‹ Du travail intellectuel en FranceChapitre 2 sur 22 · THEORIES SOCIALES · texte numérisé non relu

THEORIES SOCIALES

Ecole absolutiste. — M. de Bonald.

Les excès terribles où fut entraînée la souveraineté populaire à la fin du dernier siècle , devaient ramener par l'effroi les esprits élevés de notre nation à la recherche de la vérité politique. Cette législation révolutionnaire d'où Dieu avait été arraché, et dont chaque page était trempée dans le sang , fut soumise à l'examen de la philosophie; et comme toujours, les théoriciens qui lui succédèrent se jetèrent dans l'excès opposé.

Toutefois, avant d'entrer dans l'examen critique de quelques unes de leurs théories, j'éprouve le

besoin de dire hautement que personne n'a défendu avec cette éloquence la nécessité de réintégrer Dieu dans la loi. «Sans vouloir ici justifier en détail les principes de la législation dont je présente une esquisse, dit M. de Bonald dans le discours préliminaire de la Législation primitive, je prie le lecteur de réfléchir à cet axiome qui la commence, et qu'on peut regarder comme le fondement de l'ordre social : « La souveraineté est en Dieu.... Le pouvoir est de Dieu.» Il trouvera à la fois dans cette proposition le principe de la souveraineté, la source du pouvoir, l'origine des lois. Elle donne à l'homme une haute idée de sa dignité, en lui rappelant qu'il est par sa nature indépendant de l'homme et sujet de Dieu seul ; elle donne au pouvoir une idée sévère de ses devoirs , en lui apprenant qu'il tient son autorité de Dieu même, et qu'il lui doit compte de l'usage qu'il en fait; elle lui dit que s'il néglige de légitimer sa puissance, en l'employant à faire régner les lois naturelles ou divines des sociétés, il cesse d'être le ministre de la bonté de Dieu sur les hommes , et il n'est plus que l'instrument de sa justice. »

Il n'est pas un écrivain sérieux qui rejette aujourd'hui le couronnement sublime que M. de Boa nald impose à l'édifice de sa législation. Personne ne soutiendra, je pense, que le pouvoir puisse avoir sa source dans la pensée si incertaine, dans la conscience si faible de l'homme ; et tous reconnaî-

tront l'éternelle vérité de l'antique axiome : tout pouvoir vient de Dieu, omnis potestas à Deo. — Les faits confirment cette assertion; le plus illustre défenseur des théories démocratiques , M. de Lamennais , a proclamé dans V Avenir la haute vérité sociale enseignée par M. de Bonald à la tête de sa Législation primitive. Il y a peu de temps M. Guizot , avec les mots de justice et de raison , a soutenu la même théorie; car, pour un esprit attentif, la justice et la raison de M. Guizot ne sont autre chose que Dieu lui-même ; et un écrivain du National, répondant à M. Guizot, a consacré le même principe, en employant des termes en harmonie avec les habitudes de ses lecteurs, que la philosophie de M. de Bonald effraierait.

Tous les partis s'entendent donc aujourd'hui sur le principe, sur l'origine du pouvoir, qui est Dieu. Reste l'immense difficulté de l'application ; et quelle que soit notre insuffisance à prévoir l'avenir, nous craignons que l'on discute bien longtemps encore sur ce sujet dans la cité des hommes.

M. de Bonald a vu dans la famille l'origine de l'État, et il compare le roi au père. En vérité, je ne saurais me rendre aux raisons que le célèbre publiciste expose avec son éloquence accoutumée. Le père reçoit de Dieu un caractère qu'il est impossible de discuter ; mais le roi est-il né avec un signe au front qui l'impose comme prince à la foule? Ecoutons M. de Bonald dans sa démonstration phi-

losophique du principe constitutif de la société : « Aussi , dit-il , les premiers rois conservèrent-ils tous les caractères du père de famille. Il y eut en Egypte des dynasties de rois-pasteurs ; les trônes , dans l'Orient, furent et sont encore le lit où le vieillard reposait ses membres fatigués ; le sceptre était le bâton qui affermissait ses pas chancelants, et le diadème le bandeau qui couvrait son front dégarni.

