iPREMiERs Essais, fragments du cours de 1816, passim
Entendons-nous bien : nous ne voulons pas dire que nous ayons dans l'esprit le principe des substances avant d'apercevoir un phénomène, tout prêts à appliquer le principe au phénomène, dès que celui-ci se présentera; nous disons seulement qu'il nous est impossible d'apercevoir un phénomène sans concevoir à l'instant même une substance, c'est-à-dire qu'au pouvoir de percevoir directement un phénomène, soit par les sens, soit par la conscience, se joint celui de concevoir la substance qui lui est inhérente. C'est ainsi que se passent les faits : la perception des phénomènes et la conception de la substance qui les soutient ne sont pas successives, elles sont simultanées. Devant cette impartiale analyse tombent à la fois deux erreurs égales et contr£^ires : l'une, que l'expérience, extérieure ou intérieure, peut engendrer les principes; l'autre, que les principes précèdent l'expérience.
En résumé, la prétention d'expliquer les principes par les idées qu'ils contiennent est une prétention chimérique. En supposant que toutes les idées qui entrent dans les principes leur fussent antérieures, il faudrait montrer comment de ces idées on tire des principes ; c'est la première et radicale difficulté. De plus, il est faux que dans tous les cas les idées précèdent les principes, et ce sont souvent les principes qui précèdent les idées ; seconde difficulté, également insurmontable. Mais que les idées soient antérieures ou postérieures aux principes, les principes en sont toujours indépendants; ils les surpassent de toute la
supériorité de principes universels et nécessaires sur de simples idées '.
Nous aurions presque à vous demander grâce pour l'austérité de cette leçon. Mais les questions philosophiques veulent être traitées philosophiquement : il ns nous appartient pas d'en changer le caractère. D'autres sujets, un autre langage. La psychologie a le sien, dont tout le mérite est une précision sévère, comme la loi suprême de la psychologie est la fuite de toute hypothèse et le respect imiolable des faits. Cette loi, nous l'avons suivie avec religion. En recherchant l'origme des prmcipes universels et nécessaires, nous nous sommes surtout proposé de ne pas détruire la chose à exphquer par une exphcation systématique. Les principes universels et nécessaires "sont sortis entiers de notre analyse. Nous avons fait l'histoire des formes diverses qu'ils revêtent successivement, et nous avons montré que dans toutes ces vicissitudes ils demeurent les mêmes et avec la même autorité, soit qu'ils entrent spontanément et involontairement en exercice, et qu'ils s'apphquent à des objets particuliers et déterminés, soit que la réflexion,
1. Nous sommes revemis deux fols encore snr l'iraposMbilité d expliquer légitimement les principes universels et nécessaires par nne association ou induction quelconque fondée sur aucune id-^e. Darticuhère. Voyez Philosophie de Locke, leçon vu. elFiL^GMENT» 9E Philosophie contemporaine. Introduction aux œuvres de M d"e Biran. Le plus profond des disciples de Reid, le juge le plus éclairé que nous connaissions des choses philosophiques, iM. Hamilfon professeur de logique à l'Université dÉdimljourg. n'a point hésité à adopter les conclusions de notre discussion, à laquePe il \eut bi^u renvoyer ses Xtct^uxè, Discussions on pMlosophv and Uternhirt iPfS^ftdix A, p. 588. LoudoD- IS52. '
suspendant leur exercice, les interroge sur leur nature, ou que l'abstraction les fasse paraître sous la forme où éclatent leur universalité et leur nécessité. Leur certitude est toujours la même; elle n'a ni génération ni origine; elle n'est pas née tel ou tel jour, et elle ne s'accroît pas avec le temps, car elle ne connaît point de degrés : nous n'avons pas commencé par croire un peu au principe des causes, des substances, du temps, de l'espace, de l'infini, etc.; nous n'y avons pas cru ensuite un peu plus, et enfin tout à fait. Ces principes ont été, dès le premier jour, ce qu'ils seront encore le dernier, tout-puissants, nécessaires, irrésistibles. La conviction qu'ils entraînent est toujours absolue; seulement elle n'est pas toujours accompagnée d'une conscience claire. Leibniz lui-même n'a pas plus de confiance dans le principe des causes, et même dans son principe favori de la raison suffisante, que le plus ignorant des hommes ; mais celui-ci applique ces principes sans réfléchir sur leur pouvoir qui le gouverne à son insu, tandis que Leibniz s'étonne de ce pouvoir, l'étudié, et, pour toute explication, le rapporte à la nature de l'esprit humain et à la nature des choses, c'est-à-dire qu'il élève l'ignorance du commun des hommes jusqu'à sa source la plus haute, pour emprunter la belle expression de M. Royer-Gollard*. Telle est, grâce à Dieu, la seul©
1. Œuvres de Reid, t. TV, p. 435. « Quand on se révolte conuo les faits primitifs, on méconnaît également la constitution de notre intelligence et le but de la philosophie. Expliquer un fait, est-ce donc autre chose que de le dériver d'un autre fait, et ce genre d'ex-
DE L'OmiGINE DES PRINCIPES. SS
diiiérence qui sépare le pâtre du philosophe, par rapport à ces grands principes en tout genre qui, d'une manière ou d'une autre, découvrent aux hommes les mêmes vérités indispensables à leur existence physique, intellectuelle et morale, et dans leur vie éphémère, sur le point circonscrit de l'espace et du temps où le sort les a jetés, leur révèlent quelque chose d'universel, de nécessaire, d'infini.
plications, s'il doit s'arrêter quelque pan, ne suppose-t-il pas des faits inexplicables ? La science de l'esprit humain aura été portée au plus haut de^rré de perfection qu'elle puisse atteindre, elle sera complète, quand elle saura dériver l'ignorance de sa source la pl^^ élevée. »