Aux Capucines, puis aux Augustîns, puis à Versailles
4. Voyez, SUT ces trois monuments, Lenoir, p. 98, 101, 102. Celui de Mazarin est aujourd'hui au Louvre; celui de Colbert a été restitué à l'église de Saint-Eustàche , et celui de Lebrun à Téglise Saint-Nicolas-du-Chardonnet , ainsi que le mausolée si expressif mais un peu tourmenté de la Mère de Lebrun, pai' Tuby, et le mausolée de Jérôme Biguon, mort en 1656.
arbitraires et de fantaisie. Ils travaillaient sur des sujets contemporains qui, en leur laissant une juste liberté, les inspiraient et les guidaient, et communiquaient un intérêt public à leurs ouvrages. La sculpture française du XVII' siècle , comme celle de l'antiquité , est profondément nationale. Les églises et les monastères étaient remplis des statues de ceux qui les avaient aimés pendant leur vie et voulaient y reposer après leur mort. Chaque église de Paris était un musée populaire. Les somptueuses résidences de Taristocratie , car à cette époque il y en avait une en France comme aujourd'hui en Angleterre , possédaient leurs tombeaux séculaires , les statues , les bustes , les portraits des hommes éminents dont la gloire appartenait à la patrie aussi bien qu'à leur famille. De son côté l'État n'encourageait pas les arts en détail , et en petit pour ainsi dire ; il leur donnait une impulsion puissante en leur demandant des travaux considérables , en leur conâant de vastes entreprises. Toutes les grandes choses se mêlaient ainsi » s'inspiraient et se soutenaient réciproquement. Un seul homme en Europe a laissé un nom dans le bel art qui entoure un château ou un palais de jardins gracieux ou de parcs magnifiques : cet homme est un Français du xvii' siècle , c'est Le Nôtre. On peut reprocher à Le Nôtre une régularité peut-être excessive et un peu de manière dans les détails; mais il a deux qualités qui rachètent bien des défauts , la grandeur et le sentiment. Celui qui a dessiné le parc de Versailles, qui, à l'agrément des parterres, au mouvement des fontaines, au bruit harmonieux des cascades , aux ombres mysté-
rieuses des bosquets, a su ajouter la magie d'une perspective infinie au moyen de cette large allée où la vue se prolonge sur une nappe d*eau immense pour aller se perdre en des lointains sans bornes , celui-là est un paysagiste digne d'avoir une place à côté du Poussin et du Lorrain.
?îous avons eu au moyen âge notre. architecture gothique comme tous les peuples du nord de l'Europe ; et à la renaissance, quels architectes que Pierre Lescot, Jean Bullant, Philibert Delorme! Quels charmants palais, quels gracieux édifices que Jes Tuileries , l'hôtel de ville de Paris , Chambord , Écouen ! Le xvu* siècle aussi a son architecture originale, différente de celle du moyen âge et de celle de la renaissance, simple, austère, noble comme la poésie de Corneille et la prose de Descartes. Étudiez sans préjugés d'école le Luxembourg de de Brosses *, le portail de Saint-Gervais , et la grande salle du Palais de Justice du même architecte ; le palais Cardinal et la Sorbonne de Lemercier ^; la coupole du Valde- Grâce de Lemuet^; l'arc de triomphe de la porte
1. Quatremère de Quincy, Histoire de la vie et des ouvrages des pliis célèbres architectes, t. II, p. 145 : « On ne citerait guère en aucun pays un aussi grand ensemble, qui offrit avec autant d'unité et de régularité un aspect à la fois plus varié et plus pittoresque, surtout dans la façade d'entrée.» Malheureusement cette unité a disparu, glace aux constcuctions parasites qui depuis ont été ajoutées à l'œuvre primitive.
2. Pour apprécier la beauté de la Sorbonne, il faut se placer dans la partie inférieure de la cour, et de là considérer l'effet d'élévation successive, d'abord de l'autre partie de la cour, puis des marches du portique, puis du portique lui-même, de l'église, et enfin du dôme.'
