‹ Du vrai, du beau et du bien. --Chapitre 39 sur 76 · DE L'ART FRANÇAIS AU DIX-SEPTIÈME SIÈCLE · texte numérisé non relu

DE L'ART FRANÇAIS AU DIX-SEPTIÈME SIÈCLE

Que l'expression ne sert pas seulement a apprécier les différents arts, mais les différentes écoliN. Exemple : l'art français an xv.'i» siècle. — Poésie française : Cornpille. Pacine. Molière. La Fontaine. Boileau. — Peinture : Lesoeur. Poussin. Le Lorrain. Champagne. — Gravure. — Sculpture ; Sarrazia. Les Anguier. GirardoQ. Puget. — Le Nôtre. — Architecture.

Nous croyons avoir solidement établi que tous les genres de beauté les pliis dissemblables en apparence, soumis à un sérieux examen, se ramènent à la beauté spirituelle et morale, qu'ainsi l'expression est à la fois l'objet véritable et la loi première de l'art, que tous les arts ne sont tels qu'autant qu'ils expriment l'idée cachée sous la forme et s'adressent à l'âme à travers les sens ; qu'enfin c'est dans l'expression que les différents arts trouvent la vraie mesure de leur valeur relative, et que l'art le plus expressif doit être placé au premier rang.

Si l'expression juge les différents arts, ne suit-il pas naturellement qu'elle peut, au même titre, juger aussi les différentes écoles qui dans chaque art se disputent l'empire du goût ?

Il n'y a pas une de ces écoles qui ne représente à sa manière quelque côté du beau, et nous sommes bien d'avis de le» embrasser toutes dans une étude impartiale et bienveillante. Nous sommes éclectiques dans l'histoire de l'art aussi bien que dans l'histoire de la philosophie. Mais comme dans celle-ci l'intelligence

(le tous les systèmes et de la part de vérité qui est en chacun d'eux, éclaire sans les affaiblir nos propres convictions ; ainsi, dans l'autre, tout en pensant qu'il ne farut dédaigner aucune école, et qu'on peut trouver jusqu'en Chine quelque ombre de beauté, notre éclectisme ne fait pas chanceler en nous le sentiment de la beauté véritable et la règle suprême de l'art. Ce que nous demandons aux diverses écoles, sans distinction de temps ni de lieu, ce que nous cherchons au midi comme au nord, à Florence, à Rome, à Venise et à Séville, comme à Anvers, à Amsterdam et à Paris, partout où il y a des hommes, c'est quelque chose d'humain, c'est l'expression d'un sentiment ou d'une idée.

Une critique qui s'appuierait sur le principe de l'expression dérangerait un peu, il faut l'avouer, les jugements reçus, et porterait v^uelque désordre dans la hiérarchie des renommées. Nous n'entreprenons point une pareille révolution: nous nous proposons seulement de confirmer ou d'éclaircir au moins notre principe par un exemple, et par un exemple qui est sous notre main.

11 y a dans le monde une école autrefois illustre, aujourd'hui fort légèrement traitée : cette école est l'école française du xvii» siècle. Nous voudrions la remettre en honneur, en rappelant l'attention sur les qualités qui ont fait sa gloire.

Nous avons travaillé avec constance à réhabiliter parmi nous la philosophie de Descartes, indignement sacrifiée * Ui philosophie de Locke, parce qu'elle pos-

sède à nos yeux l'incomparable mérite de subordonner les sens à l'esprit, d'élever et d'agrandir l'homme. De même nous professons une admiration sérieuse et réfléchie pour notre art national du xvii" siècle, parce que, sans nous dissimuler ce qui lui manque, nous y trouvons ce que nous préférons à toute chose, la grandeur unie au bon sens et à la raison, la simplicité et /a force, le génie de la composition, surtout celui de l'expression.

