PREMIÈRE PARTIE
DU VRAI
DE l'existence DE PIRINCIPES UNIVERSELS ET NÉCESSAIRES
Deux graiuls besoins^ celui de vérités absolues, et celui de vérités absolues qui ne soient pas des chimères. Satisfaire ces deux
. besoins est le problème de la philosophie de notre temps. — Des principes universels et nécessaires. — Exemples de tels principes en différents genres. — Distinction des principes universels et nécessaires et des principes généraux. — Que Texpérience est incapable d'expliquer toute seule les principes universels et nécessaires, et aussi de s'en passer même pour arriver à la connaissance du monde sensible. — De la raison comme étant celle de nos facultés qui nous découvre ces principes. — Que l'étude des principes universels et nécessaires nous introduit dans les parties les plus hautes de la philosophie.
Aujourd'hui 9 comme de tout temps, deux grands besoins se font sentir à l'homme.
Le premier, le plus impérieux, est celui de principes fixes, immuables, qui ne dépendent ni des temps ni des lieux ni des circonstances, et où l'esprit se repose avec une confiance illimitée. Dans toutes les recherches, tant qu'on n'a saisi que des faits isolés, disparates, tant qu'on ne les a pas ramenés à quelque principe , à quelque loi, on possède les matériaux d'une science, "mais la science n'est pas encore. La physique elle-même com-
mence seulement là où paraissent des lois auxquelles on peut raltacher tous les faits du même ordre que l'observation nous découvre dans la nature. Platon Ta dit : il n*y a point de science de ce qui passe.
Yoilà notre premier besoin. Mais il en est un autre , non moins légitime, le besoin de ne pas être dupe de principes chimériques, d'abstractions vides ^ de combinaisons plus ou moins ingénieuses mais artificielles , le besoin de s'appuyer sur la réalité et sur la vie, le besoin de l'expérience. Les sciences physiques et naturelles, dont les conquêtes rapides frappent et éblouissent les plus ignorants, doivent leurs progrès à la méthode expérimentale. De là l'immense popularité de cette méthode, portée à ce point qu'on ne daignerait pas même aujourd'hui prêter la moindre attention à une science à laquelle cette méthode ne semblerait pas présider.
Unir l'observation et la raison, ne pas perdre de vue l'idéal de la science auquel l'homme aspire, et le chercher et le trouver par la route de l'expérience, tel est le problème de la philosophie.
Or nous nous adressons à vos souvenirs des deux dernières années : n'avons-nous pas établi , par la méthode expérimentale la plus sévère, par la réflexion appliquée à l'étude de l'esprit humain , avec la lenteur et la rigueur qu'exigent de pareilles démonstrations, n'avons-nous pas établi qu'il y a dans tous les hommes, sans distinction de savants et d'ignorants, des idées, des notions , des croyances, des principes que le sceptique le plus déterminé peut bien nier du bout des lèvres, mais qui
le gouvernent luHméme à son insu et malgré lui dans ses discours et dans sa conduite, qu'on trouve en soi pour peu qu'on s'interroge, et qui, par un contraste frappant avec nos autres connaissances, sont marqués de ce caractère à la fois merveilleux et incontestable qu'ils se rencontrent dans l'expérience la plus vulgaire, et qu'en même temps, au lieu d'être circonscrits dans les limites de cette expérience, ils la surpassent et la •dominent, universels au milieu des phénomènes particuliers auxquels ils s'appliquent, nécessaires quoique mêlés à des choses contingentes, infinis et absolus à nos propres yeux, tout en nous apparaissant dans cet être relatif et fini que nous sommes? Ce n'est pas là un paradoxe inattendu que nous vous présentons : nous ne faisons qu'exprimer ici le résultat de nombreuses leçons*.
Il ne nous a pas été difficile de faire voir qu'il y a des principes universels et nécessaires à la tête de toutes les sciences.
Il est trop évident qu'il n'y a point de mathématiques sans les axiomes et sans les définitions, c'est-à-dire sans principes absolus.
