‹ Du Vrai de beau et du bierChapitre 42 sur 74 · Voyez surtout son Extrême-Onction · texte numérisé non relu

Voyez surtout son Extrême-Onction

2. Le tableau qu'on appelle le Siknce, et qui représente le sommeil de l'Enfant Jésus, n'est pas indigne du Poussin. La tète de Tenfani est d'une puissance surhumaine. Les Batailles d'Alexandre, avec leurs défauts, sont des pages d'histoire de Fordre le plus élevé; et dans V Alexandre visitant avec Éphestion la mère et la femme de Darius, on ne sait qu'admirer le plus de la noble ordonnance de l'ensemble Où de la juste expression des figures.

Roclielle, surtout celui de Vîle de Rhé, et tant d'autres pièces religieuses et historiques. Il était aussi appliqué et aussi savant qu'inventif et fécond. Son œuvre est si vaste qu'on a peine à la rassembler, et pourtant il est mort bien jeune*. Abraham Bosse l'a dignement continué ; il en a la hardiesse et le gracieux caprice , s'il n'en possède pas la profondeur. Mais c'est surtout dans le portrait que nous avons porté la gravure à la perfection. Soyons équitables envers nous-mêmes : quelle école, celle de Marc-Antoine, ou celle d'Albert Durer, ou de Rembrandt, peut présenter en ce genre une telle suite d'artistes éminents? Thomas 4e Leu et Léonard Gautier font en quelque sorte le passage du xvi* au xvii* siècle. Puis viennent en foule les talents les plus divers, Mellan, Michel Lasne, Morin, Daret, Huret, Masson, Nanteuil, Brevet, Yan Schupen , les Poilly, les Édelinck, les Audran. Gérard Édelinck et Nanteuil ont seuls une renommée populaire , et ils la méritent par la délicatesse , l'éclat et le charme de leur burin. Mais les connaisseurs d'un goût élevé leur trouvent au moins des rivaux dans des graveurs aujourd'hui moins admirés parce qu'ils ne flattent pas autant les yeux, mais qvi ont peut-être plus de vérité et de vigueur. Il faut bien le dire aussi : les portraits de ces deux habiles maîtres n'ont pas l'importance historique de ceux de leurs devanciers. On admire le Condé de Nanteuil 3 mais si on veut connaître le grand

1. Un homme de mérite qui, grâce à Dieu, ne partage pas l'indifférence générale pour l'art français, M. Meaimie de Nancy, prépare sur Callot un ouvrage étendu dont il vient de publier une livraison intéressante : Recherches sur la vie et les ouvrages de Jacques Callot, Nancy, 1853.

Contlé, le vainqueur de Rbcroy et de Lens, ce n'est pas à Nanteuil qu'il le faut denf)ander, c'est à Huret, à Miche! Lasne, à Daret, qui l'ont dessiné et gravé dans toute- sa force et sa beauté héroïque. Édelinck et Nanteuil luimême n'ont guère connu et retracé le xvu« siècle qu'aux approches de son déclin*. Morin et Mellan, comme Callot, ont pu le voir et nous l'ont transmis en sa glorieuse jeunesse. Morin est le Champagne de la gravure : il ne grave pas, il peint. C'est lui qui représente à la postérité les hommes illustres de la première moitié du grand siècle, Henri lY, Louis XIII, de Thou, Bérulle, Saint- Cyran, Marillac, Bentivoglio, Richelieu, Mazarin jeune encare, et Retz quand il n'était que coadjuteur*. Mellan a eu le même avantage. Il est le premier en date de tous les graveurs du xvii* siècle , et peut-être aussi est-il le plus expressif. Avec une seule taille, il semble que de ses mains il ne peut sortir que des ombres ; il ne frappe pas au premier aspect; mais à mesure qu'on le regarde davantage, il saisit, il pénètre, il touche, comme Lesueur ^.