» Y a-t-il dans cette origine naturelle , et on peut dire historique du pouvoir public , la plus légère trace de souveraineté populaire? et le peuple qui , comme dit Montesquieu, a toujours trop ou trop peu d'action, avec cent mille bras quelquefois renverse tout , et avec cent mille pieds ne va que comme un insecte ; le peuple n'a-t-il pas été trop heureux d'obéir à qui a su diriger son action et régler ses mouvements? Veut-on qu'il ait appelé lui-même celui qui devait le sauver? mais alors cet homme s'était fait connaître à lui par des qualités qui avaient subjugué son admiration, et ne lui avaient plus laissé la liberté du choix. C'était un pouvoir secrètement conçu dans la société , et qui attendait le moment d'éclore, comme, dans nos sociétés, l' enfant-roi encore dans le sein de sa mère. » Sans doute l'ascendant du génie peut être tel qu'il ôte à la foule la faculté d'élire un autre chef; mais examinons d'où vient cet empire. Le génie éblouit l'imagination, convainc la raison, qui dé-

libère et juge qu'il serait stupide de ne pas élire pour conducteur le plus capable et le plus juste ; mais il n'en est pas moins vrai que c'est en toute liberté que chaque membre des premières familles qui se sont réunies en société, ont choisi celui des pères de famille qui les a gouvernées. La volonté de chaque sujet a été déterminée par une idée de toute justice, celle de la capacité et de la vertu. Il nous semble qu'il y a là une assez forte trace de souveraineté populaire. Que cet homme qu'on allait proclamer roi demain fut venu tout-à-coup à se déshonorer par une action honteuse, ou à donner aux yeux de la peuplade des preuves d'ineptie , M. de Bonald pensc-t-il que les hommes qui l'admiraient la veille ne lui auraient pas tourné le dos et n'auraient pas cherché un plus digne chef.

Les défenseurs de la souveraineté populaire ont soutenu que partout, au contraire, même aux époques de despotisme, elle apparaissait encore, puisqu'elle laissait agir, tandis qu'elle possède toujours la force physique qui peut détruire.

Aucun publiciste n'est allé si loin que M. de Bonald dans cette théorie qui repousse absolument la puissance populaire. Un des plus grands génies qui aient honoré l'humanité, et en même temps un des plus ardents défenseurs du système monarchique, Bossuet, a écrit dans sa politique tirée de l'Écriture :

f IV. 11 s'établit pourtant bientôt des rois ou par

le consentement des peuples ou par les armes.

» Ces deux manières d'établir les rois sont connues dans les histoires anciennes. C'est ainsi qu'Abimélech , fils de Gédéon , fit consentir ceux de Sichem à le prendre pour leur souverain : « Lequel aimez-vous mieux, leur dit-il, ou d'avoir pour maîtres soixante-dix hommes enfants de Jérobaal, ou de n'en avoir qu'un seul , qui encore est de votre ville et de votre parenté? Et ceux de Sichem tournèrent leur cœur vers Abimélech. » [Jud.^ IX, 2, 3.)

» C'est ainsi que le peuple de Dieu demanda de lui-même un roi pour le juger. (I. Reg. viii, 5.)

» Le même peuple transmit toute l'autorité de la nation à Simon et à sa postérité. L'acte en est dressé au nom des prêtres, de tout le peuple, des grands et des sénateurs qui consentirent à le faire prince. » (I. Mach., xiv, 26, 27, l\\.)

« Nous voyons dans Hérodote , que Déjocès fut fait roi des Mèdes de la même manière. »

Ainsi , loin d'arriver aux doctrines extrêmes de M. de Bonald, Bossuet, que l'éloquent publiciste admire comme tout l'univers, proclame le consentement du peuple. Il a bien exprimé dans un chapitre précédent que le pouvoir paternel a pu donner la première idée du commandement; il ne doute pas qu'à l'origine des choses plusieurs familles ont pu vivre sous l'autorité d'un grand-père ; mais dès qu'un nombre plus considérable d'hommes s'est

réuni, Bossuet voit intervenir la souveraineté du peuple, ou au moins son consentement, ce qui peut être un terme plus convenable, le mot souveraineté n'étant applicable dans toute son étendue qu'à Dieu même.

