‹ Du vrai, du beau et du bien. --Chapitre 30 sur 76 · Voyez plus haut, leçon v, p · texte numérisé non relu

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DU BEAU, DANS L'ESPRIT DE L'HOMME, 14i

sensation, et mettre en lumière le rôle considérable qu'il jouo dans la perception de la beauté.

Placez-vous devant un objet de la nature, où les hommes reconnaissent de la beauté, et observez ce qui se passe en vous à la vue de cet objet. N'est-il pas certain qu'en même temps que vous jugez qu'il estbeauj vous sentez aussi s» beauté, c'est-à-dire que vous éprouvez à sa vue une émotion délicieuse, et que vous êtes attiré vers cet objet par un sentiment de sympathie et d'amour ? dans d'autres cas, vous jugez autrement et vous éprouvez un sentiment contraire. L'aversion accompagne le jugement du laid, comme l'amour le jugement du beau. Et ce sentiment ne s'éveillepas seulement en présencedesobjets delà nature : touslesobjets, quels qu'ils soient, que nous jugeons laids ou beaux, ont le pouvoir d'exciter ennous ce sentiment. Variez tant qu'il vous plaira les circonstances, transportez-moi devant un admirable édifice ou devant un beau paysage, représentez à mon esprit les grandes découvertes de Descartes et de Newton, les exploits du grand Condé, la vertu de saint Vincent de Paul ; élevez-moi encore plus haut ; réveillez en moi l'idée obscurcie et trop oubliée de l'être infini ; quoi que vous fassiez, toutes les fois que vous faites naître en moi l'idée du beau, vous me procurez une jouissance intérieure et exquise, toujours suivie d'un sentiment d'amour pour l'objet qui l'a causée.

Plus l'objet est beau, plus la jouissance qu'il donne à l'âme est vive et l'amour profond sans être passionné. Dans l'admiration le jugement domine, mais animé par le sentiment. L'admiration s'accroît-elle à ce point

d'imprimer à l'âme un mouvement, une ardeur qui semblent excéder les limites de la nature humaine? cet état de l'âme s'appelle l'enthousiasme.

Est Deui in nobis, agitante calescimus illo.

La philosophie de la sensation n'explique le sentiment comme l'idée du beau qu'en le dénaturant. Elle le confond avec la sensation agréable, et pour elle l'amour de la beauté n'est que le désir.

Il n'y a point de théorie que les faits contredisent davantage. •

Qu'est-ce que le désir? Un mouvement de l'âme qui a pour fin avouée ou secrète la possession ; l'admiration est de sa nature respectueuse, tandis que le désir tend à profaner son objet.

Le désir est fils du besoin. Il suppose donc en celm qui l'éprouve un manque, »/n défaut, et jusqu'à un certain point une souffrance. Le sentiment du beau est sa propre satisfaction à lui-même.

Le désir est enflammé, impétueux, douloureux. Le sentiment du beau, libre de tout désir et en même temps de toute crainte, élève et échauffe l'âme, et peut la transporter jusqu'à l'enthousiasme, sans lui faire connaître les troubles de la passion. L'artiste n'aperçoit que le beau là où l'homme sensuel ne voit que l'attrayant ou l'effrayant. Sur un vaisseau battu par la tempête, quand les passagers tremblent à la vue des flots menaçants et au bruit de la foudre qui gronde sur leur tète, l'artiste demeure absorbé dans la contemplation

du sublime spectacle. Vernet se fait attacher à un mât pour contempler plus longtemps l'orage dans sa beauté majestueuse et terrible. Dès qu'il connaît la peur, dès qu'il partage l'émotion commune, l'artiste s'évanouit, il ne reste que l'homme.

Le sentiment du beau est si peu le désir que l'un et l'autre s'excluent. Laissez-moi prendre un exemple mlgaire. Devant une table chargée de mets et de \àns délicieux, le désir de la jouissance s'éveille, mais non pas le sentiment du beau. Je suppose qu'au lieu de songer aux plaisirs que me promettent toutes les choses étalées sous mes yeux, j'envisage seulement la manière dont elles sont arrangées et disposées sur la table et l'ordonnance du festin, le sentiment du beau pourra naître en quelque degré ; mais assurément ce ne sera ni le besoin ni le désir de m'approprier cette symétrie, cette ordonnance.

Le propre de la beauté n'est pas d'irriter et d'enflammer le désir, mais de l'épurer et de l'ennoblir. Plus une femme est belle, non pas de cette beauté commune et grossière que Rubens anime en vain de son ardent coloris, mais de cette beauté idéale que l'antiquité, Raphaël et Lesueur ont si bien connue, plus, à l'aspect de cette noble créature, le désir est tempéré par un sentiment exquis et délicat, quelquefois même remplacé par un culte désintéressé. Si la V'énus du Capilole ou la sainte Cécile ou l'une des Muses qui jadis ornaient l'hôtel Lambert*, excitent

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