1. Édelinck n'a vu que le règne de Louis XIV. Nanteuil n'a pu graver que très-peu de grands hommes du temps de Louis XIII et de la régence , et dans la dernière partie de leur vie , Mazarin dans ses cinq ou six dernières années , Gondé vieillissant, Fouquet et Matthieu Mole quelques années avant la chute de l'un et la mort de Vautre, et il lui a fallu perdre trop souvent son talent sur une foule de parlementaires, d'ecclésiastiques et de financiers obscurs.

2. Si je voulais faire connaître à quelqu'un le xvii« siècle dans sa partie la plus grande et la plus négligée, crlle que Voltaire a presque entièrement omise, je lui donnerais à rassembler l'œuvre de Morin.

3. Mellan n'a pas seulement fait des portraits d'après les peintres célèbres de son temps, il est auteur lui-même de grandes et charmantes compositions, dont un grand nombre servent de frontispice à des Uvres.

Le christianisme, c'est-à-dire le règne de l'esprit, est favorable à la peinture, particulièrement expressive. La sculpture semble un art païen; car, si l'expression morale doit y être encore, c'est toujours sous la condition impérieuse de la beauté de la forme. Voilà pourquoi la sculpture est comme naturelle à l'antiquité , et y a jeté un éclat incomparable devant lequel a un peu pâli la peinture ^ tandis que chez les modernes elle a été éclipsée par celle-ci et lui est demeurée très-inférieure, dans l'extrême difficulté de forcer la pierre et le marbre à exprimer des sentiments chrétiens sans que la beauté matérielle en souffre; en sorte que d'ordinaire notre, sculpture est un peu insignifiante pour être belle, ou maniérée pour être expressive. Depuis l'antiquité, il n'y a guère eu que deux écoles de sculpture^ : l'une à Florence avant Michel-Ange et surtout avec Michel-Ange; l'autre en France, à la renaissance, avec Jean Cousin, Goujon, Germain Pilon. On peut dire que ces trois artistes se sont comme partagé la grandeur et la grâce :

J'appelle volontiers l'attention sur les deux beaux frontispices du Noth veau Testament grec et de V Introduction à la vie dévote, de Timprimerie royale , et sur ceux de plusieurs écrits de Richelieu sortis des mêmes presses. C'est aussi Mellan qui a gravé les deux frontispices du Virgile et de V Horace dont les dessins sont de Poussin.

1. C'était l'opinion de Winkelmann à la fin du xviiie siècle; c'est la nôtre encore aujourd'hui , même après toutes les découvertes qui ont été faites depuis cinquante ans , et qu'on peut voir en grande partie retracées et décrites dans le Museo real Borbonico

2. Il y a eu sans doute de la sculpture au moyen âge : les innombrables figures semées aux portails de nos cathédrales, et les statues qu'on découvre tous les jours, le témoignant assez. Les imagiers de ce temps avaient certes bien de Tesprit et de Timagination; mais, au moins dans tout ce que nous avons vu, la beauté est absente et le goût manque.

au preraier, la noblesse et la force avec une science profonde^; aux deux autres une élégaace pleine de charme. La sculpture change de caractère, au xvu' siècle, , aii^si que tout le reste : çUe n'a plus h même agrément, mais elle trouve l'inspiration morale et, religieuse qui avait trop manqué aux plus habiles maîtres de la renaissance. En est-il un , Jean Cousin excepté , qui soit supérieur à Jacques Sarazin? Ce grand artiste , aujourd'hui presque oublié , est un disciple à la fois de l'école française et de l'école italienne , et aux qualités qu'il emprunte à ses devanciers il ajoute l'expression morale, louchante et élevée, qu'il doit à l'esprit du nouveau siècle. Il est, dans la sculpture , le digne contemporain ^ Lesueur et d^ Poussin, de Corneille, de Descartes et de Pascal. Il appartient tout à fait au règne de Louis XTII, de Richelieu et de Mazarin : il n'a pas même vu celui de Louis XIY*. Rappelé en France par Richelieu, qui y avait aussi rappelé Poussin et Champagne , Jacques Sarazin, en peu d'années, a produit une foule d'ouvrages d'une rare élégance et d'un grand caractère. Que sontils devenus? Le xvra* siècle avait passé sur eux sans y prendre garde. Les barbares qui les ont détruits ou dispersés s'étaient arrêtés devant les toiles de Lesueur et de Poussin protégées par un reste d'admiration : en

1. Allez voir au musée de Versailles la statue de François I«', et dites si, excepté l'auteur du Laurent de Médicis, aucun Italien a rien fait de pareil. Voyez aussi , au musée du Louvre, la statue de l'amiral Chabot.

