‹ Du vrai, du beau & du bienChapitre 30 sur 71 · Voyez Jacqueline Pascal, P Introduction et le chap. l · texte numérisé non relu

Voyez Jacqueline Pascal, P Introduction et le chap. l

Molière est à Aristophane ce que Corneille est à Shakspeare. L'auteur du Plutus, des Guêpes, des Nuées a sans doute une imagination , une verve bouffonne , une puissance créatrice au-dessus de toute comparaison. Molière n'a point d'aussi grandes conceptions poétiques; il a mieux peut-être, il a des caractères. Son coloris est moins éclatant, son burin est plus pénétrant. Il a gravé dans la mémoire des hommes un certain nombre de travers et de vices qui s'appelleront à Jamais l'Avare , le Malade imaginaire, les Femmes savantes, le Tartufe, Don Juan,* pour ne pas parler du Misanthrope , pièce à part , touchante autant que plaisante , qui ne s'adresse pas à la i'oule et ne peut être populaire , parce qu'elle exprime un ridicule assez rare, l'excès dans la passion de la vérité et de l'honneur.

Tous les fabulistes anciens et moderne»? , et même l'ingénieux , le pur, l'élégant Phèdre , approchent-ils de notre La Fontaine? Il compose ses personnages et les met en scène avec l'habileté de Molière ; il sait prendre dans l'occasion le ton d'Horace et mêler l'ode à la fable ; il est à la l'ois le plus naïf et le plus raffiné des écrivains, et son art échappe dans sa perfection même. Nous ne parlons pas des contes, d'abord parce que nous con-* damnons le genre, ensuite parce que La Fontaine y déploie des qualités plus italiennes que françaises , une narration pleine de naturel , de malice et de grâce, mais sans aucun de ces traits profonds , tendres , mélancoliques, qui placent parmi les plus grands poètes de tous

1. Sur le Tartafe et le don Juan de Molière, comme sur la Phèdre de Racine, voyez La Société française au xyii* siècle, t. Il, chap. xv

les temps Tauteur des Deux Pigeons et du Vieillard et les trois jeunes Gens.

Nous n*hésitons point à mettre Boileau h la suile de ces grands hommes. Il vient après eux, il est vrai, mais il est de leur compagnie : il les comprend , il les aime, il les soutien!. C'est lui qui, en 1663, après TÉcoIe des Femmes, et bien avant leTarlufe et le Misanthrope, proclamait Molière le maître dans l'art des vers. C'est lui qui, en 1677 , après la chute de Phèdre, défendait le vainqueur d'Euripide contre les succès de Pradon. C'est lui qui, devançant la postérité, a le premier mis en lumière ce qu'il y a de nouveau et d'entièrement original dans le théâtre de Corneille. Il sauva la pension du vieux tragique en offrant le sacriflce de la sienne. Louis XIY lui demandant quel était l'écrivain qui honorait le plus bon règne, c'est Molière, répondit Boileau; et quand le grand roi à son déclin persécutait Port-Royal et voulait mettre la main sur Ârnauld, il se rencontra un homme de lettres pour dire en face à l'impérieux monarque : « Votre Majesté a beau chercher M. Ârnauld, elle est trop heureuse pour le trouver. » Boileau manque un peu d'imagination et d'invention ; mais il est grand par le sentiment énergique de la vérité et de la justice; il porte jusqu'à la passion le goût du beau et de l'honnête; il est poète à force d'âme et de bon sens. Plus d'une fois son cœur lui a dicté les vers les plus pathétiques :

En vain contre le Cid nn ministre se ligue,

Tout Paris pour Chimène a les youx de Rodrigue, etc.

Après qu'un peu de terre^ obtenu par prière,

Pour jamais daos la tombe ent enfermé Molière^ etc.

Et celte épitaphe d'Arnauld, si simple et si grande :

Aux pieds de cet autel de structure grossière Gît sans pompe, enfermé dans une vile bière. Le plus savant mortel qui jamais ait écrit; Arnauld^ qui sur la grâce instruit par Jésus-Christ , Combattant pour TÉglise, a, dans l'Église même , • Souffert plus d'un outrage et plus d'un anathème ,.... Errant, pauvre, banni, proscrit, persécuté ; Et même par sa mort leur fureur mal éteinte N'aurait jamais laissé ses cendres en repos. Si Dieu lui-même ici de son ouaille sainte A CCS loups dévorants n'avait caché les os *.