Quoique Bossuet ne dissimule pas sa prédilection pour la monarchie, nous ne trouvons pas en lui de colère contre le pouvoir du peuple, c'est-à-dire contre l'élection. M. de Bonald et les écrivains qui ont propagé ses doctrines ont été effrayés des horreurs de la révolution française , et ils ont repoussé toute intervention du peuple dans le pouvoir. Ne ressemblent-ils pas un peu à un despote qui, à l'aspect d'un vaste incendie, proscrirait l'usage du feu ({ui réchauffe, nourrit et aide l'homme dans mille circonstances de la vie?

Un des caractères de M. de Bonald est l'immobilité de sa pensée. Dans un laps de plus de trente années, on n'aperçoit en elle aucune modification. Deux idées fondamentales se reproduisent dans toutes ses œuvres, l'origine divine du langage, incontestable selon nous depuis ses travaux, et dans l'ordre social sa trinité du pouvoir, du ministre et du sujet. Dans tous ses écrits de publiciste , cette proposition est le centre de sa sphère; c'est le soleil qui répand la clarté sur les planètes qui l'environnent. Il étudie la famille, la religion, l'E-

tat, et il rencontre partout son idée-mère. «Dans la démocratie proprement dite, il y a confusion de personnes, ou plutôt, il n'y en a qu'une-, le peuple souverain alternativement pouvoir, ministre, sujet; et il n'y a ni hérédité, ni fixité, mais une mobilité perpétuelle, et c'est ce qui en fait le plus orageux, et par conséquent le plus imparfait des gouvernements. » Il retrouve ses trois personnes dans les langues ,/e, tu, il; et ses pages sur ce sujet sont d'un sens philosophique très ingénieux. Appliquant sa théorie du pouvoir à Dieu lui-même, il arrive à cette magnifique conclusion : « Dieu intelligence suprême est donc le pouvoir universel de toutes les intelligences ; à ce pouvoir universel répondra donc, suivant l'analogie la plus exacte du langage , un sujet universel ou l'universalité des hommes; car il n'y a pas de pouvoir sans sujet, comme il n'y a pas de cause sans effet.

» Mais il n'y a pas de pouvoir et de sujet sans ministre, ou moyen intermédiaire entre l'un et l'autre; comme il n'y a pas de cause et d'effet sans moyens entre l'un et l'autre.

» A ce pouvoir universel , à ce sujet universel , répondra donc aussi un ministre universel ; et voilà la société universelle formée de trois personnes : pouvoir, ministre, sujet, qui embrassent l'universalité des êtres intelligents ; cette société est le Christianisme, ou la religion universelle ou catholique, suivant la force du mot grec.

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» Mais quel est ce ministre universel? je le demande au raisonnement. La même expression nous représente les mêmes caractères et les mômes fonctions ; et ce ministre universel du pouvoir universel sur l'universalité des hommes, sera donc, comme les autres ministres des autres sociétés, intermédiaire entre deux êtres, médius^ c'est-à-dire médiateur entre Dieu et les hommes ; mediator unius non est, dit saint Paul. Il sera passif à l'égard du pouvoir, actif à l'égard des sujets ; passif pour recevoir les volontés du pouvoir, actifpour les transmettre au sujet; et pour pouvoir remplir cette double fonction d'obéir au pouvoir et de commander au sujet, il devra être homogène, ou de même nature que l'un et l'autre.

»Aprésent,queron veuille bien se rappeler ce que nous avons dit de cette homogénéité, et dans la société domestique, où la femme, c'est-à-dire le ministre, doit participer de la nature de l'homme et de celle de l'enfant ; et dans la société politique ou publique, où le ministère héréditaire , où la noblesse participe de la nature du pouvoir royal et de celle du peuple, et exerce une sorte de sacerdoce royal, puisque les nobles dans une monarchie héréditaire sont les prêtres de la royauté, et l'on sera conduit à cette conclusion naturelle, que le ministre universel entre Dieu et les hommes devra participer de la nature divine et de la nature humaine. Mais un être ne peut participer de la nature divine sans

être Dieu , ni de la nature humaine sans être homme. Ce ministre universel sera donc... me sera-t-il permis de déduire une vérité si haute et si surhumaine d'une discussion purement philosophique? J'hésite... Mais puisque notre siècle ne veut que de la philosophie , osons le dire : il sera... homme-Dieu. «

( Démonstration philosophique du principe constitutif de la société , page 212.)

