CHAPITRE XIII
naires levées par leurs capitaines et mises par eux au service de qui les payait bien. Ils n'étaient pas encadrés par des blancs, ni dressés tous à la discipline européenne, comme le sont aujourd’hui les troupes indigènes.
Ainsi Dupleix n’est pas l'inventeur de cette milice, il ne lui a pas donné la forme qu’elle reçut plus tard : mais on ne fut pas long à comprendre ce qui manquait aux Hindous pour faire figure sur le champ de bataille. Les Anglais, en les choisissant et en les payant bien, en leur donnant des cadres européens, arrivèrent, dès 1757, à leur assurer une solidité suffisante, et l’armée indigène fut créée par ces quelques perfectionnements. Leurs régiments réguliers furent tout de suite supérieurs à ce qui avait figuré dans la guerre de 1749-1754. Pour Dupleix, les meilleurs n'étaient que de {a canaille. C'est ce qu'il répondait à la Compagnie, qui craignait que les Français n’apprissent la guerre aux Maures : « Conduits par des « chefs blancs, les cipayes suffisent à mater les Maures ; réduits à « leurs chefs ordinaires, ce n’est plus que de la canaille (1). »
L'armée qui devait soutenir les plans audacieux de Dupleix était donc une mauvaise armée; ce qui devait en former le nerf, la troupe française, était sans valeur, ramassis de queux, vils coquins que cent hommes devaient battre (2).
Or, les Anglais eurent précisément le bonheur d'avoir des troupes excellentes en présence de ces bataillons misérables. Il leur arriva, en juillet 1751, des troupes suisses sous le commandement du major Lawrence. La plupart des hommes et des officiers étaient catholiques et avaient servi en France. Ils s'étaient engagés pour sept ans. Quelques-uns désertèrent à Pondichéry, mais la plupart, quelles que pussent être leurs sympathies particulières, servirent loyalement la Compagnie anglaise qui les payait bien. Ce sont ces troupes, formées d'excellents soldats et commandées par de bons officiers, qui assurèrent la victoire aux Anglais dans presque tous les engagements de 1751 à 1753. La milice sans valeur et les officiers ignorants qu'on envoyait à Dupleix ne pouvaient tenir contre des vétérans.
(1) Fr., 9151, 65. Dupleix à Montaran, 9 novembre 1753 et le même mot se
retrouve dans la correspondance, passim, (2) Mot de Dupleix.
En particulier, une compagnie de 120 grenadiers seulement paraît avoir décidé la victoire dans toutes les occasions ; car ces Suisses n'étaient pas très nombreux : ils ne formaient en tout que quatre compagnies de 110 hommes; mais c'était une élite. En dehors d'eux, les troupes anglaises comprenaient encore un millier d'Européens, ramassis de déserteurs, au dire de Dupleix. Or, à lire le récit des principaux combats du Carnate, on voit que les succès de l’armée anglaise ont été décidés par un coup de vigueur des compagnies d'élite, surtout des grenadiers, devant lesquels les troupes françaises se sont presque toujours débandées (1).
Pourtant la compagnie des grenadiers finit par être détruite dans une surprise, le 45 février 1754, par un détachement de Marattes et de Français détachés de Trichinapali. Le convoi qu’elle escortait fut enlevé et tous les hommes, au nombre de 138, tués ou pris. Dupleix avait, d'autre part, arrêté en mer 90 Suisses que des chélingues (?) transportaient de Madras à Goudelour, et pouvait écrire à cette date que les compagnies suisses étaient réduites presque à rien. Mais le gouvernement anglais expédia, en 1754, un régiment de troupes régulières, et nos adversaires eurent toujours sur nous l’avance des bonnes mesures. Si Dupleix avait eu deux ans plus tôt les Allemands qu'amena Godeheu, il eût probablement triomphé des Anglais à Trichinapali. La présence d’un bon officier eût, en tout cas, empêché la capitulation de Cheringam, dont l'effet fut si grand en France. Ainsi, l’on voit combien furent petites les causes qui déterminèrent son échec et, par suite, nos désastres. Ce sont 300 soldats suisses qui ont fait pencher la balance en faveur des Anglais au moment décisif. Les spéculations honnêtes d’un recruteur de la Compagnie mal surveillé ont, à trois mille lieues de Paris, causé la défaite d’où sont sorties toutes les autres. Mais cette faute individuelle n’eût pas été possible si l’institution même de la Compagnie n’eût érigé en habitude la négligence, les concussions et l’irresponsabilité.
Dupleix essaya de suppléer à l'insuffisance de ses troupes par l'appoint d’alliances indigènes, bien qu’il sût à quoi s’en tenir sur
(1) Mémoires de Lawrence, I, 149. — Orme, 2, 231, et passim dans le récit des divers combats.
(2) Bateaux du pays.