Plus haut, leçon v, du Mysticisme
puissances ; la mort vient interrompre cette destinée qui cherche son terme, elle la surprend inachevée. Il est donc vraisemblable qu'il y a quelque chose après la mort, puisqu'à la mort en nous rien n'est terminé. Regardez cette fleur qui demain ne sera plus. Du moins aujourd'hui elle est entièrement développée : on ne la peut concevoir plus belle en son genre ; elle a atteint sa perfection. La mienne, ma perfection morale, celle dont j'ai l'idée claire et le besoin invincible, et pour laquelle je me sens né, en vainje l'appelle, en vain j'y travaille; elle m'échappe, et ne me laisse que l'espérance. Cette espérance serait-elle trompée? Tous les êtres atteignent leur fin ; l'homme seul n'atteindrait pas la sienne ! La plus grande des créatures serait la plus maltraitée ! Mais un être qui demeurerait incomplet et inachevé, qui n'atteindrait pas la fin que tous ses instincts proclament, serait un monstre dans l'ordre éternel : problème bien autrement difficile à résoudre que les difficultés qu'on élève contre l'immortalité de l'âme. Selon nous, cette tendance de tous les désirs et de toutes les puissances de l'âme vers l'infini, éclairée par le principe des causes finales, est une con- Srmation sérieuse et considérable de la preuve morale et de la preuve métaphysique.
Quand on a recueilli tous les arguments qui autorisent la croyance à une autre vie, et qu'on est arrivé ainsi à une démonstration satisfaisante, il reste un obstacle à vaincre. L'imagination ne peut pas contempler sans effroi cet inconnu qu'on appelle la mort. Le plus grand philosophe du monde, dit Pascal, sur une planche plus
grande qu'il ne faut pour aller sans danger d'un bout d'un abîme à l'aulr ^,, ne peut songer sans trembler è l'abîme qui est au-d «sous. Ce n'est pas la raison, c'est l'imagination qui l'é ouvante ; c'est elle aussi qui pro duit en grande partie e reste de doute, ce trouble, cett^ anxiété secrète que la foi la plus assurée ne parvieik. pas toujours à dompter, en présence de la mort. Le philosophe lui-même éprouve cette terreur, mais il sait d'où elle vient, et il la surmonte en s'attachant aux solides espérances dont Socrate enchante ses derniers moments ' , L'imagination est un enfant dont il faut faire l'éducation, en la mettant sous la discipline et sous le gouvernement de facultés meilleures. Reconnaissonsle : il y a là un pas terrible à franchir. La nature frémit en face de cette éternité inconnue. 11 est sage de s'y présenter avec toutes ses forces réunies, la raison et le cœur se prêtant un mutuel appui, et l'imagination soumise ou charmée. Répétons-nous sans cesse que, dans la mort comme dans la vie, l'âme est sûre de trouver Dieu , et qu'avec Dieu tout est juste et tout est bien'.
1. Dernier discours de Socrate dans le Phédon : « Qu'il prenne confiance pour son âme celui qui pendant sa vie a rejeté les plaisirs et les biens du corps, comme lui étant étrangers et portant au mal ; celui qui a aimé les plaisirs de la science, qui a orné son àme non d'une parure étrangère, mais de celle qui lui est propre, comme la tempérance, la justice, la force, la liberté, la vérité, celui-là doit attendre tranquillement l'heure de son départ pour l'autre monde, comme étant prêt au voyage quand la destinée l'appellera. »
2. Fragments et Souvenirs, Santa-Rosa, p. 2S1. « Après tout, il est une vérité plus éclatante à mes yeux que toutes les lumières, plus certaine que les mathématiques : c'est l'existence de la divine providence. Oui, il y a un Dieu, un Dieu qui est une véritable intelligence, qui par conséquent a conscience de lui-même, qui a tout fait et tout ordonné avec poids et mesure, dont les œuvres sont ex-
Nous savons maintenant ce qu'est véritablement Dieu. Nous avions vu déjà deux de §es faces admirables, la vérité et la beauté. La plus auguste se révèle à nous, la sainteté. Dieu est le saint des saints, comme auteur de la loi morale et du bieii, comme principe de la liberté, de la justice et de la charité, comme dispensateur de la peine et de la récompense. Un tel Dieu n'est pas un Dieu abstrait, c'est une personne intelligente et libre, qui nous a faits à son image, dont nous tenons la loi même qui préside à notre destinée, et dont oous attendons les jugements. C'est son amour qui nous inspire dans nos actes de charité ; c'est sa justice qui gouverne notre justice , celle de nos sociétés et de nos lois. Si nous ne nous rappehons sans cesse qu'il est infini, nous dégraderions sa nature ; mais il serait pour nous comme s'il n'était pas si son essence infinie n'avait pas des attributs qui le mettent en rapport avec nous, parce qu'ils sont les lois mêmes de notre raison et de notre cœur.
