‹ Du vrai, du beau et du bien. --Chapitre 36 sur 76 · Plug haut, leçon vi, p · texte numérisé non relu

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DES DIFFÉRENTS ARTS. i91

OÙ notre personne semble moins intéressée et s'oublie davantage. C'est donc à ces deux sens que Tart doit s'adresser, et qu'il s'adresse, en effet, pour pénétrer jusqu'à l'âme. De là la division des arts en deux grandes classes, arts de l'ouïe, arts de la vue; d'un côté la musique et la poésie ; de l'autre la peinture avec la gravure, la scuîplure, l'architecture, l'art des jardins.

On s'étonnera peut-être de ne pas nous voir ranger parmi les arts ni l'éloquence, ni l'histoire, ni la philosophie.

Les arts s'appellent les beaux-arts, parcx) que leur seul objet est de produire l'émotion désintéressée de la beauté, sans regard à l'utilité ni du spectateur ni de l'artiste. Ils s'appellent encore les arts ^hbéraux, parce que ce sont des arts d'hommes hbres et non d'esclaves, qui affranchissent l'àme, charment et enno^" blissent l'existence : de là le sens et l'origine de ces expressions àeV antiquité^ a)' tes libérales y artes ingeniiœ. Il y a des arts sans noblesse, dont le but est l'utilité pratique et matérielle ; on les nomme des métiers. Tel est celui du poèher, du maçon. L'art véritable s'y peut joindre, y briller même, mais seulement dans les accessoires et dans les détails.

L'éloquence, l'histoire, la philosophie sont assurément de hauts emplois de l'intelligence; elles ont leur dignité, leur éminence que rien ne surpasse, mais, à parler rigoureusement, ce ne sont pas des arts.

L'éloquence ne se propose pas de faire naître dans Vâme des auditeurs le sentiment désintéressé de la

beauté. Elle peut produire aussi cet effet, mais sans l'avoir cherché. Sa fin directe, celle qu'elle ne peut subordonner à aucune autre, c'est de convaincre, c'est de persuader. L'éloquence a un client qu'elle doit avant tout sauver ou faire triompher. Que ce client soit un homme, im peuple, une idée, peu importe. Heureux l'orateur s'il fait dire : cela est bien beau ). noble hommage rendu à son talent ; malheureux s'il ne fait dire que cela; car il a manqué son but. Les deux grands types de l'éloquence pohtique et rehgieuse, Démosthène et Bossuet, ne pensent qu'à l'intérêt de la cause confiée à leur génie, ïa cause sacrée de la patrie et celle de la religion ; tandis qu'au fond Phidias et Raphaël travaillent à faire de belles choses. Hàtonsnous aussi de le dire ; les noms de Démosthène et de Bossue4.nous le commandent : la vraie éloquence, bien différente en cela de la rhétorique, dédaigne certains moyens de succès ; elle ne demande pas mieux que de plaire, mais sans aucun sacrifice indigne d'elle : tout ornement étranger la dégrade. Son caractère propre est la simpUcité, le sérieux, je ne veux pas dire le sérieux affecté, la gravité composée et fardée, la pire de toutes les impostures; j'entends le sérieux vrai, qui part d'une conviction sincère et profonde. C'est ainsi que Socrate comprenait la vraie éloquence '.

Il en faut dire autant de l'histoire et de la philosoobie. Le philosophe Darle et écrit. Puisse-t-il donc,

1. Voyez le Gorgias avec l'Argument, t. III de notre traductioQ de PlatDn.

comme l'orateur, trouver des accents qui fassent entrer la vérité dans l'âme, des couleurs et des formes qui la tassent briller évidente et manifeste aux yeux de l'intelligence ! Ce serait soi-même trahir sa cause que de négliger les moyens qui la peuvent servir; mais l'art le plus profond n'est ici qu'un moyen; le but de la philosophie est ailleurs ; d'où il suit que la philosophie n'est pas un art. Sans doute Platon est un grand artiste; il est l'égal de Sophocle et de Phidias, comme Pascal est quelquefois le rival de Démosthène et de Bossuet ' ; mais tous deux auraient rougi s'ils eussent surpris au fond de leur âme un autre dessein, un autre but que le service de la vérité et de la vertu.

