RUE SOUFFLOT
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DU VOLGA A L’ÏRTISCH
Raconter avec détail un voyage de six mois dans l’extrême Europe et dans l’Asie, en une seule conférence \ fût-elle longue, est chose impossible. Je n’y prétendrais pas; aussi ce n’est pas dans une conférence, mais dans une simple causerie, accompagnée de projections, que je me propose de vous entretenir de la Russie orientale et des parties de la Sibérie que j’ai visitées.
En débutant, je dois exprimer une profonde gratitude pour l’accueil chaleureux dont j’ai officiellement et officieusement été l’objet. Partout où un Français trouve un Russe, il rencontre un ami. L’hospitalité qui m’a été offerte est conforme à ce vieux proverbe slave : tchiem bogdti tem i rad « ce que la maison a, l’hôte est heureux de l’offrir ».
Le bien-être dont nous jouissons en France est si réputé là-bas que l’on y sait grandement gré à ceux qui le quittent pour venir, dans un but purement scientifique, en des régions où le confort fait souvent défaut.
L’itinéraire que nous avons choisi pour nous rendre en ces lointaines contrées, nous a fait traverser des pays qui sont asiatiques non pas géographiquement, mais archéologiquement et ethnographiquement. Or les études archéologiques et ethnographiques en ces parages sont si étroitement unies, qu’il est difficile de les séparer.
Nous sommes parvenus à l’Oural par les fleuves et par les rivières, ces chemins qui marchent, ces alliés des Russes contre ce qu’ils appellent bolchia rastoyània « la grande distance ». Nous avons été chercherleVolga, ou plutôt la Volga, à Nijni-Novgorod, vieille cité de 60,000 habitants en temps ordinaire, et de 400,000 à l’époque de sa foire. Cette année on y accourra de tous les points de l’Em-
1. Conférence faite à la séance de la Société de Géographie, le 10 avril 1894 et publiée pour la première fois ici.
DU VOLGA A L’IRTISCH
pire pour visiter l’exposition qui marquera l’état du développement de la Russie à la fin du xixe siècle. Dans cette ville, nous avons eu l’honneur et le plaisir de connaître le général BaranofF, une des plus intéressantes personnalités de la Russie, qui, comme gouverneur, a combattu le typhus, le choléra et la famine avec le courage et l’énergie qu’il avait déployés comme marin dans la guerre contre les Turcs.
Permettez-moi d’ouvrir une parenthèse pour vous raconter deux anecdotes ; elles vous montreront l’énergie de cet homme dans l’accomplissement de ses fonctions.
Le gouverneur reçoit tous ceux qui ont des requêtes à lui adresser. Un beau jour un jeune homme demande à lui parler. Mais la mine suspecte de celui-ci retient les gens de police dans la salle d’audience. Le général leur commande de se retirer. Le postulant se tient debout, éloigné. Il lui est donné ordre de s’approcher, de s’asseoir. Il obéit, mais cette position le gêne pour sortir quelque chose de sa poche. « Voulez-vous que je vous aide, » dit le gouverneur, et au même moment le visiteur braque sur lui un pistolet à bout portant. Le gouverneur saisit l’arme et fait dévier le coup.
En me contant cet attentat le général BaranofF tenait à la main un grossier couteau qu’un paysan avait fabriqué (lui-même) et lui avait apporté le lendemain de cette tentative criminelle, le priant de l’accepter et de conserver toujours cette arme pour sa défense. Le récit terminé, je fus conduit dans la chambre où, près de son lit de camp, le général gouverneur me montra, parmi ses portraits de famille, la photographie de l’assassin. « Voici ce monsieur, me dit-il, je l’ai piacé là, car ne me tient-il pas un peu par les liens du sang? »
La| seconde] anecdote est moins longue. Lorsque le choléra sévissait à Nijni-Novgorod de la façon la plus cruelle, le général BaranofF transforma son palais de gouverneur en hôpital, afin de présider lui-même aux soins à donner aux malades. Une personnalité de la ville, très en vue, écrivit alors dans les gazettes que le fléau n’existait pas. Elle fut mandée sur-le-champ par le gouverneur qui la fit promener longuement dans les salles encombrées de cholériques et finalement, comme punition, lui intima l’ordre de soigner durant huit jours les victimes de l’épidémie.
Lanavigation sur la Volga et sur la Kama est très agréable, car les bateaux sont de véritables hôtels flottants.
Revue de Géographie
KAZAN. — MONUMENT COMMÉMORATIF DE LA CONQUETE PAR IVAN LE TERRIBLE (1552).
Cette Volga si calme, était jadis la frontière politique entre l’Europe et l’Asie; lorsque le joug plusieurs fois séculaire des Mongols s’étendait à la Russie, la Volga amenait jusque dans son