La France, insouciante de sa gloire, n'a pas l'air de se douter qu'elle compte dans ses annales le plus grand siècle peut-être de l'humanité, celui qui comprend dans son sein le plus d'hommes extraordinaires en tout genre. Quand, je vous prie, a-t-on vu se donner la main des poUtiques tels que Henri IV, Richelieu, Mazarin, Louis XIV ? Je ne prétends pas que chacun d'eux n'ait des rivaux, môme des supérieurs. Alexandre, César, Charlemagne les surpassent peut-être. Mais Alexandre n'a qu'un seul contemporain qui lui puisse être comparé, son père Phihppe ; César n'a pu même soupçonner qu'un jour Octave serait digne de lui ; Charlemagne semble un colosse dans un désert , tandis que chez nous ces quatre grands hommes se succèdent sans intervalle, se serrent les uns contre les autres, et n'ont pour ainsi dire qu'une âme. Et par quels capitaines n'ont-ils pas été servis ! Condé est-il vraiment mférieur à Alexandre, à Annibal et à César; car pour d'autres émules, parmi ses devanciers il ne faut pas lui en chercher ? Qui d'entre eux l'emporte sur lui par l'étendue et la justesse des conceptions.

par la promptitude du coup d'œil, par la nouveauté des manœuvres, par la réunion de l'impétuosité et de la constance, par la double gloire de preneur de villes et de gagneur de batailles ? Ajoutez qu'il a eu affaire à des généraux tels que Merci et Guillaume, et qu'il a eu sous lui Turenne et Luxembourg, sans parler de tant d'autres hommes de guerre élevés à cette admirable école, qui à l'heure des revers ont suffi à sauver la France.

Quel autre temps, au moins chez les modernes, a vu fleurir ensemble autant de poètes du premier ordre? Nous n'avons, il est vrai, ni Homère, ni Dante, ni même Tasse et Milton. L'épopée, avec sa naïveté primitive, nous est interdite. Mais au théâtre, nous avons à peine des égaux. C'est que la poésie dramatique est la poésie qui nous convient, la poésie morale par excellence, qui représente l'homme avec ses diverses passions armées les unes contre les autres, les luttes violentes de la vertu et du crime, les jeux du sort, les leçons de la Providence, et cela dans un cadre étroit où les événements se pressent sans se confondre, et où l'action marche à pas rapides vers la crise qui doit faire paraître ce qu'il y a de plus intime au cœur des personnages.

Osons dire ce que nous pensons : à nos yeux, Eschyle, Sophocle et Euripide ensemble ne balancent point le seul Corneille ' ; car aucun d'eux n'a comîu et

.1. Sur Corneille, voyei La jednessk dk M"* de Longukvilli, chap. II.

exprimé comme lui ce qu'il y a au monde de plus véritablement touchant, une grande àme aux prises avec elle-même, entre une passion généreuse et le devoir. Corneille est le créateur d'un pathétique nouveau, inconnu à l'antiquité et à tous les modernes avant lui : il dédaigne de parler aux passions naturelles et subalternes ; il ne cherche pas à exciter la terreur et la pitié, comme le demande Aristote, qui se borne à ériger en maximes la pratique des Grecs. Il semble que Corneille ait lu Platon et voulu suivre ses préceptes ' : il s'adresse à une partie tout autrement élevée de la nature humaine, à la passion la plus noble, la plus voisine de la vertu, l'admiration, Shakspeare, nous en convenons, est supérieur à Corneille par l'étendue et la richesse du génie dramatique. La nature humaine tout entière semble à sa disposition ; il reproduit les scènes les plus diverses de la vie dans leur beauté et dans leur difformité, dans leur grandeur et dans leur bassesse ; et de ce contraste il tire ses effets les plus puissants. Il excelle dans la peinture des passions terribles ou gracieuses. Othello, lady Macbeth, c'est la jalousie, c'est l'ambition, comme Juliette et Desdémone sont les noms immortels de l'amour jeune et malheureux. Mais si Corneille a moins d'imagination, il a plus d'âme. Moins varié, il est plus profond. S'il ne met pas sur la scène autant de caractères différents, ceux qu'il y met sont les plus grands qui puissent être

1. Sur l'Esthétique de Platon et d'Arisiote, voyez Histoire dk S.A PniLOsoPHîE, leçon m.

offerts à l'humanité. Les spectacles qu'il donne SDnt moins déchirants, mais à la fois plus délicats et plus sublimes. Qu'est-ce que la mélancolie d'Hamlet, la douleur du roi Léar, et même la dédaigneuse intrépidité de César, devant la magnanimité d'Auguste s'efForçant d'être maître de lui-même comme de l'univers, devant Chimène sacrifiant l'amour à l'honneur, surtout devant cette Pauline ne souffrant pas même dans le fond de son cœur un soupir involontaire pour celui qu'elle ne doit plus aimer? Corneille se tient toujours dans les régions les plus hautes. Il est tour à tour Romain ou chrétien. Il est l'interprète des héros, le chantre de la vertu, le poète des guerriers et des politiques'. Et il ne faut pas oublier que Shakspeare est à peu près seul dans son temps, tandis qu'après Corneille vient Racine, qui pourrait suffire à la gloire poétique d'une nation.