Que deviendrait la logique, ces mathématiques de la pensée, si vous lui ôtez un certain nombre de principes , un peu barbares peut-être dans leur forme scolastique, mais qui doivent être universels et nécessaires pour présider à tout raisonnement, à toute démonstration ?
1. Voyez Premiers Essais^ pa^^tm^ surtout le programme du cours de 1817, p. 199.
Y a-t-il même une physique possible , si tout phénomène qui commence à paraître n'a pas et sa cause et sa loi?
Sans le principe des causes finales, la physiologie pourrait-elle faire un seul pas, se rendre compte d'un seul organe, déterminer une seule fonction?
Le principe sur lequel repose toute morale , le principe qui oblige l'homme de bien et fonde la vertu , n'est-il pas de la même nature? ne s'étend-il pas à' tous les êtres moraux sans distinction de temps et de lieu ? Concevez-vous un être moral qui ne reconnaisse au fond de sa conscience que la raison doit commander à la passion, qu'il faut garder la foi jurée, et, contre l'intérêt le plus pressant, restituer le dépôt qui nous a été confié?
Et ce ne sont pas là des préjugés métaphysii^ues et des formulas d'école : j'en appelle au seûs commun le plus vulgaire.
Si je vous disais qu'un meurtre vient d'avoir lieu , pourriez- vous ne pas me demander quand, où, par qui, pourquoi? Cela veut dire que votre esprit est dirigé par les principes universels et nécessaires du temps, de l'espace, de la cause et même de la cause finale.
Si je vous disais qu^ c'est l'amour ou l'ambition qui a commis ce meurtre, ne concevriez-vous pas à l'instant même un amant, uti ambitieux? Cela veut dire encore qu'il n'y a pas pour vous d'acte sans agent, de qualité et de phénomène sans une substance, (ans un sujet réel.
Si je vous disais que Taccusé prétend que ce* n'est pas en lui la même personne qui a conçu, voulu, eiécute ce meurtre, et que, dans les intervalles, sa personne s'est plus d'une fois renouvelée ; ne diriez-vous pas qu'il est fou s'il est sincère , et que » si les actes et les accir dents ont varié, la personne et l'être sont restés Iqs mêmes?
Supposé que l'accusé se défende sur ce motif, que le meurtre commis doit servir à son bonheur ; que d'ailleurs la personne tuée était si malheureuse que la vie lui était un fardeau ; que la patrie n'y perd rien, puisque, au lieu de deux citoyens inutiles, elle en acquiert un qui lui devient utile; qu'enfin le genre humain ne périra pas faute d'un individu, etc.; à tous ces raisonnements n'opposerez-vous pas cette réponse bien simple, que ce meurtre, utile peut-être à son auteur, n'en est pas moins injuste, et qu'aine sous nul prétexte il n'était permis?
Le même bon sens qui admet des vérités universelles et nécessaires les distingue aisément de celles qui ne le sont pas, et qui sont seulement générales, c'est-à-dire qui s'appliquent seulement à un plus ou moins grand nombre de cas.
Par exemple, voici une vérité fort générale : le jour succède à la nuit ; mais est-ce une vérité universelle et nécessaire? S'étend-elle à tous les pays? Oui, à tous les pays connus. Mais s'étend-elle à tous les pays possibles? Non ; car il est possible de concevoir des pays plongés dans une nuit éternelle, étant donné un autre système du monde. Les lois du monde sensible sont ce qu'elles
sont; elles ne sont pas nécessaires. Leur auteur aurait pu en choisir d'autres. Avec un autre système du monde on conçoit une autre physique, mais on ne conçoit ni d'autres mathématiques ni une autre morale. Ainsi il est possible de concevoir que le jour et la nuit ne soient plus dans les rapports où nous les voyons ; donc celte vérité, le jour succède à la nuit, est une vérité très-générale, peut-être même une vérité universelle, mais non pas une vérité nécessaire.
