention exercerait sur la liberté des mers ! De simples perfectionnements et même de simples applications de ce qui existe, par exemple, de la lithographie et du télégraphe, auront peut-être un jour des résultats incalculables.
« Les progrès des sciences morales et politiques sont plus difficiles et moins évidents que ceux des sciences physiques et mathématiques. Celles-ci, s'exerçant sur la matière inerte, le champ de leurs observations est
stable; l'expérience constate aisément l'utilité de leurs découvertes; et pour en faire des applications certaines, il suffit de calculs exacts. Les sciences qui traitent de l'homme et de la société s'exercent sur des sujets mobiles, moins soumis aux sens qu'à la pensée ; les données qu'exige la solution de leurs problèmes sont nombreuses, compliquées et délicates à saisir. Les faits qu'on recueille pour servir de base aux sciences dont je parle, étant sujets à des interprétations différentes, les théories qui en résultent ne persuadent pas également tous les esprits ; et lorsqu'elles sont démontrées, combien de circonstances viennent modifier, contrarier, repousser leurs applications ! Enfin, une mystérieuse loi de la nature veut que presque toujours les hommes nés pour répandre de nouvelles lumières, soient persécutés par leurs semblables. Ils blessent Pamour-propre, ils froissent des intérêts ; les intérêts et l'amour-propre se vengent. Si des vérités mathématiques ont valu des persécutions à ceux qui les avaient découvertes, le danger est plus imminent lorsqu'il s'agit de vérités qui, parleur nature, sont moins évidentes, et qui touchent à des intérêts plus étendus et plus graves. Aussi beaucoup d'observateurs paisibles, craignant l'animosité des partis, n'osent hasarder leurs idées, abandonnent la plume aux mains vénales ou factieuses; et l'on est privé d'ouvrages qui seraient, précieux, car ils seraient écrits de bonne foi. Toutes ces causes réunies expliquent suffisamment pourquoi les progrès des sciences morales et politiques sont les moins rapides. Cependant, pour ces sciences ainsi que pour les autres, il est évident que les générations successives peuvent profiter des lumières et même des erreurs de celles qui les ont précédées; qu'elles peuvent,
par conséquent, s'éclairer toujours davantage, et multiplier les résultats pratiques des découvertes utiles.
« Le raisonnement prouve donc que l'espèce humaine est susceptible d'être améliorée ; mais remarquons-nous en elle des progrès véritables? L'expérience vient-elle confirmer une théorie féconde en espérances? Pour juger cette question, on ne doit pas considérer des détails auxquels il est toujours facile d'en opposer d'autres; on ne doit pas s'arrêter à des actes isolés, quelque grande que paraisse leur importance : c'est un vaste ensemble de faits qu'il est nécessaire d'embrasser » (1).
« On peut affirmer, sans crainte de s'écarter de la vérité, que la civilisation, en relevant insensiblement la moyenne, a resserré en même temps les limites entre lesquelles Vhomme peut varier. » Page 255.
J'avais déjà exprimé, en 1832, l'opinion que les progrès des lumières tendent à diminuer de plus en plus les variations que l'on remarque dans le système social ; voyez la lettre à M. Yillermé, Sur la possibilité de mesurer l'influence des causes qui modifient les éléments sociaux. En rendant compte de cet opuscule dans la Bibliothèque universelle de Genève,U. Alph. Decandolle présente, de son côté, les réflexions suivantes. « En voyant les calculs de M. Quételet, nous sommes toujours plus convaincus d'une vérité ; c'est que, pour toutes les
(1 ) Œuvres de Joseph Droz, lome II, p. 220, de la Philosophie morale, chap. ix.
choses où la volonté de l'homme a de l'influence, les variations sont d'autant plus faibles que le pays est plus civilisé, en sorte que la grandeur des variations est un moyen d'apprécier la véritable civilisation d'un peuple. En voici quelques exemples.