Racine assurément ne peut être comparé à Corneille pour le génie dramatique ; il est plus homme de lettres; il n'a pas l'âme tragique ; il n'aime ni ne connaît la poHlique et la guerre. Quand il imite Corneille, par exemple dans Alexandre et même dans Mithridate, il l'imite assez mal. La scène si vantée de Mithridale exposant son plan de campagne à ses fils est un morceau de la plus belle rhétorique, qui ne peut entrer en parallèle avec les scènes poUtiques et militaires de Cinna, de Sertorius, surtout avec cette pre-

1. On se rappelle le mot du grand Condé : « Où àonr. Corneille a-t-il appris la politique et la guerre ? »

mière scène de la Mort de Pompée, où vous assistez à 'm conseil aussi sérieux, aussi grand, aussi profond que l'a jamais pu être aucun des conseils de Richelieu ou de Mazariu. Racine n'était pas né pour peindre les héros, mais il peint admirablement l'homme avec ses passions naturelles , et la plus naturelle comme la plus touchante de toutes, l'amour. Aussi excelle-t-il particulièrement dans les caractères de femmes. Pour les hommes, il a besoin d'être soutenu par Tacite ' ou par l'Écriture sainte. Avec les femmes, il est à son aise, et il les fait penser et parler avec une vérité parfaite relevée par un art exquis. Ne lui demandez ni Émihe, ni Cornélie, ni Pauline; mais écoutez Andromaque, Monime, Bérénice, Phèdre! Là, même en imitant, il est original, et il laisse les anciens bien loin derrière lui. Qui lui a enseigné cette délicatesse

1. Ce serait un travail curieux et utile que de comparer avec l'onginal latin tous les passages de Britannicus imités de Tacite; on y trouverait Racine presque toujours au-dessous de son modèle. J'en donnerai un seul cxem[>le. Dans le récit de la mort de Britannicus, Racine exprime ainsi les effets différents de ce crime sur les spectateurs :

Jugez combien ce coup frappe tous les esprits : La moitié s'épouvaute et sort avec lies cris ; Mais ceux qui de la cour out un plus long usage Sur les yeux de César composent leur visage.

Assurément ce style est excellent ; mais il pâlit et ne semble plus qu'un crayon bien faible devant ces coups de pinceau rapides et sombres du grand peintre romain : « Trepidatur a circumsedentibus; diffugiunt imprudentes ; at quibus altior intellectus, resistunt defixi et Neronem intuentes. » Comparez, au contraire, dans Ti*€- Live et dans l'Horace de Corneille tous les passages analogues, sur. tout le discours du vieil Horace défendant son fils. Corneille ne lurpasse pas l'éclat de Tite-Live, cela était impossible, mais il l'égale, et dans tout le reste il est peut-être encore plus Romain que lui.

charmante, ces troubles gracieux, cette pureté dans la faiblesse même , cette mélancolie , quelquefois même cette profondeur , avec cette langue merveilleuse qui semble l'accent naturel du cœur de la femme? On s'en va répétant que Racine écrit mieux que Corneille : dites seulement qu'ils écrivent tous deux trèsdifféremment, et comme on écrivait dans les deux époques si différentes où ils ont vécu. L'un a deux qualités souveraines, qu'il tient de sa propre nature et de son temps, la naïveté et la grandeur ; l'autre n'est plus naïf, mais il a trop de goût pour n'être pas toujours simple, et il remplace la grandeur à jamais perdue par une élégance consommée. Corneille parle la langue des hommes d'État, des capitaines, des théologiens, des philosophes, de Richeheu, de Descartes, de Pascal et de sa sœur, et de la mère Angélique Arnaud*, la langue que parla encore Molière, et que Bossuet a gardée jusqu'à son dernier soupir. Racine parle celle de Louis XIV et des femmes qui étaient l'ornement de sa cour. Je suppose qu'ainsi parlait Madame , l'aimable, spirituelle et infortunée Henriette; ainsi écrivent l'auteur de la Princesse de Clèves et celui de Télémaque. Ou plutôt cette langue est celle de Racine lui-même, de cette àme faible et tendre, qui passa vite de l'amour à la dévotion, qui se complaisait dans la poésie lyrique, et s'est épancnée tout entière dans les chœurs d'Esther et d'Athalie et dans les Cantiques spirituels ; cette âme si facile

l. Voyez Jacqueline Pascal, VJntroduchon et le chap. i*'.