Voilà, je pense» d'assez grands poètes» et nous en avons d'autres encore : je veux parler de ces esprits charmants ou sublimes qui ont élevé la pcose jusqu'à la poésie. La Grèce seule» en ses plus beaux jours, offre peut-être une telle variété de prosateurs admirables. Qui peut les compter? D'abord Rabelais et Montaigne; plus lard» Descartes, Pascal et Malebranche ; La Rochefoucauld et La Bruyère ; Retz et Saint-Simon ; Bourdaloue» Fléchier, Fénelon» Bossuet; ajoutez tant de femmes éminentes, à leur tête M"* de Sévigné; et cela» en attendant Montesquieu, Voltaire, Rousseau et Buffon^.

1. Ces vers n'ont paru qu'après la mort de Boileau, et ils ne sont ni assez connus, ni assez admirés. Jean-Baptiste Rousseau, dans une lettre à Brossette , dit avec raison que « ce sont les plus beaux vers que M. Despréaux ait jamais faits ».

2. Études sur Pascal. Avant-propos, p. vii : C'est dans la prose qu'est notre gloire littéraire la plus certaine... Quelle nation moderne compte des prosateurs qui approchent de ceux de notre nation ? La patrie de Shakspeare et de Milton ne possède guère qu'un seul écri- Yain qui remplisse toute Tidée d'un prosateur du premier ordre, l'auteur des Essais et du grand livre De Vutilité et Vavancement de la Science. La patrie du Dante, de Pétrarque, de l'Arioste, du Tasse, est fière à juste titre de Machiavel, dont la diction saine et forte est

Par quel contraste bizarre un pays où les arts de l*esprit ont été portés à cette perfection serait-il resté médiocre dans les autres arts? Le sentiment du beau manquait-il donc à cette société si polie, à cette cour magniflque » à ces grands seigneurs et à ces grandes

dames passionnées pour le luxe et pour l'élégance, à ce pubUc d'élite, épris de tous les genres de gloire, et dont l'enthousiasme défendit le Cid contre Richelieu?

cependant , comme la pensée qu'elle exprime , destituée de grandeur. LTspagne a produit, il est vrai, un admirable écrivain, mais il est unique, Geryantes... La France peut montrer aisément une liste de Yîngt prosateurs de génie, Froissard, Rabelais, Montaigne, Descartes, Pascal, Molière , La Rochefoucauld , Retz, La Bruyère, Malebranche, Uossuet, Fénelon, Bourdaloue, M"« de Sérigné, Saint-Simon, Montesquieu, Voltaire, Rousseau et Buffon; sans parier de tant d'antres qui seraient au premier rang partout aillem^, Gomines, Âmyot, Calvin, saint François de Sales, Balzac, Amauld, Nicole, Flenry, Fléchier, Massillon, Saint- Én*emond, M"« de la Fayette, M"" de Maintenon, Fontenelle, Vauvenargues, Le Sage, etc. On peut le dire avec la plus exacte vérité : la prose française est sans rivale dans l'Europe moderne; et dans l'antiquité même, supérieure à la prose latine, an moins pour la variété et l'abondance; elle n'a d'égale que la prose grecque , en ses plus beaux jours, d'Hérodote à Démosthène. Nous ne préférons pas Démosthène à Pascal , et nous aurions de la peine à mettre Platon lui-même au-dessus de Bossuet. Platon et Bossnet, à nos yeux , voilà les deux plus grands maîtres du langage bumain qui aient paru parmi les hommes, avec des différences manifestes, comme aussi avec plus d'un trait de ressemblance : tous deux parlant d'ordinaire comme le peuple, avec la dernière naïveté, et par moments montant sans effort à une poésie aussi magniflque que celle d'Homère, ingénieux et polis jusqu'à la plus charmante délicatesse, et par instinct majestueux et sublimes. Platon, sans doute, a des grâces incomparables, la sérénité suprême et comme le demi-sourire de la sagesse divine. Bossuet a pour lui le pathétique, où il n'a de rival que le grand Corneille. Quand on possède de pareils écrivains, n'est-ce pas une religion de leur rendre l'honneur qui leur est dû, celui d'une étude régulière et approfondie ?»

Non : la France du xvii" siècle est une , et elle a produit des artistes qu'elle peut mettre à côté de ses poètes, de ses philosophes, de ses orateurs.

Mais pour admirer nos artistes, il faut les comprendre.