Nous avons dit que les publicistes absolutistes ont été comme épouvantés des doctrines de la puissance populaire par les excès sanglants de la révolution française. Il faut bien se garder de maudire l'élection , car elle est sans nul doute la mère des sociétés à venir. Il n'y a pas de vérité politique absolue, en tant qu'applicable. Il y a d'inébranlables axiomes, comme celui-ci : Tout pouvoir^ vient de Dieu ; mais que les hommes puissent trouver un système gouvernemental qui réalise parfaitement l'empire de la justice ou de Dieu sur la terre, ceci est un rêve. On peut écrire des volumes de critiques contre le pouvoir qui sort de l'élection ; mais démontrer que cette élection est moins rationnelle que les autres théories sociales qui ont gouverné le monde, nous ne le pensons pas.

Le profond publiciste que nous allons citer ne s'est psls fait plus d'illusions que nous sur la réalisation complèle de l'idée de justice dans la cité des hommes ; mais il a pensé que l'élection était la

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source la plus féconde de justice pour les sociétés nouvelles. Écoutons-le :

« Réaliser l'idée d'État , fonder l'empire du droit par un pouvoir convenable, est le but des États.

» Mais autant qu'il est certain que les homme§ ne sont qu'hommes , aucun homme et aucune association ne peuvent s'attribuer cette science, qui dans le fait est surhumaine. Le pouvoir humain ne pouvant donc dans la réalité être fondé sur la science de ce qui est juste en soi , ou , en d'autres termes , le droit en lui-même ne s'accommodantpas à mesurer les prétentions réciproques des hommes, il ne reste au pouvoir souverain, c'est-à-dire au droit , pour décider légitimement les prétentions réciproques des hommes , qu'à prendre une basé qui proportionnellement soit la plus juste, c'est-àdire à reconnaître la volonté de la pluralité pour la mesure de tout droit.

» Non que la volonté de la pluralité coïncide d'une manière absolue ou relative avec le droit en lui-même dans les décisions qui émanent de cette volonté , encore bien que quelques écrivains comme Rousseau aient fait de grands efforts pour lui attribuer cet avantage. L'histoire des révolutions prouve que l'on doit attendre de la pluralité , si elle dirige elle-même les destinées de l'État , folie plutôt que sagesse.

» Mais puisque dans les divergences d'opinion sur le juste et l'injuste il doit y avoir une décision ,

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la décision prise à la majorité des voix est la plus juste ou la moins injuste , en tant qu'elle procure à chaque individu l'espérance ou la possibilité de voter dans la majorité, et qu'elle est par là moins en opposition avec la liberté des individus. La valeur de la pluralité des voix repose non sur un droit en lui-même ou absolu , mais sur un droit de. nécessité. »(Zacharie, cité par M.Agnès dans son Essai i>hilosoph.ique sur V élection ^ iSSy. )

Il faut donc que les hommes vivent avec les connaissances bornées qu'il a plu à Dieu de leur accorder; tout est mystérieux autour de nous, et l'ordre social aussi bien que la religion elle-même d'où il découle. Je n'ai jamais rien entendu aux hommes qui ne croient pas parce qu'ils ne comprennent pas : et que comprennent-ils, bon Dieu! Dans les hauteurs de la politique, tout est voilé de ténèbres. Ce qu'il y a de plus nécessaire, est de reconnaître l'origine divine du pouvoir , parce que c'est la vérité , parce que toutes les idées morales descendent de cette idée ; tandis que l'idée que le pouvoir vient de l'homme ne le rend sujet que de ses caprices les plus fantasques.

Acceptons la société dans laquelle nous vivons , rendons-la si nous pouvons plus morale , et conséquemment plus heureuse. Dans le vaste doute au milieu duquel nous flottons , qui se chargera d'enseigner la vérité politique aux hommes? On en est venu à voir les inconvénients de tous les systèmes ,

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et si la foi politique en est morte , il faut reconnaître , et c'est une consolation pour tout ami de l'humanité, que l'enthousiasme aveugle qui ensanglantait le monde, tantôt pour une idée exclusive, tantôt pour une autre , a reçu aussi le coup mortel.