à émouvoir, qu'une cérémonie religieuse ou une représentatioD d'Esther à Saint-Gyr, touchait jusqu'aux larmes, qui compatissait aux malheurs du peuple, qui trouva dans sa pitié et sa charité le courage de dire un jour la vérité à Louis XIV, et qui s'éteignit au premier souffle de la disgrâce.

Molière est à Aristophane ce que Corneille est à Shakspeare. L'auteur du Plutus , des Guêpes , des Nuées a sans doute une imagination, une verve bouffonne, une puissance créatrice au-dessus de toute comparaison. Molière n'a point d'aussi grandes conceptions poétiques ; il a mieux peut-être, il a des caractères. Son coloris est moins éclatant, son burin est plus pénétrant. Il a gr^vé dans la mémoire des hommes un certain nombre de travers et de vices qui s'appelleront à jamais l'Avare, le Malade imaginaire, les Femmes savantes, le Tartufe, Don Juan ', pour ne pas parler du Misanthrope, pièce à part, touchante autant que plaisante, qui ne s'adresse pas à la foule et ne peut être populaire, parce qu'elle exprime un ridicule assez rare, l'excès dans la passion de la vérité et de l'honneur.

Tous les fabuhstes anciens et modernes, et même l'ingénieux, le pur, l'élégant Phèdre, approchent-ils de notre La Fontaine ? Il compose ses personnages et les met en scène avec l'habileté de Molière ; il sait prendre dans l'occasion le ton d'Horace et mêler l'ode à la fable ; il est à la fois le plus naïf -A le plus raffiné

1. Sur le Tartul'e et le don Juan de Molière, comme sur la Phèdre de Racine, voyez La Société française au xvii« siècle, t. II, ch. xv.

des écrivains, et son art échappe dans sa perfection même. Nous ne parlons pas des contes, d'abord parce que nous condamnons le genre, ensuite parce que La Fontaine y déploie des qualités plus italiennes que françaises, une narration pleine de naturel, de malice et de grâce, mais sans aucun de ces traits profonds, tendres, mélancoliques, qui placent parmi les plus grands poètes de tous les temps l'auteur des Deux Pigeons et du Vieillard et les trois jeunes Gens. Nous n'hésitons po/ it à mettre Boileau à la suite de ces grands hommes. Il vient après eux, il est vrai, mais il est de leur compagnie : il les comprend, il les aime, il les soutieat. C'est lui qui, en 1663, après l'École des Femmes, et bien avant le Tartufe et le Misanthrope, proclamait Molière lu maître dans l'arî des vers. C'est lui qui, en 1677, après la chute de Phèdre, défendait le vainqueur d'Eurip-idc contre les succès de Pradon. C'est lui qui, devançant la postérité, a le premier mis en lumière ce qu'il y a de nouveau et d'entièrement original dans le théâtre de Corneille. Il sauva la pension du vieux tragique eu offrant le sacrifice de la sienne. Louis XIV lui demandant quel était l'écrivain qui honorait le plus son règne, c'est Molière, répondit Boileau; et quand le grand roi à son décUn persécutait Port-Royal et voulait mettre la main sur Arnauld, il se rencontra un homme de lettres pour dire en face à l'impérieux monarque : a Votre Majesté a beau chercher M. Arnauld, elle est trop heureuse pour le trouver. » Boileau manque un peu d'imagination et d'invention ; mais

il est grand par le sentiment énergique de la vérité et de la justice ; il porte jusqu'à la passion le goùi du beau et de l'honnête ; il est poète à force d'àme et de bon sens. Plus d'une fois son cœur lui a dicté les vers les plus pathétiques :

En vain contre le Cid un ministre se ligue,

Tout Paris pour Chiaiône a les yeux de Rodrigue, etc.

Après qu'un peu de terre, obtenu par prière.

Pour jamais dans la tombe eut enfermé Molière, etc.