3. Quatremère de Quincy, ibid. , p. 256 : « La coupole de cet édifice est une des plus belles qn'U y ait en Europe. »
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Saint-Denis de François Blondel ; Versailles et surtout les Invalides de Mansart*. Considérez avec attention ce dernier édifice, laissez-lui faire son impression sur votre esprit et sur vôtre âme , et vous arriverez aisément à y reconnaître une beauté particulière. Ce n'est point un monument gothique; ce n'est pas non plus un mojiument presque païen du xvi" siècle : il est moderne et encore chrétien, il est vaste avec nlesùre , élégant avec gravité. Contemplez au soleil couchant cette coupole réfléchissant les derniers feux du jour, s'élevant doucement vers le ciel sur une courbe légère et gracieuse; traversez cette imposante esplanade , entrez dans cette cour admirablement éclairée malgré ses galeries couvertes, inclinez-vous sous le dôme de cette église où dorment Yauban et Turenne : vous ne pourrez Vous défendre d'une émotion à là fois religieuse et militaire ; vous vous direz que c'est bien là l'asile de guerriers parvenus au soir de la vie et qui se préparent pour réternité!
Depuis, qu'est devenue Tarichitecture franç£>ise? Une fois sortie de la tradition et du caractère national , elle erre d'imitation en imitation , et sans comprendre le génie de l'antiquité elle en reproduit maladroiteoient les formes. Cette architecture bâtarde, à la fois lourde et maniérée , se substitue peu à peu à la belle architecture du siècle précédent et efface partout les vestiges de
1. îjons ne parlons pas de la colonnade du Louvre de Perrault, parce que, malgré ses grandes qualités, elle commence la décadence et marque le passage du genre sérieux au genre académique, de l'originalité à l'imitation, du xyii« siècle au xyiuo.
J*esprit fronçais. En voulez-vous un frappant (exemple? A Paris, près du Luxembourg, les Condé avaient leur hôteP, magnifique et sévère, d'un aspect militaire, comme il convenait à la demeure d'une famille de guerriers , et au dedans d'une splendeur presque royale. Sous ces hautes voûtes avaient été quelque temps suspendus les drapeaux espagnols conquis à Rocroy. Dans ces vastes salons s'était rassemblée l'élite de la plus grande société qui fui Jamais. Ces beaux jardins avaient vu se promener Corneille et madame de Sé\igné , Molière , Bossuet , Boileau , Racine , dans la compagnie du grand Condé. L'oratoire était peint de la main de Lesueur *. Il était aisé de. réparer et de conserver la noble habitation. A la fin du xvm* siècle, un descendant des Condé l'a vendue à une bande noire pour aller bâtir cet hôtel sans caractère et sans goût qu'on appelle le Palais -Bourbon. A peu près à la même époque il s'agissait de construire une église à la patronne de Paris,, à cette Geneviève dont la légende est si touchante et si populaire. Jamais y eut -il plus lieu à un monument national et chrétien? On pouvait remonter au genre gothique et même au genre byzantin. Au lieu de cela
1. Voyez les gravures de Pérelle. Sauvai , t. lî, p. 66 et p. 131 , dit qae l'hôtel de Condé était bâti magnifiquement , que c'était le plus magnifique du temfis.
a. Notice de Guillet de Saint-Georges, récemment publiée (voyez TAppehdice ) : « Ce fut à peu près dans ce temps-là que M™« la princesse douairière de Condé, Charlotte-Marguerite de Montmorency, mère de feu M. le Prince, fit peindre à M. Lesueur un oratoire dans l'hostel de Condé. Le tableau de l'autel représente une Nativité, celui du platfoud une Gloire céleste. Le lambris est enrichi de plusieurs figures et de quantités d'ornements travaillés avec grand soin. »
:5i DIXIEME LEÇON.
