CHAP. III. — RESSERREM. DES LIMITES
force, sans que la valeur moyenne de ces deux éléments fût autre qu'elle n'est de nos jours. Alors , comme à présent , ils se trouvaient répartis autour de la moyenne, soit en moins, soit en plus , d'après la même loi ; seulement les limites extrêmes entre lesquelles ces oscillations avaient lieu, pouvaient être très-différentes.
Or, tout porte à croire que, pour les qualités physiques du moins, l'homme moyen n'a point sensiblement varié, mais que les limites se sont progressivement resserrées.
En faisant la part des exagérations qu'on trouve dans les récits anciens, tout prouve en effet qu'il n'existe plus, de nos jours, de ces lignes profondes de démarcation entre les hommes des classes inférieures et ceux des classes privilégiées. Les premiers, mal nourris, mal vêtus, courbés sous un esclavage humiliant, traînaient une malheureuse existence, tandis que les derniers appliquaient tous leurs soins au développement de leurs qualités physiques, qui devenaient la source de leurs succès dans les combats et de leur gloire parmi leurs concitoyens. Les héros d'Homère se classaient, en quelque sorte, d'après le degré de développement des qualités physiques, et ceux qui se distinguaient le plus prenaient rang parmi les dieux.
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Il eu est de même sous le rapport moral.
Nous ne connaissous plus cette affreuse dépravation que quelques anciens n*ontpas rougi d'avouer, d'ériger même en vertu; mais nous ne voyons pas non plus ces caractères sublimes^ ces âmes nobles et fermes qui répandent un si puissant intérêt sur l'histoire ancienne. Insaisiblement nous nous sommes trouvés resserrés dans des limites plus étroites.
Quant à ce qui concerne l'intelligence, il est une distinction importante à faire : il ne suffit pas de considérer les facultés mentales en ellesmêmes ; quand on les prend dans un sens ab* solu, elles n'ont probablement pas varié ; mais il faut tenir compte du progrès des sciences. L'homme placé au faîte des connaissances humaines diffère bien plus aujourd'hui qu'à aucune autre époque, de celui qui est resté dans une profonde ignorance ; et cela doit être : la différence qui existe entre eux est mesurée par toute la distance que les sciences ont parcourue depuis leur origine.
Si, d'une autre part, on abandonne ces extrêmes, qui se composent de rares exceptions, pour ne considérer que la moyenne, il devient intéressant de rechercher si le plus grand nombre, ou ce qu'on est convenu de nommer la masse, s'écarte plus aujourd'hui de cet état
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moyen qu'à des époques plus reculées. Or, je pense qu'ici, comme pour les qualités physiques et morales, on peut affirmer, sans crainte de s'éloigner de la vérité, que la civilisation, en relevant insensiblement la moyenne, a res* serré en même temps les limites entre lesquelles l'homme intellectuel peut varier.
Cette proposition se confirme surtout, quand on considère la position politique et le bien-être des peuples. Par un sentiment naturel, l'homme cherche à resserrer les limites entre lesquelles sont comprises les différentes conditions sociales, et à produire, s'il le peut, une complète égalité. Ce sentiment se trouve particulièrement développé dans la jeunesse, quand l'homme obéit à ses premiers penchants et qu'il n'a pas encore appris à connaître les véritables plaies de la société. Pour lui, la république est de toutes les combinaisons politiques la plus désirable.
On se demandera toutefois si le resserrement indéfini des limites entre lesquelles les hommes peuvent varier, doit être considéré comme un bien, et, en tout cas, si cet état de choses est possible ?
L'égalité absolue, si elle pouvait se réaliser, ramènerait la société à son point de départ; et, si elle devenait durable, la plongerait dans la
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plus complète atonie : la variété et le mouvement se trouveraient anéantis; le pittoresque s'effacerait à la surface du globe; les arts et les sciences cesseraient d'être cultivés ; ce qui fait le plus d'honneur au génie humain serait abandonné; et, comme personne ne voudrait obéir ni se soumettre à un autre homme, les grandes entreprises deviendraient impossibles. Si l'égalité absolue doit être considérée comme un mal, il n'en reste pas moins vrai de dire que le resserrement des limites, poussé jusqu'à un certain point, est un véritable bienfait. Mais quelles sont les limites les plus convenables? Ce problème, aussi nouveau que difficile, reste encore à résoudre.