Plus haut, leçon v, du Mysticisme
est plus élevé , et que le vrai terme où il aspire est la perfection iûfinie. Enfin comme la pensée et Tamour, Taetivilé humaine est sans limites. Qui peut dire où elle s'arrêtera? Yoilà cette terre à peu près connue. Bientôt il nous faudra un autre monde. L'homme est en marche vers Tinfini, qui lui échappe toujours et que toujours il poursuit. Il le conçoit, il le sent, il le porte pour ainsi dire en lui-même : comment sa fin serait-elle ailleurs? De là cet instinct indomptable de l'immortalité, cette universelle espérance d'une autre vie dont témoignent tous les cultes , toutes les poésies, toutes les traditions. Nous tendons à l'infini de toutes nos puissances; la mort vient interrompre celte destinée qui cherche son terme, elle la surprend inachevée. Il est donc vraisemblable qu'il y a quelque chose après la mort, puisqu'à la mort en nous rien n'est terminé. Regardez cette fleur qui demain ne sera plus. Du moins aujourd'hui elle est entièrement développée : on ne la peut concevoir plus belle en son genre ; elle a atteint sa perfection. La mienne, ma perfection morale, celle dont j u ridée claire et le besoin invincible , et pour laquelle je me sens né, en vain je rappelle, en vain j'y travaille ; elle m'échappe, et ne me laisse que l'espérance. Cette espérance serait-elle trompée? Tous les êtres atteignent leur fin ; rhomme seul n atteindrait pas la sienne ! La {dus grande des créatures serait la plus maltraitée! Hais un être qui deaîeurerait incomplet et -inachevé, qui n atteindrait pas la fin que tous ses instincts proclament, serait un monstre dans Tordre étemel : problème bien autrement difficile à résoudre que les diffi-
DIEU PRINCIPE DE i'IDÉE DU BIEN. 4«3
cultes qu'on élève contre Timniortalité de l'âme. Selon nous , cette tendance de tous les désirs et de toutes les puissances de Tâme vers Tinfini , éclairée par le prin»cipe des causes finales, est une confirmation sérieuse et considérable de la preuve morale et de la preuve métaphysique.
Quand on a recueilli tous les arguments qui autorisent la croyance à une autre vie , et qu'on est arrivé ainsi à une démonstration satisfaisante, il reste un obstacle à vaincre. L'imagination ne peut pas contempler sans effroi cet inconnu qu'on appelle la mort. Le pli^s grand philosophe du monde , dit Pascal , sur une planche pins grande qu'il ne faut pour aller sans danger d'un bout d'un abîme à l'autre, ne peut songer sans trembler à l'abîme qui est au-dessous. Ce n'est pas la raison , c'est l'imagination qui l'épouvante ; c'est elle aussi qui produit en grande partie ce reste de doute, ce trouble, cette anxiété secrète que la foi la plus assurée ne parvient pas * toujours à dompter, en présence de la mort. L'homme religieux éprouve cette terreur, mais il sait d'où elle vient, et il îa surmonte en s'a ttachant aux solides espérances que lui fournissent la raison et le cœur. Limagination est un enfant dont il faut faire l'éducation , en la mettant sous la discipline et sous le gouvernement de facultés meilleures; il faut l'accoutumer à venir au secours de l'intelligence au lieu de la troubler par ses fantômes. Reconnaissons-le : il y a là un pas terrible à franchir. La nature frémit en face de cette éternité inconnue. Il est sage de s'y présenter avec toutes ses forces réunies, la raison et le cœur se prêtant un mutuel
appui» et rimaginatîon soumise ou charmée. Répétonsnous sans cesse que, dans la mort comme dans la vie, rame est sûre de trouver Dieu , et qu'avec Dieu tout est juste et tout est bien ^
Nous savons maintenant ce qu'est véritablement Dieu. Nous avions vu déjà deux de ses faces admirables , la vérité et la beauté. La plus auguste se révèle à nous, la sainteté. Dieu est le saint des saints, comme auteur de la loi morale et du bien , comme principe de la liberté , de la justice et de la charité , comme dispensateur de la peine et de la récompense. Un tel Dieu n'est pas un Dieu abstrait, c'est une personne intelligente et libre, qui nous a faits à son image , dont nous tenons la loi même qui préside à notre destinée , et dont nous attendons les jugements. C'est son amour qui nous inspire dans nos actes de charité; c'est sa justice qui gouverne notre justice, celle de nos sociétés et de nos lois. Si nous ne nous rappelions sans cesse qu'il est infini , nous dégraderions sa nature ; mais il serait pour nous comme
1. Fragments et Souvenirs, Santa 'Rosa, p. 281. «Après tout, il est une vérité plus éclatante à mes yeux que toutes les lumières, plus certaine que les mathématiques : c'est l'existence de la divine providence. Oui , il y a un Dieu , un Dieu qui est une vérital»le intelligence , qui par conséquent a conscience de lui-même, qui a tout fait et tout ordonné avec poids et mesure, dont les œuvres sont excellentes , et dont les fins sont adorables , alors mèn>es qu'elles sont voilées à nos .faiM<»s yeux. Ce monde a un auteur parfait, parfaitement sage et bon. L'homue n'est point un orphelin; il a un père dans le ciel. Que fera ce père de son enfant, quand celui-ci lui reviendra? Rien que de bon. Quoi qu'il arrive, tout sera bien. Tout ce qu'il a fait est bien fait; tout ce qu'il fera, je l'accepte d'avance, je le bénis. Oui, telle est mon inébranlable fi^i, et cette foi est mon appui, mon asile, ma consolation, ma douceur dans ce moment formidable.
s'il n'était pas si son essence infinie n'avait pas des formes qui nous sont intimes à nous-mêmes, les propres formes de notre raison et de notre âme.
