AVANT-PROPOS XI
cette industrie et de ce commerce, tout a contribué à rendre le passage de l'état d'ouvrier à l'état de patron de plus en plus abrupte, pour ne pas dire absolument impraticable.
Alors, qu'arrive-t-il? C'est que deux classes se forment, ayant chacune leurs mœurs, leurs préjugés, leur politique. Quand l'état d'ouvrier se fixe, quand il se consolide dans une certaine partie du peuple, n'est-il pas vrai qu'une classe ouvrière est formée ? Si elle est formée, il faut lui donner ses lois, ses garanties ; et ces garanties et ces lois définissent et consolident de plus en plus la classe ouvrière en dehors de la classe patronale.
Alors, au lieu de l'unité du travail, on a ce que nous voyons : la guerre civile du travail et l'anarchie industrielle.
Au sein de la guerre même, ces adversaires ont étonnamment travaillé, ils ont inventé et perfectionné, avec une émulation incroyable; nous avons assisté à un épanouissement de la richesse que l'ancien ordre de choses n'aurait jamais donné. Ainsi ces républiques, qui, pendant un temps, semblent emprunter leur sécurité à leurs divisions mômes, et sur lesquelles la lutte
XII AVANT-rROPOS
incessante de leurs meilleurs citoyens jette un éclat extraordinaire.
Mais il ne faudrait pas trop se fier à ces jeux de la politique et de la passion; les mêmes causes qui ont excité et soutenu pendant un temps l'effort d'une fécondité enthousiaste et fébrile, mère de chefs-d'œuvre, amènent l'épuisement par une transition dont on ne remarque pas toujours la marche.
L'existence de ces deux classes, cent ans après la Révolution française, dans un pays d'égalité et de liberté qui a juré à la face du monde l'abolition des classes, est directement contraire à nos principes. Faudra-t-il nous déclarer impuissants à arrêter cette formation morbide et parasitaire? Ce phénomène est-il devenu irréductible, déjà plus fort et plus vivant que notre constitution elle-même , et n'avons-nous plus d'autre parti à prendre que celui de le laisser promener ses ravages et sa gangrène dans tous les tissus de l'organisme social ? Ou pourronsnous par quelque moyen enrayer le désordre, reconstituer l'unité du travail et l'unité de conscience du travailleur?
Nous essayons de répondre à ces questions