Et cette épitaphe d'Arnauld, si simple et si grande :

Aux pieds de cet autel de structure grossière Gîl sans pompe, enfermé dans une vile bière. Le plus savant mortel qui jamais ait écrit ; Arnauld, qui sur la grâce instruit par Jésus-Christ, Combattant pour l'Église, a, dans l'Église môme, Souffert plus d'un outrage et plus d'un anatlième,.^ Errant, pauvre, banni, proscrit, persécuté ; Et môme par sa mort leur fureur mal éteinte N'aurait Jamais laissé ses cendres en repos, Si Dieu lui-même ici de son ouaille sainte A ces loups dévorants n'avait caché les os*.

Voilà, je pense, d'assez grands poètes, et nous en avons d'autres encore : je veux parler de ces esprits charmants ou sublimes qui ont élevé la prose jusqu'à la poésie. La Grèce seule, en ses plus beaux jours, offre peut-être une telle variété de prosateurs admirables. Qui peut les compter? D'abord Rabelais et Montaigne; plus tard, Descartes, Pascal et Malebranche ; La Rocliefoucauld et La Bruyère ; Retz et

1. Ces vers n'ont paru qu'après la mort de Boileau, et ils ne son. ci assez connus, ni assez admirés. Jean-Baptiste Rousseau , dans une lettre a Brossette, dit avec raison que « ce sont les plus beaux •vers que M. D/îspréaux ait jamais faits ».

Saint-Simon; Bourdaloue, Fénelon, Bossuet; ajoutez tant de femmes érainentes, à leur tète M™* de Sévigné ; et cela, en attendant Montesquieu, Voltaire, Rousseau et Buffon'.

Par quel contraste bizarre un pays où les arts de

1. Études sur Pascal, avant-propos, p. vu : « C'est dans la prose qu'est notre gloire littéraire la plus certaine... Quelle nation moderne compte des prosateurs qui approchent de ceux de notre nation? La patrie de Shakspeare et de Milton ne possède guère qu'un seul écrivain qui remplisse toute l'idée d'un prosateur du premier ordre, l'auteur des Essais et du grand livre De l'utilité et l'avan^ement de la Science. La patrie du Dante, de P'^trarque, de l'Arioste, du Tasse, est fière ajuste titre de Machiavel, dont la diction saine et forte est cependant, comme la pensée qu'elle exprime, debtituée de grandeur. L'Espagne a produit, il est vrai, un admirable écrivain, mais il est unique, Cervantes... La France peut montrer aisément une liste de vingt prosateurs de génie, Froissard, Rabelais, Montaigne, Descartes, Pascal, Molière, La Rochefoucauld f'Retz, La Bruyère, Malebranche, Bossuet, Fénelon. Bourdaloue, M"" de Sévigné, Saint-Simon, Montesquieu, Voltaire, Rousseau et BulTon; sans parler de lant d'autres qui seraient au premier rang partout ailleurs, Comines, Amyot, Calvin, saint François de Sales, Balzac, Arnauld, Nicole, Fieury, Fléchier, Massillon, Saint-Évremond, M""* de la Fayette, M"' de Maintenon, Fontenelle, Vauvenargues, Le Sage, etc. On peut le dire avec la plus exacte vérité : la prose française est sans rivale dans l'Europe moderne; et dans l'antiquité même, supérieure à la prose latine, au moins poui' la variété et l'abondance; elle n'a d'égale que la prose grecque, en ses plus beaux jours, d'Hérodote à Démosthène. Nous ne préférons pas Démosthène à Pascal, et nous aurions de la peine à mettre Platon luimême au-dessus de Bossuet. Platon et Bossuet, à nos yeux, voilà les deux plus grands maîtres du langage humain qui aient paru parmi les hommes, avec des différences manifestes, comme aussi avec plus d'un trait de ressemblance : tous deux parlant d'ordinaire comme le peuple, avec la dernière naïveté, et par moments montant sans effort à une poésie aussi magnifique que celle d'Homère, ingénieux et polis jusqu'à la plus charmante déJicatesse, et par instinct majestueux et sublimes. Platon, sans doute, a des grâces incomparables, la sérénité suprême et comme le demi-sourire de la sagesse divine. Bossuet a pour lui le pathétique, où il n'a de rival que le grand Corneille. Quand on possède de pareils écrivains, n'est-ce pas une religion de leur rendre l'honneur qui leur est dû, celui d'une étude régulière et approfondie? »

l'esprit ont été portés à cette perfection serait-il resté médiocre dans les autres arts? Le sentiment du beau manquait-il donc à cette société si polie, à cette cour magnifique, à ces grands seigneurs et à ces grandes dames passionnées pour le luxe et pour l'élégance, à ce public d'élite, épris de tous les genres de gloire, et dont l'enthousiasme défendit le Cid contre Richeiieu? Non : la France du xvii® siècle est une, et elle a produit des artistes qu'elle peut mettre à côté de ses poètes, de ses philosophes, de ses orateurs.