Ainsi donc, ô grands hommes, Platon, Leibnitz , Bossuet , Rousseau , ce que vous cherchiez échappera éternellement à l'homme de passage sur cette terre ; ce que vous cherchiez dans la politique , comme dans la philosophie , comme dans la religion, c'est cette inconnue que Dieu seul dégagera. En vain vous vous êtes efforcés de pénétrer dans les régions sublimes où se dérobe l'invisible. Vous n'avez été grands que par la foi ; lorsque vous avez voulu connaître , votre vue s'est troublée aux rayons de feu de ce soleil. Et toi même, ô Bossuet, le plus élevé de tous , parce que tu étais le plus près de Dieu par les ardeurs de ta croyance , n'as-tu pas dans l'ordre humain pris une partie de la vérité pour une vérité entière? Tes prédilections pour le système créé par Richelieu étaient-elles indépendantes de la puissance et des hommes qui t'entouraient? As-tu plané assez haut, ô grand aigle, pour perdre de vue le trône resplendissant et le siècle célèbre dont tu étais la gloire?

Acceptons la société dans laquelle nous vivons, et le doute politique qui nous préserve des excès de nos aïeux. Reconnaissons que Vélection est tout ce qui reste aux peuples mûris dans l'oxpérience

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des révolutions sanglantes ; et comme elle est apparue dans les commencements, elle doit luire aussi sur les nations des derniers siècles. Mais sacbons-le bien , nous commençons à peine à entrevoir ce qui s'agite clans le sein de cette idée , et les institutions qui un jour sortiront d'elle. Car personne, jecrois, ne prétendra que la société française va s'immobiliser sur les quarante pièces de cinq francs qui la portent aujourd'hui. C'est là une base trop contestable de capacité et de vertu. Il faudrait pour soutenir ce principe une innocence à laquelle il n'est pas facile d'atteindre, si elle ne vous a été donnée.

On m'a paru souvent peu comprendre comment l'origine divine du pouvoir se conciliait ^vec le consentement populaire (nommé si inconsidérément souveraineté du peuple). Il nous semble cependant que ceci est aussi clair que peuvent l'être ces matières mystérieuses. Comment voulez-vous , a-t-on dit , que des hommes qui ont fait eux-mêmes un pouvoir , qui ont nommé un ou plusieurs de leurs semblables pour les gouverner , puissent croire que ce gouvernement a une origine divine?

De qui donc chaque homme tient-il le pouvoir de se gouverner lui-même , si ce n'est de Dieu ? Voilà l'origine du pouvoir qui apparaît dès la création du premier homme. Évidemment, à moins d'être athée , et en vérité je ne sais trop ce que ce

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mot veut dire , personne ne niera que toutes les facultés qui sont en nous viennent de Dieu. L'intelligence , l'amour , la volonté , nous ont été donnés par Dieu. Quand le peuple nomme un magistrat , n'est-ce pas parce qu'il le connaît et qu'il l'aime? Ne sont-cepas l'intelligence et l'amour qui déterminent sa volonté à donner à ce magistrat la puissance?

La collection des volontés n'a pas, j'imagine, une autre source que chaque volonté particulière. Évidemment le pouvoir est le produit des facultés données à l'homme par Dieu ; donc le pouvoir conféré par l'élection populaire est rigoureusement d'origine divine , et par cela même profondément respectable. Cette théorie me semble satisfaire la raison autant qu'il est possible de soumettre au raisonnement ces questions immenses.

Mais , me diront les adversaires du consentement du peuple, que de fois le peuple a nommé des chefs indignes ! Sans doute ; mais est-ce que l'hérédité des charges a toujours produit des magistrats honorables? Est-ce que le fils est nécessairement héritier des vertus de son père? Cette réponse est loin d'être suffisante, car elle tendrait à ruiner les deux systèmes ; et , encore une fois , celui de l'hérédité a pour lui l'appui de plusieurs époques harmonieuses et grandes. Lorsque le peuple a nommé des mandataires indignes , n'est-ce pas à des époques où la religion , ce soleil des nations , avait

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été obscurcie par des nuages de sang. Sans la religion, l'idée de justice disparaît, et les peuples croulent. Chez des peuples religieux , l'élection serait, n'en doutons pas, une source de bonheur pour la société.