En pensant à un tel être, l'homme éprouve un sentiment, qui est le sentiment religieux par excellence. Tous les êtres dont nous approchons éveillent en nous des sentiments divers, suivant les qualités que nous y apercevons; et celui qui possède toutes les perfections
cellentes, et dont les fins sont adorables, alors même qu'elles sont voilées à nos faibles yeux. Ce monde a un auteur parfait, parfaitement sagre et bon. L'homme n'est point un orphelin; il a un père dans le ciel. Que fera ce père de son enfant, quand celui-ci reviendra? Rien que de bon. Quoi qu'il arrive, tout sera bien. Tout ce qu'il » fait est bien fait; tout ce qu'il fera, je l'accepte d'avance, Je le bénis. Oui, telle est mon inébranlable foi, et cette foi est mon appui, mon asile, ma consolation, ma douceur dans ce moment formidable, w
n'exciterait en nous aucun sentiment particulier! Pensons-nous à l'essence infinie de Dieu, nous pénétrons-nous de sa toute-puissance, nous rappelonsnous que la loi morale exprime sa volonté et qu'il a attaché à l'accomplissement et à la violation de cette loi des récompenses et des peines dont il dispose avec une justice inflexible ? nous ne pouvons nous défendre d'une émotion de respect et de crainte à l'idée d'une telle grandeur. Puis, si nous venons à considérer que cet être tout-puissant a bien voulu nous créer, nous dont il n'a aucun besoin, qu'en nous créant il nous a comblés de bienfaits, qu'il nous a donné cet admirable univers pour jouir de ses beautés toujours nouvelles, la société pour agrandir notre vie dans celle de nos semblables, la raison pour penser, le cœur pour aimer, la liberté pour agir ; sans disparaître, le respect et la crainte se teignent d'un sentiment plus doux, celui de l'amour. L'amour, quand il s'applique à des êtres faibles et bornés, nous inspire de leur faire du bien ; mais en lui-même il ne se propose pas l'avantage de la personne aimée : on aime un objet beau ou bon, parce qu'il est tel, sans regarder d'abord si cet amour peut être utile à son objet ou à nous-mêmes. A plus forte raison, l'amour, quand il remonte jusqu'à Dieu, est un pur hommage rendu à ses perfections : c'est l'épauchement naturel de l'âme vers un être infiniment aimable.
Le respect et l'amour composent l'adoration. L'adoration véritable n'est pas sans l'un et l'autre de ces deux sentiments. Si vous ne considérez que le Dieu
tout-puissant, maître du ciel et de la terre, auleur et vengeur de la justice, vous accablez l'homme sous le poids de la grandeur de Dieu et de sa propre faiblesse, vous le condamnez à un tremblement continuel dans l'incertitude des jugem ents de Dieu, vous lui faites prendre en haine et ce monde et la vie et lui-même qui est toujours rempli de misères. C'est vers cette extrémité que penche Port-Royal. Lisez les Pensées de Pascal^ : dans sa superbe humilité, Pascal oubhe deux choses, la dignité de l'homme et la bonté de Dieu. D'un autre côté, si vous ne voyez que le Dieu bon et le père indulgent, vous inclinez à une mysticité chimérique. En substituant l'amour à la crainte, peu à peu avi?c la crainte on court risque de perdre le respect. Dieu n'est plus un maître, il n'est plus même un père ; car l'idée du père entraîne encore jusqu'à un certain point celle d'une crainte respectueuse ; il n'est plus qu'un ami, quelquefois même un amant. La vraie adoration ne sépare pas l'amour et le respect : c'est le respect animé par l'amour.
L'adoration est un sentiment universel. Il diffère en degrés selon les différentes natures ; il prend les formes les plus diverses; souvent même il s'ignore lui-même; tantôt il se trahit par une exclamation parlie du cœur, dans les grandes scènes de la nature ei de la vie : tantôt il s'élève silencieusement dans l'àme muette et pénétrée, il peut s'égarer dans son exprès sion, dans son objet même; mais au fond il est tou-