L'histoire ne raconte pas pour raconter, elle ne peint pas pour peindre, elle raconte et elle peint le passé pour qu'il soit la leçon vivante de l'avenir. Elle se propose d'instruire les générations nouvelles par l'expérience de celles qui les ont devancées, en mettant sous leurs yeux le tableau fidèle de grands et importants événements avec leurs causes et leurs effets, avec les fautes, les vertus, les crimes qui se trouvent mêlés ensemble dans les choses humaines. Elle enseigne l'excellence de la prudence, du courage, des grandes pensées profondément méditées, constamment suivies, exécutées avec modération et avec force. Elle fait paraître la vanité des prétentions immodérées, la puissance de la sagesse et de la vertu, l'im-

1. 11 y a telle Provinciale qui pour la véhémence ne peut être comparée qu'aux Philippiques, et le fragment sur l'infini à la grandeur et la magnificence de Bossuet. Voyeis nos Étddes sur Pascal.

iH NEUVIÈME LBÇON.

Duissance de la folie et du crime. Thucydide, Polybe et Tacite prétendent à toute autre chose qu'à procurer des émotions nouvelles à une curiosité oisive ou à une magination blasée ; ils veulent sans doute intéresser et attacher, mais pour mieux instruire ; ils se portent ouvertement pour les maîtres des hommes d'État et ies précepteurs du genre humain.

Le seul objet de l'art est le beau. L'art s'abandonne lui-même, dès qu'il s'en écarte. Il est souvent contraint de faire ies concessions aux circonstances, aux conditions extérieures qui lui sont imposées ; mais il ;aut toujours qu'il retienne une juste liberté L'architecture et l'art des jardins sont les moins Hbres des arts ; ils ont à subir des gênes inévitables ; c'est au génie de l'artiste à dominer c^s gênes et même à en tirer d'heureux effets, ainsi que le poëte fait tourner l'esclavage du mètre et de la rime en une source de beautés inattendues. Une extrême liberté peut porter l'art au caprice qui le dégrade, comme aussi de trop lourdes chaînes l'écrasent. C'est tuer l'architecture que de la soumettre à la commodité, au comfort. L'architecte est-il obligé de subordonner la coupe générale et les proportions de son édifice à telle ou telle fin particulière qui lui est prescrite ? Il se réfugie dans toutes les parties qui n'ont pas l'utile pour objet spécial, et là il redevient vraiment artiste. La sculpture et la peinture, surtout la musique et la poésie, 3ont plus libres que l'architecture et l'art des jardins. On peut aussi leur donner des entraves, mais ell^^s s'cd dégagent plus aisément»

Semblables par leur but commun, tous les arts diffèrent par les effets particuliers qu'ils produisent, et par les procédés qu'ils emploient. Ils ne gagnent rien à échanger leurs moyens et à ôter les limites qui les séparent. Je m'incline devant l'autorité de l'antiquité ; mais, peut-être faute d'habitude et par un reste de préjugé, j'cii quelque peine à me représenter avec plai sir des statues composées de plusieurs métaux, surtout des statues peintes'. Sans prétendre que la sculpture n'ait pas jusqu'à un certain point son coloris, celui d'une matière parfaitement pure, celui surtout que la main du temps lui imprime, malgré toutes les séductions d'un grand talent contemporain'^, je goûte peu, je l'avoue, cet artifice qui s'efforce de donner au marbre la morbidezza de la peinture. La sculpture est une Muse austère ; elle a ses grâces à elle, mais qui ne sont celles d'aucun autre art. La vie de la couleur lui doit demeurer étrangère : il ne resterait plus qu'à vouloir lui communiquer le mouvement de la poésie et le vague de la musique ! Et celle-ci que gagnera-t-elle à viser au pittoresque, quand son domaine propre est le pathétique? Donnez au plus savant symphoniste une tempête à rendre. Rien de plus facile à imiter que le sifflement des vents et le bruit du tonnerre. Mais par quelles combinaisons d'harmonie ferat-il paraître aux yeux la lueur des éclairs déchirant tout à coup le voile de la nuit, et ce qu'il y a de plus

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