La plus grande partie des écrits de M. de Bonald, comme publiciste, remonte à une époque antérieure à celle que nous étudions Aussi n'avons-nous fait que mentionner la Législation primitive qui païul en 1802. Nous sommes forcé de nous resserrer dans un cadre étroit, et la multitude d'écrits dont nous auronsà entretenir nos lecteurs nous impose l'obligation de rejeter tout ce qui n'a pas paru entre 1815 et 1837. Au reste, la Démonstration philosophique reproduit la Ihéorie de la législation primitive, et l'exposition que nous en avons faite suffit pour nous guider dans nos recherches, relativement à l'influence des doctrines de M. de Bonald sur les faits politiques de ce temps.

Les écrits de M. de Maistre qui traitent de ces matières sont, les uns antérieurs à notre époque, les autres tellement dominés par l'idée religieuse, que nous avons cru devoir en renvoyer l'examen à la di\ ision de ce livre qui porte le titre de Religion.

Nousavions d'abord placé ici quelques pages sur les doctrines poliliques de l'abbé de Lamennais; mais nous nous sommes aperçu qu'en réunissant toutes nos idées sur ce célèbre écrivain, et en les présentent de suite, notre travail gagnait beaucoup. Nous renvoyons donc encore le lecteur à la seconde division de notre ouvrage : La Religion.

SainlSimonisnie. — Esquisse biographique sur Saint-Simon.

Une des luttes qui se sont présentées le plus souvent pendant la carrière enseignante des disciples de Saint-Simon , est la défense de la vie de leur maître. Quelques uns l'ont présentée comme une suite de désordres peu compatibles avec la gravité d'un fondateur de religion. Ici, il faut le dire, les disciples ont été provocateurs. S'ils s'étaient bornés à parler de Saint-Simon comme d'un penseur profond, dont les écrits pouvaient avoir une énorme iniluence sur les destinées du genre humain , on eut été plus indulgent sans doute ; mais au lieu de cette appréciation raisonnable, on a écrit les mots gigantesques de continuateur du Christ; on a , par une audace en vérité très incompréhensible, amené une comparaison de toutes manières impossible et pres([ue impie. Que les hommes s'habituent donc à laisser ce nom divin sur le trône que lui ont élevé les adorations des peuples depuis dixhuit siècles; qu'ils se comparent entre eux, et qu'ils redoutent de faire ressortir les étranges faiblesses de notre nature en la plaçant en regard de celle

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du fondateur du christianisme. Ceci dit une fois , nous allons étudier la vie de Saint-Simon avec un complet détachement de l'enthousiasme des disciples et de l'acrimonie de leurs adversaires.

Saint-Simon descendait d'une des plus illustres familles de France , qui prétendait , par les comtes de Vermandois , remonter à Charlemagne. Les disciples eux-mêmes rapportent qu'à l'âge de dix-sept ans leur maître se faisait réveiller chaque matin par ces paroles : Levez-vous, monsieur le comte, vous avez de grandes choses à faire. Il était, disentils, de bonne heure agité par le pressentiment de ses grandes destinées (i). Dans notre bon sens de profane, nous trouvons ceci fort ridicule.

La vie de Saint-Simon fut tourmentée par bien des fortunes diverses. 11 fut militaire , servit en Amérique sous Washington , et fut colonel à vingttrois ans. « La guerre en elle-même ne m'intéresse pas, dit-il; mais le but de la guerre m'intéressait vivement, et cet intérêt m'en taisait supporter les travaux sans répugnance. Je veux la fin, me disaisje souvent, il faut bien que je veuille les moyens. Mais le dégoût pour le métier des armes me gagna tout-à-fait quand je vis approcher la paix. Je sentis clairement quelle était la carrière que je devais embrasser. Ma vocation n'était point d'être soldat; j'étais porté à un genre d'activité bien différent, et je puis dire contraire. Étudier la marche de l'es-

(1) Doctrine, page 63.

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