En pensant à un tel être , l'homme éprouve un sentiment, qui est le sentiment religieux par excellence. Tous les êtres avec lesquels nous sommes en rapport éveillent en nous des sentiments divers , suivant les qualités que nous y apercevons ; et celui qui possède toutes les perfections n'exciterait en nous aucun sentiment particulier ! Pensons-nous à l'essence infinie de Dieu , nous pénétrons-nous de sa toute-puissance , nous rappelonsnous que la loi morale exprime sa volonté et qu'il a attaché à l'accomplissement et à la violation de cette loi des récompenses et des peines dont il dispose avec une Justice inflexible ; nous ne pouvons nous défendre d'une émotion de respect et de crainte à l'idée d'une telle grandeur. Puis , si nous venons à considérer que cet être tout-puissant a bien voulu nous créer, nous dont- il n'a aucun besoin , qu'en nous créant il nous a comblés de bienfaits, qu'il nous a donné cet admirable univers pour Jouir de ses beautés toujours nouvelles , la société pour agrandir notre vie dans celle de nos semblables , la raison pour penser, le cœur pour aimer, la liberté pour agir ; sans disparaître, le respect et la crainte se teignent d'un sentiment plus doux , celui de l'amour. L'amour, quand il s'applique à des êtres fiiibles et bornés, nous inspire de leur faire du bien; mais en lui-même il ne se propose pas l'avantage de la personne aimée : on aime un objet beau ou bon, parce qu'il est tel , sans regarder d'abord si cet amour peut être utile à son objet ou à
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nous-mêmes. A plus forte raison , l'amour , quand il remonte jusqu'à Dieu, est un pur hommage rendu à ses perfections : c'est l'épancliement naturel de l'âme vers un être infiniment aimable.
Le respect et l'amour composent l'adoration. L'adoration véritable n'est pa& sans l'un et l'autre de ces deux sentiments. Si vous ne considérez que le Dieu tout-puissant , maître du ciel et de la terre , auteur et vengeur de la justice , vous accablez l'homme sous le poids de la grandeur de Dieu et de sa propre faiblesse , vous le condamnez à un tremblement continuel dans l'incertitude des jugements de Dieu, vous lui faites prendre en hame et ce monde et la vie et lui-même qui est toujours rempli de misères. C'est vers cette extrémité que penche Port-Royal. Lisez les Pensées de Pascal * : dans sa superbe humilité , Pascal oublie deux choses, la dignité de l'homme et la bonté de Dieu. D'un autre côté, si vous ne voyez que le Dieu bon et le père indulgent, vous inclinez à une mysticité chimérique. En substituant l'amour à la crainte , peu à peu avec la crainte on court risque de perdre le respect. Dieu n'est plus un maître, il n'est plus même un père; car l'idée de père entraîne encore jusqu'à un certain point celle d'une crainte respectueuse ; il n'est plus qu'un ami , quelquefois même un amant. La vraie adoration ne sépare pas l'amour et le respect : c'est le respect animé par l'amour.
L'adoration est un sentiment universel. Il diffère en
J. Voyez nos Études sur Pascal.
degrés selon les différentes natures; il prend les formes les plus diverses ; souvent même il s'ignore lui-même ; tantôt il se trahit par une exclamation partie du cœur, dans les grandes scènes de la nature et de la vie : tantôt il s'élève silencieusement dans Tàme muette et pénétrée ; il peut s'égarer dans son expression, dans son objet même; mais au fond il est toujours le même. C'est un élan de l'âme spontané , irrésistible ; et quand la raison s'y applique , elle le déclare juste et légitime. Quoi de plus juste, en effet, que de redouter les jugements de celui qui est la sainteté même , qui connaît nos actions et nos intentions, et qui les jugera comme il appartienif à la suprême justice? Quoi de plus juste aussi que d'aimer la parfaite bonté et la source de tout amour? L'adoration est d'abord un sentiment naturel : la raison en fait un devoir.
L'adoration, contenue dans le sanctuaire de l'âme, est ce que l'on appelle le culte intérieur, principe nécessaire des cultes publics.