Mais pour admirer nos artistes, il faut les comprendre.

Nous ne croyons pas que l'imagination ait été moins libéralement départie à la France qu'à aucune autre nation de l'Eurooe. Elle a même eu son règne parmi nous. C'est la . mlaisie qui domine au xvi° siècle, et inspire la littérature et les arts de la Renaissance. Mais une grande révolution est intervenue au commencement du xvii® siècle. La France à ce moment semble passer de la jeunesse à la virilité. Au lieu d'abandonner l'imagination à elle-même, nous nous appliquons dès-lors à la contenir sans la détruire, à la modérer, ainsi que l'ont fait les Grecs, à l'aide du goût, comme dans le progrès de la vie et de la société on apprend à réprimer ou à dissimuler ce qu'il y a de trop individuel dans les caractères. C'en est fait de la httérature de l'âge précédent. Une nouvelle poésie, une prose nouvelle commencent à paraître, qui pendant un siècle entier portent d'assez beaux fruits. L'art suit le mouvement général : de

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gracieux qu'il était, il devient sérieux à son tour : il Qe vise plus à l'originalité et aux effets extraordinaires; il n'étincelle ni n'éblouit; il parle surtout à l'esprit et à l'àme. De là ses qualités et aussi ses défauts. En général il manque un peu d'éclat et de coloris, mais il est au plus haut degré expressif.

Depuis quelque temps nous avons changé tout cela. iVous avons découvert, un peu tard, que nous n'avions pas assez d'imagination; nous sommes en train de nous en donner, il est vrai, aux dépens de la raison, hélas! aussi aux dépens de l'âme, oubliée, répudiée, proscrite. En ce moment la couleur et la forme sont à l'ordre du jour, en poésie, en peinture; en toute chose. On commence à raffoler de la peinture espagnole. L'école flamande et l'école vénitienne prennent de plus en plus le pas sur la grande école de Florence et de Rome. Rossini balance Mozart, et Gluck va bientôt nous sembler insipide.

Jeunes artistes, qui, dégoûtés à bon droit de la manière sèche et inanimée de David, entreprenez de renouveler la palette française, qui voudriez ravir au soleil sa chaleur et son éclat, songez que de tous les êtres de l'univers le plus grand est encore l'homme, et que ce que l'homme a de plus grand c'est son intelligence, et surtout son cœur; qu'ainsi c'est ce cœur qu'il faut mettre et répandre sur votre toile. Voilà l'objet le plus élevé de l'art. Pour l'atteindre, ne vous faites pas les disciples des Flamands, des Vénitiens, des Espagnols; revenez, revenez aux maîtres de notre grande école nationale du xvii* siède.

Nous nous inclinons avec une admiration respectueuse devant l'école florentine et romaine, à la fois idéale et vivante ; mais celle-là exceptée, nous prétendons que l'école française égale ou surpasse toutes les autres. Nous ne préférons ni Murillo, ni Rubens, ni Corrége, ni Titien lui-même à Lesueur et à Poussin, parce que si les premiers ont une main et une couleur incomparable , nos deux compatriotes sont bien autrement grands par la pensée et par l'expression.

Quelle destinée que celle d'Eustache Lesueur! Il naît à Paris vers 1617, et il n'en sort jamais. Pauvre et humble, il passe sa vie dans les églises et les couvents où il travaille. La seule douceur de ses tristes jours, sa seule consolation était sa femme : il la perd, et va mourir à treute-huit ans dans ce cloître des Chartreux que son pinceau a immortahsé'. Quelle ressemblance à la fois et quelle difiFérence avec la destinée de Raphaël, mort jeune aussi, mais au sein des plaisirs, dans les honneurs et déjà presque dans la pourpre! Notre Raphaël n'a pas été l'amant de la Fornarine et le favori d'un pape : il a été chrétien ; ii est le christianisme dans l'art.

Lesueur est un génie tout français. A peine échappé de l'école de Simon Vouet, il s'est formé lui-même sur le modèle qu'il avait dans l'àme. Il n'a jamais vu ni désiré voir le ciel d'Itahe. Il a connu quelques fragments de l'anticiue, quelques tableaux de Ra-

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