Nous ne croyons pas que l'imagination ait été moins libéralement départie à la France qu'à aucune autre nation de l'Europe. Elle a même eu son règne parmi nous. C'est la fantaisie qui domine au xvi* siècle, et inspire la littérature et les arts de la Renaissance. Mais une grande révolution est intervenue au commencement du xvir siècle. La France à ce moment semble passer de la jeunesse à la virilité. Au lieu d'abandonner l'imagination à elle-même, nous nous appliquons dès lors à la contenir sans la détruire, à la modérer, ainsi que l'ont fait les Grecs, à l'aide du goût, comme dans le progrès de la vie et de la société on apprend à réprimer ou à dissimuler ce qu'il y a de trop individuel dans les caractères. C'en est fait de la littérature de l'âge précédent. Une nouvelle poésie, une prose nouvelle commencent à paraître, qui pendant un siècle entier portent d'assez beaux fruits. L'art suit le jnouvement général : d'élégant et de gracieux qu'il était, il devient sérieux à son tour : il ne vise plus à l'originalité et aux effets extraordinaires; il n'étincelle ni n'éblouit; il parle surtout à l'esprit et à l'âme. De là ses qualités et aussi ses défauts. En général il manque un peu d'éclat et de coloris, mais il est au plus haut degré expressif.

Depuis quelque temps nous avons changé tout cela. Nous avons découvert, un peu tard, que nous n'avions pas assez d'imagination; nous sommes en train de nous^

no DIXIÈME LEÇON.

en donner, il est vrai , aux dépens de la raison , hélas ! aussi aux dépens de Tâme, oubliée, répudiée, proscrite. En ce moment la couleur et la forme sont à Tordre du Jour, en poésie, en peinture, en toute chose. On commence à raffoler de la peinture espagnole. L'école flamande et l'école vénitienne prennent de plus en plus le pas sur la grande école de Florence et de Rome. Rossini balance Mozart , et Gluck va bientôt nous sembler insipide.

Jeunes artistes, qui, dégoûtés à bon droit de la manière sèche et inanimée de David, entreprenez de renouveler la palette française, qui voudriez ravir au soleil sa chaleur et son éclat, songez que de tous les êtres de l'univers le plus grand est encore l'homme, et que ce que l'homme a de plus grand c'-est son intelligence, et surtout son cœur; qu'ainsi c'est ce cœur qu'il faut mettre et répandre sur votre toile. Voilà l'objet le plus élevé de l'art. Pour l'atteindre, ne vous faites pas les disciples des Flamands, des Vénitiens, des Espagnols; revenez, revenez aux maîtres de notre grande école nationale du xvn"" siècle.

Nous nous inclinons avec une admiration respectueuse devant l'école florentine et romaine, à la fois idéale et vivante; mais celle-là exceptée, nous prétendons que l'école française égale ou surpasse toutes les autres. Nous ne préférons ni Murillo, ni Rubens, ni Corrége, ni Titien lui-même à Lesueur et à Poussin, parce que si les premiers ont une main et une couleur incomparable, nos deux compatriotes sont bien autrement grands par la pensée et par l'expression.

Quelle destinée que celle d'Eustache Lesueur ! Il naft à Paris vers 1617, et il n'en sort jamais. Pauvre et humble, il passe sa vie dans les églises et les couvents où il travaille. La seule douceur de ses tristes jours, sa seule consolation était sa femme : il la perd , et va mourir à trente-huit ans dans ce cloître des Chartreux que son pinceau a immortalisée Quelle ressemblance à la fois et quelle différence avec la destinée de Raphaël, mort jeune aussi, mais au sein des plaisirs, dans les honneurs et déjà presque dans la pourpre ! Notre Raphaël n'a pas été l'amant de la Fornarine et le favori d'un pape : il a été chrétien ; il est le christianisme dans l'art.

Lesueur est un génie tout français. A peine échappé des mams de Simon Youët , il s'est formé lui-même sur le modèle qu'il avait dans l'âme. Il n'a jamais vu ni désiré voir le ciel d'Italie. Il a connu quelques fragments de l'antique, quelques tableaux de Raphaël , et les dessins que lui envoyait Poussin. C'est avec ces faibles ressources et guidé par un instinct heureux qu'en moins de dix ans il monte par un progrès continu jusqu'à la perfection de son talent, et expire au moment où, sûr enfin de lui-même, il va produire de nouveaux et plus admirables chefs-d'œuvre. Suivez-le depuis le Saint-Bruno achevé en 1648, à travers le SaintrPaul de 1649, jusqu'à la Vision de saint Benoit en 1651 , et aux Muses à peine terminées avant sa mort. Lesueur va sans cesse ajoutant à ses qualités essentielles qu'il doit à son propre génie et au génie national, je veux dire la composition

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