Le culte public n'est pas plus une institution arbitraire que la société et le gouvernement, le langage et les arts. Toutes ces choses ont leurs racines dans la nature humaine. L'adoration, abandonnée à elle-même, dégénérerait aisément en rêve et en extase, ou se dissiperait dans le torrent des affaires et des nécessités de chaque jour. Plus elle est énergique, plus elle tend à s'exprimer au dehors dans des actes qui la réalisent, à prendre une forme sensible , précise et régulière , qui ^ par un juste retour sur le senliment qui Ta produite , le réveille quand il ô'assoupit, le soutient quand il
défaille, et le protège aussi contre les extravagances de tout genre auxquelles il pourrait donner naissance dans tant d'imaginations faibles ou effrénées. La philosophie pose donc le fondement naturel du culte public dans le culte intérieur de l'adoration. Arrivée là, elle s'arrête, également attentive à ne point trahir ses droits et à ne point les excéder, à parcourir, dans toute son étendue et jusqu'à sa limite extrême, le domaine de la raison naturelle , comme aussi à ne point usurper un oomaine étranger.
Mais la philosophie ne croit pas empiéter sur la théologie ; elle croit rester fidèle à elle-même, et poursuivre encore sa mission la plus vraie, qui est d'aimer et de favoriser tout ce qui tend à élever l'homme , lorsqu'elle applaudit avec effusion au réveil du sentiment religieux et chrétien dans toutes les âmes d'élite , après les ravages qu'a faits 3e toutes parts , depuis plus d'un siècle, une fausse et triste philosophie. Quelle n'eût pas été, en effet, je vous le demande, la joie d'un Socrate et d'un Platon s'ils eussent trouvé le genre humain entre les bras du christianisme! Combien Platon, si visiblement embarrassé entre ses belles doctrines et la religion de son temps, qui garde envers elle tant de ménagements , alors même qu'il s'en écarte , et qui s'efforce d'en tirer le meilleur parti possible à l'aide d'interprétations bienveillantes, combien n'eût-il pas été heureux d'avoir affaire à une religion qui présente à l'homme, comme son auteur à la fois et comme son modèle , ce sublime et doux crucifié dont il a eu un pressentiment extraordinaire , et qu'il a presque dépeint dans la per-
sonne du Juste mourant sur une croix * ; une religion qui est venue annoncer ou du moins consacrer et lépandre Tidée de l'unité de Dieu et celle de l'unité de la race humaine, qui proclame l'égalité de toutes les âmes devant la loi divine, qui par là a préparé et soutient l'égalité civile , qui prescrit la charité encore plus que la justice, qui enseigne à l'homme qu'il ne vit pas seulement de pain, qu'il n'est pas renfermé tout entier dans ses sens et dans son corps , qu'il a une âme, une âme libre, qui est d'un prix infini et mille fois au-dessus des innombrables mondes semés dans l'espace ; que la vie est une épreuve, que son objet véritable n'est pas le plaisir, la fortune, le rang, toutes choses qui ne sont point à notre portée et nous sont bien souvent plus dangereuses qu'utiles , mais cela seul qui est toujours en nott^ puissance, dans toutes les situations et dans toutes les conditions, d'un bout de la terre à l'autre, à savoir l'amélioration de l'âme par elle-même , dans la sainte espérance de devenir de jour en jour moins indigne des regards du père des hommes, de ses exemples et de ses. promesses! Ah! si le plus grand moraliste qui fut jamais avait pu voir ces enseignements admirables , qui déjà étaient en germe au fond de son esprit et dont on peut retrouver plus d'un irait dans ses ouvrages, s'il les eût vus consacrés , maintenus , sans cesse rappelés au cœur et à l'imagination des hommes par des institutions sublimes et touchantes, quelle n'eût pas été sa tendre et reconnaissante sympathie pour une pareille
1. Voyez la fin du !«' livre de la République, t. IX de notre traduction. '
religion ! Et s'il était venu de nos jours , dans ce siècle livré aux révolutions , où les âmes les meilleures sont atteintes de bonne heure par le souffle du scepticisme, à défaut de la foi d'un Augustin, d'un Anselme, d'un Thomas, d'un Bossuet, il aurait eu, nous n'en doutons pas, les sentiments au moins d'un Montesquieu *, d'un Turgot*, d'un Franklin ^ et bien loin de mettre aux prises la religion chrétienne et la bonne philosophie , il se serait efforcé de les unir, de les éclairer et de les fortifier l'une par l'autre. Ce grand esprit et ce grand cœur, qui lui ont dicté le Phédon, le Gorgias, la République, lui eussent appris aussi que de tels livres sont faits pour quelques sages, qu'il faut au genre humain une philosophie à la fois semblable et différente , que celte .philosophie-là est une religion , et que cette religion désirable et nécessaire est l'Évangile. N'hésîtons pas à le dire : sans la religion, la philosophie, réduite à ce qu'elle peut tirer laborieusement de la raison naturelle perfectionnée , s'adresse à un bien petit nombre , et court risque de rester sans grande efficacité sur les mœurs et sur la vie ; et sans la philosophie , la religion la plus pure n'est pas à l'abri de bien des superstitions , et par là elle peut voir lui échapper l'élite des esprits, qui peu à peu entraîne tout -le resle^, ainsi qu'il en a été