OU nous a fait une immense basilique romaine de la décadence. Quelle demeure pour la modeste et sainte bergère, si chère aux campagnes qui avoisinaient Lutèce, et dont le nom est encore vénéré du pauvre peuple qui habite ces quartiers ! Voilà Téglise qu'on a placée à côté de celle de Saint-Étienne du Mont , comme pour faire sentir toute la différence du christianisme et du paganisme ! Car ici , malgré le mélange des styles les plus divers, c'est évidemment le style païen qui domine. Le culte chrétien ne se peut naturaliser dans cet édifice profane qui a changé tant de fois de destination. On a beau rappeler aujourd'hui de nouveau Sainte-Geneviève : le nom révolutionnaire de Panthéon lui demeurera * . Le xvui* siècle n'a pas mieux traité la Madeleine que Sainte-Geneviève. En vain la belle pécheresse a-t-elle voulu renoncer aux joies du monde et s'attacher à la pauvreté de Jésus-Christ. On l'a ramenée au faste et à la mollesse qu'elle avait répudiée ; on l'a mise dans un riche palais, tout étincelant d'or, qui pourrait fort bien être un temple de Vénus , car certes il n'a pas la grâce sévère du Parthénon, dont il est la copie la plus vulgaire. Oh ! que nous sommes loin des Invalides,* du Val-de-Grâce et de la Sorbonne, si admirablement appropriés à leur objet , et où paraît si bien la main du siècle et du pays qui les a élevés!
1. Le Panthéon est une imitation de Saint-Paul de Londres, qui luimême est une bien triste imitation de Saint-Pierre de Rome. Lif^ seul mérite du Panthéon est sa situation au haut de la montagne Sainte- Geneviève, d'où il domine cette partie de la ville et s'aperçoit de différents côtés à une assez grande distance. Mettez à cette place le Valde-Grâce de Lemercier avec la coupole de Lemuet, et jugez quel serait l\îffet d'un tel édifice!
Pendant que Tar^hiteclure s'égare ainsi , il est tout simple que la peinture cherche par-dessus tout la couleur et Téclat, que la sculpture s'applique à redevenir païenne, que la poésie elle-même, reculant de deux siècles , abjure le culte de la pensée pour celui de la fantaisie, qu'elle aille partout empruntant des images à l'Espagne, à l'Italie, à l'Allemagne, qu'elle coure après des qualités subalternes et étrangères qu'elle n'atteindra point, et abandonne les grandes qualités du génie français.
J'entends ce qu'on va me dire : le sentiment chrétien qui animait Lesueur et les artistes du xvn* siècle manque à ceux du nôtre ; il est éteint , il ne peut plus se rallumer. D'abord cela est-il bien certain? La foi naïve est
morte, mais une foi réfléchie ne la peut-elle remplacer? Le christianisme est inépuisable; il a des ressources infinies, des souplesses admirables; il y a mille manières d'y arriver et d'y revenir, parce qu'il a lui-même mille faces qui répondent aux dispositions les plus diverses, à tous les besoins , à toute la mobilité du cœur. Ce qu'il perd d'un côté, il le regagne de l'autre; et comme c'est lui qui a produit notre civilisation , il est appelé à la suivre dans toutes ses vicissitudes. Ou bien toute religion périra dans le monde, ou le christianisme d urera ; car il n'est pas au pouvoir de la pensée de concevoir une religion plus parfaite. Artistes du xix* siècle, ne désespérez pas de Dieu et de vous-mêmes. Une philosophie superficielle vous a Jetés loin du christianisme considéré d'une façon étroite; une autre philosophie peut vous en rapprocher en vous le faisant envisager
d'un autre œil. El puis, si le sentiment religieux est affaibli, n'y a-t-il donc pas d'autres sentiments qui peuvent faire battre encore le cœur de l'homme et féconder le génie? Platon l'a dit : la beauté est toujours ancienne et toujours nouvelle. Elle est supérieure à toutes ses formes, elle est de tous les pays et de tous les temps, elle est de toutes les croyances, pourvu que ces croyances soient sérieuses et profondes, et qu'on éprouve le besoin de les exprimer et de les répandre. Si donc nous ne sommes pas arrivés au terme assigné à la grandeur de la France, si nous ne commençons pas à descendre dans l'ombre de la mort, si nous vivons encore véritablement, s'il nous reste des convictions, de quelque genrç qu'elles soient, par cela même il nous reste , ou du moins il peut nous rester ce qui a fait là gloire de nos pères, ce qu'ils n'ont pas emporté avec eux dans la tombe , ce qui déjà avait survécu à toutes les révolutions, à la Grèce, à Rome , au moyen âge , ce qui ne tient à aucun accident temporaire et éphémère, ce qui subsiste et se \ peut retrouver sans cesse au foyer de la conscience , je veux dire l'inspiration morale, immortelle comme l'âme.