« L'uniformité dans le prix des denrées, suppose un état de choses assez perfectionné pour que les produits de l'agriculture ne varient pas beaucoup d'une année à l'autre. Dans une ferme bien dirigée, les cultures sont assez nombreuses et assez bien choisies, pour que l'abondance de l'un des produits supplée à la rareté de l'autre. Il faut aussi, pour que les prix s'égalisent, que les moyens de transport soient faciles et que les cultivateurs ou les spéculateurs aient assez d'aisance, de liberté et de sécurité, pour garder en magasin, lorsque les prix sont bas, afin de vendre lorsque la cherté se fait sentir. L'uniformité dans le taux des salaires, suppose une certaine stabilité dans les entreprises commerciales, peu de faillites, peu de spéculations aventureuses. Cela suppose aussi que les maîtres et les ouvriers ont assez de prévoyance pour s'être préparé des ressources en cas d'interruption de profit ou de cherté des vivres. L'uniformité du nombre des décès montre qu'il n'y a pas eu de cause de misère imprévue et de ces fléaux dévastateurs, que l'hygiène publique et particulière doivent atténuer. L'uniformité des mariages et des. naissances se lie à celle des décès. La régularité dans la répression des crimes est une preuve de bonne justice , celle des recettes du trésor d'une bonne administration et d'une prospérité publique bien établie.
« La statistique peut donc fournir des données précises sur la civilisation relative des peuples. »
M. Villermé finit par une remarque analogue son beau travail Sur les épidémies sous les rapports de la statistique médicale et de V économie politique, a Un fait bien plus important, dit ce savant statisticien, parce qu'il renferme un enseignement directement utile, une leçon dont l'application est aisée, est la diminution de fréquence et d'intensité des épidémies par les progrès de la civilisation, et même leur disparition en plusieurs endroits. Faisons des vœux pour que cette leçon soit mise à profit, autant qu'il est possible, par les gouvernements, par les administrations publiques, et par tous ceux que leur devoir ou leur position appelle à travailler au bonheur des hommes! »
Les mêmes faits viennent aussi à l'appui de la proposition placée à la fin du chapitre 5 de la 2e section du Ier livre de cet ouvrage, et qui est ainsi conçue : Les phénomènes sociaux influencés par le libre arbitre de l'homme, procèdent, d'année en année, avec plus de régularité que les phénomènes purement influencés par des causes matérielles et fortuites.
Condorcet termine son Esquisse d'un tableau historique des progrès de V esprit humain, par la réflexion suivante : « Nos espérances, sur l'état à venir de l'espèce humaine, peuvent se réduire à ces trois points importants : la destruction de l'inégalité entre les nations ; les progrès de l'égalité dans un même peuple; enfin, le perfectionnement réel de l'homme. » L'auteur s'attache surtout à montrer que les inégalités dans les conditions sociales et dans l'état des lumières, tendent de plus en plus à diminuer, sans qu'elles puissent disparaître jamais d'une manière complète.
C'est en soccupant de la perfectibilité de l'homme, qu'il expose ses vues sur l'allongement indéfini de la
vie. Nous reproduirons ici ce passage, que nous ne chercherons certainement pas à soutenir, pas plus que ses opinions sur la mission de Fart de guérir.
« Personne ne doutera sans doute, dit Condorcet, que les progrès dans la médecine conservatrice, l'usage d'aliments et de logements plus sains, une manière de \ivre qui développerait les forces par l'exercice, sans les détruire par des excès ; qu'enfin, la destruction des deux causes les plus actives de dégradation , la misère et la trop grande richesse, ne doivent prolonger pour les hommes la durée de la vie commune, leur assurer une santé plus constante , une constitution plus robuste. On sent que les progrès de la médecine préservatrice, devenus plus efficaces par ceux de la raison et de l'ordre social, doivent faire disparaître à la longue les maladies transmissibles ou contagieuses, et ces maladies générales, qui doivent leur origine aux climats, aux aliments, à la nature des travaux. Il ne serait pas difficile de prouver que cette espérance doit s'étendre à presque toutes les autres maladies, dont il est vraisemblable que Ton saura toujours reconnaître les causes éloignées. Serait-il absurde, maintenant, de supposer que ce perfectionnement de l'espèce humaine doit être regardé comme susceptible d'un progrès indéfini ; qu'il doit arriver un temps où la mort ne serait plus que l'effet , ou d'accidents extraordinaires, ou de la destruction de plus en plus lente des forces vitales , et qu'enfin la durée de l'intervalle moyen, entre la naissance et cette destruction, n'a elle-même aucun terme assignable? Sans doute l'homme ne deviendra pas immortel, mais la distance entre le moment où il commence à vivre, l'époque commune où naturellement, sans maladie, sans acci-
dent, il éprouve la difficulté d'être, ne peut-elle s'accroître sans cesse? Comme nous parlons ici d'un progrès susceptible d'être représenté avec précision , par des quantités numériques ou par des lignes, c'est le moment où il convient de développer les deux sens dont le mot indéfini est susceptible.