2. Sarazin est mort en 1660, Lesueur en 1655, Poussin en 1665, Descartes en 1650, Pascal en 1662, et le géui^de Corneille n'a pas franchi cette époque.

brisant les chefs-d'œuvre du cîseau français , ils ne se sont pas même doutés du çacrilége qu'ils commettaient envers Tart aussi bien qu'envers la patrie. Du moins j'ai pu voir, il y a quelques années , au Musée des monuments français, recueillies par la piété d'un ami des arts ; de belles parties du superbe mausolée élevé à là mémoire de Henri de Bourbon, deuxième du nom, prince de Condé, le père du grand Condé, le digne appui, l'habile collaborateur de Richelieu et deMazarih. Ce monument était soutenu par quatre figures de grandeur naturelle, la Foi, la Prudence, la Justice et la Charité. Il y avait quatorze bas-reliefs en bronze où étaient retracés les Triomphes de la Renommée, du Temps, de la Mort, de rÉternité. Dans le Triomphe de la Mort^ l'artiste avait représenté un certain nombre de modernes illustres*, parmi lesquels il s'était mis lui-même à côté de Michel-Ange * . Nous pouvons contempler encoï^ dans la cour du Louvre , au pavillon de f Horloge , ces cariatides de Sarazin si majestueuses à la lois et si gracieuses , qui se détachent avec un relief et une légèreté admirables. Jean Goujon et Gerihaîù Pilon ont-ils rien

1. Lenoir, Musée des monuments français., t. V, p. 87-91, et le Mu^ée royal des monuments français, de 1815, p. 9Ô , 99 , 108, 122 et 140. Ce magnifique monument, élevé à Henri de Bourbon, aux frais de son ancien intendant Perrault, président à la chambre des comptes, était placé dans Téglisé des Jésuites, et il était tout entier en bronze. 11 ne faut pas le confondre avec l'autre monument que les Condé érigèrent au même prince dans leur demeure mortuaire, à Vallery, près de Montereau, dans l'Yonne. Ce dernier mausolée est en marbre et de la main de Micbel Anguier; voyez-en la description dans Lenoir, t. V, p 23-25, et surtout dans V Annuaire de V Yonne pour 1842, p. 175, etc.

fait de plus élégant et de plus vivant? Ces femmes respirent , et elles vont marcher. Prenez la peine d'aller à quelques pas d'ici* visiter Thumble chapelle qui remplace aujourd'hui cette magnifique église des Carmélites, jadis remplie des peintures de Champagne, de Stella, de Lahire et de Lebrun , où la voix de Bossuet s'est fait entendre, et où M"' de Lavallière et M"* de Longueville ont été vues si souvent prosternées à terre, leurs longs cheveux coupés et le visage baigné de larmes. Parmi les restes qui se conservent de la splendeur passée du saint monastère, considérez la noble statue du cardinal de Bérulle agenouillé. Sur ces traits recueillis et pénétrés, dans ces yeux levés vers le ciel , respire Fâme de ce grand serviteur de Dieu, mort à l'autel comme un guerrier au champ d'honneur. Il prie Dieu pour ses chères Carmélites. Cette tête est d'un naturel parfait, comme Champagne aurait pu la peindre, et d'une grâce sévère qui rappelle Lesueur et Poussin 2.

Au-dessous de Sarazin ^, les Anguier sont encore des artistes qu'admirerait l'Italie, et auxquels il ne manque que des juges dignes d'eux. Ces deux frères avaient couvert Paris et la France des plus précieux monuments.

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