Bornons ici et résumons cette défense de l'art na-i tional. 11 y a dans les arts, comme dans les lettres et 4an6 la philosophie , deux écoles contraires. L'une tend à l'idéal en toutes choses : elle recherche , elle s'efforce de faire paraître l'esprit caché sous la forme , à la fois manifesté et voilé par la nature ; elle ne veut pas tant plaire aux sens et flatter l'imagination qu'agrandir Tin^
telligence et émouvoir Tâme. L'autre, amoureuse de la nature, s'y arrête et s'attache à l'imiter : son principal objet est de reproduire la réalité", le mouvement, la vie, qui sont pour elle la beauté suprême. La France du xvii^ siècle, la France de Descartes, de Corneille, de Bossuet, hautement spiritualiste dans la philosophie» dans la poésie, dans l'éloquence , l'a été aussi dans les arts. Les artistes de cette grande époque participent de son caractère général, et la représentent à leur manière. Il n'est pas vrai que l'imagination leur manque , pas plus qu'elle n'a manqué à Pascal et à Bossuet. Mais comme ils ne souffrent point que l'imagination usurpe la domination qui ne lui appartient pas , et qu'ils soumettent son ardeur, son impétuosité même, au frein de la raison et aux inspirations du cœur, il semble qu'elle est moins forte quand elle est seulement disciplinée et réglée. Ainsi que nous l'avons dit, ils excellent dans la composition, surtout dans l'expression. Ils ont toujours une pensée, et une pensée morale et élevée. C'est par là qu'ils nous sont chers, que leur cause nous intéresse, qu'elle est en quelque sorte la nôtre, et qu'ainsi cet hommage rendu à leur gloire méconnue couronne naturellement des leçons consacrées à la vraie beauté, c'est-à-dire à la beauté morale.
Puissent ces leçons vous la faire connaître, et surtout vous la faire aimer ! Puissent-elles aussi inspirer à quelqu'un de vous l'idée de se livrer à de si belles études, d'y consacrer sa vie et d'y attacher son nom I La plus douce récompense d'un professeur qui n'est pas trop indigne de ce titre est de voir s'élancer sur ses traces de jeunes
et nobles esprits qui aisément le devancent et le laissent bien loin derrière eux *.
1. Au premier rang des auditeurs intelligents de ce cours était M. Jouffroy, qui déjà, sous nos auspices, deux ans auparavant, avait présenté à la Faculté des lettres, pour être reçu docteur, une thèse sur le Beau. Voyez Premiers Essais de peilosopiue,' Appendice, p. 346 et 347. M. Jouffroy avait depuis cultivé, avec un soin et un goût particulier, les semences que notre enseignement avait pu déposer dans son esprit. Mais de tous ceux qui à cette époque ou plus tard fréquentèrent nos leçons, nul n'était plus fait pour embrasser le domaine entier du beau et de l'art que Fauteur des grands articles sur Eustache Lesueur, sur la cathédrale de Noyon et sur le Louvre. M. Vitet, aujourd'hui notre confrère à l'Académie Française, possède toutes les connaissances, et, ce qui vaut mieux, toutes les qualités nécessaires à un juge de la beauté en tout genre. Puisse-t-il donner enfin à la France un historiea de l'art français !