Montesquieu a dit que la liberté n'est pas un fruit des climats chauds. J'accorde, si l'on veut, que la chaleur énerve l'âme, et que les pays chauds portent difficilement des gouvernements libres ; mais il ne s'ensuit point qu'il n'y ait pas d'exception possible à ce principe : d'ailleurs il y en a eu ; ce n'est donc pas un principe absolument universel, et encore bien moins un principe nécessaire. En pouvez -vous dire autant du principe de la cause? Pouvez-vous concevoir, quelque part, en quelque temps et en quelque lieu, un phénomène qui commence à paraître sans une cause, physique ou morale ?
Et quand il serait possible de ramener les principes universels et nécessaires à des principes généraux, pour employer et appliquer ces principes même ainsi rabaissés et y appuyer un raisonnement quelconque, il faudrait admettre ce qu'on appelle en logique le principe de contradiction, à savoir qu'une chose ne peut pas à la fois être et n'être pas, afin de maintenir entière chacune des parties du raisonnement, ainsi que le principe de la raison suffisante, qui seul établit leur lien et la légiti-
mité de la conclusion. Or, ces deui principes, sans lesquels il n'y a pas de raisonnement, sont eux-mêmes des principes universels et nécessaires; en sorte que le cercle est manifeste.
Alors même qu'on détruirait par la pensée toutes les existences pour ne laisser sur leurs débris qu'un seul esprit, on serait forcé de placer dans cet esprit-là, pour peu qu'il s'exerçât, et l'esprit n'est tel qu'à la condition qu'il pense, plusieurs principes nécessaires ; on ne saurait au moins le concevoir dépourvu du principe de contradiction et du principe de la raison suffisante.
Combien de fois n'avons-nous pas démontré la vanité des efforts de l'école empirique pour ébranler l'existence ou affaiblir la portée des principes universels et nécessaires ! Écoutez cette école : elle vous dira que le principe de la cause, donné par nous comme universel et nécessaire, n'est, après tout, qu'une habitude de l'esprit qui, voyant dans la nature un fait suivre un autre fait, met entre eux cette connexion que nous avons appelée la relation de l'effet à la cause. Mais cette explication n'est autre chose que la destruction, non pas seulement du principe des causes, mais de la notion même de cause. Les sens me montrent deux boules, l'une qui commence à se mouvoir, l'autre qui se meut après elle. Supposez que cette succession se renouvelle et persiste, ce sera la constance ajoutée à la succession, ce ne sera pas le moins du monde la connexion d'une puissance causa- Irice et de son effet, celle par exemple que la conscience nous atteste dans le moindre effort volontaire. Aussi un empiriste conséquent, tel que Hume, prouve aisément
26 PRf:MIËRE LEÇON.
qu'aucune expérience sensible ne donne légitimement ridée de cause.
Ce que nous disons de la notion de cause, nous pourrions le dire de toutes les notions du même genre. Citons au moins celles de substance et d'unité.
Les sens n'aperçoivent que des qualités, des phéno-, mènes. Je touche l'étendue, je vois la couleur, je sens Todeur; mais l'être étendu, coloré, odorant, est-ce que nos sens Tatteignent? Hume plaisante agréablement làdessus. Il demande sous lequel de nos sens tombe la substance*. Qu'est-ce donc, selon lui et dans le système de l'empirisme, que la notion de substance? Une illusion comme la notion de cause.
Les sens ne donnent pas davantage l'unité; car l'unité c'est l'identité, c'est la simplicité, et les sens nous montrent tout successif et composé. Les ouvrages de l'art ne possèdent l'unité que parce que l'art, c'est-à-dire l'esprit de Thomme, l'y a mise; quant à ceux de la nature, si nous l'y apercevons, ce ne sont pas les sens qui la découvrent. L'arrangement des diverses parties d'un objet peut contenir de l'unité, mais c'est une unité d'organisation, une unité idéale et morale que l'esprit seul conçoit et qui échappe aux sens.
Si les sens ne peuvent expliquer de simples notions, ils peuvent bien moins encore expliquer les pi^incipes où ces notions, se rencontrent, et qui sont universels et nécessaires. En effet, les sens aperçoivent bien tels et t^s faits, mais il répugne qu'ils embrassent ce qui est