« En effet, cette durée moyenne de la vie, qui doit augmenter sans cesse, à mesure que nous enfonçons dans l'avenir, peut recevoir des accroissements, suivant une loi telle, qu'elle approche continuellement d'une étendue illimitée, sans pouvoir l'atteindre jamais; ou bien suivant une loi telle, que cette même durée puisse acquérir, dans l'immensité des siècles, une étendue plus grande, qu'une quantité déterminée quelconque qui lui aurait été assignée pour limite. Dans ce dernier cas, les accroissements sont réellement indéfinis dans le sens le plus absolu, puisqu'il n'existe pas de borne, en deçà de laquelle ils doivent s'arrêter.
« Dans le premier, ils le sont encore par rapport à nous, si nous ne pouvons fixer ce terme, qu'ils ne peuvent jamais atteindre, et dont ils doivent toujours s'approcher; surtout si, connaissant seulement qu'ils ne doivent point s'arrêter, nous ignorons même dans lequel de ces deux sens, le terme d'indéfini leur doit être appliqué ; et tel est précisément le terme de nos connaissances actuelles, sur la perfectibilité de l'espèce humaine, tel est le sens dans lequel nous pouvons l'appeler indéfinie.
« Ainsi, dans l'exemple que l'on considère ici, nous devons croire, que cette durée moyenne de la vie humaine doit croître sans cesse, si des révolutions physiques ne s'y opposent pas ; mais nous ignorons quel est le terme qu'elle ne doit jamais passer; nous ignorons
même si les lois générales de la nature, en ont déterminé, au delà duquel elle ne puisse s'étendre. »
« Cet état, qui tient le milieu entre les extrêmes, se trouve en toutes nos puissances. Nos sens n'aperçoivent rien d'extrême. » Page 270.
Cette même idée se trouve reproduite plusieurs fois dans les Pensées de Pascal. On voit que l'auteur y revenait avec une espèce de prédilection.
« La faiblesse de la raison de l'homme paraît bien davantage en ceux qui ne la connaissent pas qu'en ceux qui la connaissent. Si on est trop jeune , on ne juge pas bien. Si on est trop vieux, de même. Si on n'y songe pas assez, si on y songe trop, on s'entête, et l'on ne peut trouver la vérité. Si l'on considère son ouvrage incontinent après l'avoir fait, on en est encore tout prévenu. Si trop longtemps après, on n'y entre plus. Il n'y a qu'un point indivisible qui soit le véritable lieu devoir les tableaux : les autres sont trop près, trop loin, trop haut, trop bas. La perspective l'assigne dans l'art de la peinture. Mais dans la vérité et dans la morale, qui l'assignera (1)? »
« L'extrême esprit est accusé de folie comme l'extrême défaut. Rien ne passe pour bon que la médiocrité. C'est la pluralité qui a établi cela, et qui mord quiconque s'en échappe par quelque bout que ce soit. Je ne m'y obstinerai pas; je consens qu'on m'y mette;
(1) Pascal, tome II, Pensées, p. 94.
et si je refuse d'être au bas bout, ce n'est pas parce qu'il est bas, mais parce qu'il est bout ; car je refuserais de même qu'on me mît au haut. C'est sortir de l'humanité que de «sortir du milieu; la grandeur de l'âme humaine consiste à savoir s'y tenir ; et tant s'en faut que sa grandeur soit d'en sortir, qu'elle est à n'en point sortir (1). »
Voltaire ajoute dans ses commentaires sur Pascal : « Ce n'est pas l'extrême esprit, c'est l'extrême vivacité et volubilité de l'esprit qu'on accuse de folie ; l'extrême esprit est l'extrême justesse, l'extrême finesse ; l'extrême étendue opposée diamétralement à la folie. L'extrême défaut d'esprit est un manque de conception, un vide d'idées; ce n'est point la folie, c'est la stupidité. La folie est un dérangement dans les organes, qui fait voir plusieurs objets trop vile, ou qui arrête l'imagination sur un seul avec trop d'application et de violence. Ce n'est pas non plus la médiocrité qui passe pour bonne, c'est l'éloignement des deux vices opposés ; c'est ce qu'on appelle juste milieu et non médiocrité. On ne fait celte remarque, et quelques autres dans ce goût, que pour donner des idées précises. C'est plutôt pour éclaircir que pour contredire. »
(1) Pascal, lome II, Pensées, p. 443.
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INTRODUCTION i