CHAPITRE IL
« draient faire, et le rendre très difficile dans l’exécution. Chaque « administrateur en particulier ne peut pas faire grand bien, mais « il peut faire beaucoup de mal à la Compagnie. »
Les directeurs étaient ordinairement rivaux et jaloux les uns des autres, et portaient la division dans l’administration. Lorsqu'ils se ménageaient, le sacrifice des intérêts de la Compagnie était le principe de leurs égards respectifs.
Les directeurs choisis parmi les employés revenus de l'Inde connaissaient certainement mieux les affaires, mais ils offraient cet inconvénient d'avoir presque toujours fait un grand commerce dans l'Inde, d’y avoir des alliances ou des amitiés. Il en résultait des intérêts particuliers auxquels le nouveau directeur était porté à sacrifier ceux de la Compagnie. D’ailleurs, il ne pouvait censurer de Paris ce que lui-même avait fait dans l’Inde (1).
« Les syndics, ajoutait Delaître, ont été institués précisément « pour parer à cela et pour répondre au public et au roi de la « bonne régie des directeurs ; mais on doit les choisir très intelli- « gents et parmi les gros actionnaires, autrement il vaut mieux « s’en passer, Car ils ne feraient qu'augmenter et consacrer les « abus. Rien n’est plus funeste que d’enlever par leur autorisation « toute responsabilité aux directeurs qui sont les maîtres et qui « peuvent avoir d’ailleurs des liaisons d'intérêt avec les syndics; « les deux seuls syndics qui aient suivi les affaires depuis 1744, « MM. Colabeau et Verzure, n'étaient pas actionnaires, M. Cola- « beau était même intéressé de la Compagnie de Suède. »
Quant au commissaire du roi, il était le véritable maître de la Compagnie : le public s’adressait à lui, il faisait toute la correspondance avec les ministres. Parmi les directeurs, ceux qui, par leur rang, auraient pu partager l'autorité, ne se mêlaient de rien, d’autres n’osaient et ne pouvaient en réalité faire opposition, d’autres enfin croyaient avoir intérêt à établir et à soutenir son autorité, parce qu'ils aimaient mieux rendre compte au commissaire qu’à des administrateurs actionnaires et éclairés. Enfin, l’exemple de MM. de Fulvy et Rouillé, qui avaient été maitres absolus de la Compagnie, invitait encore le commissaire du Roi à agir de même.
(1) Col. C? 37, 6. Mémoire de Delaitre.
Il fallait donc distinguer, dans l’administration de la Compagnie, deux régies : l’apparente, par laquelle la direction ordonnait de tout, répondait de tout ; la réelle, qui était celle du commissaire du Roi.
Or, un maître de requêtes, qu’on nommait commissaire, arrivait toujours très ignorant des affaires de la Compagnie et souvent de celles du commerce en général. [l avait donc besoin de quelque directeur pour le conduire et l’éclairer. C'étaient les moins attachés aux intérêts de la Compagnie qui étaient les plus empressés à s'offrir de le servir, et il courait grand risque de tomber en de mauvaises mains.
Les commissaires avaient d’ailleurs une fortune à faire et pouvaient se flatter que le poste qu’ils occupaient les mènerait aux premières places. Combien de gens avaient-ils intérêt à ménager, à obliger, sans examiner scrupuleusement ce qui était de l’intérêt de la Compagnie ! Leurs intérêts d’ambition ou de crainte les y invitaient, et leur intérêt pécuniaire ne s’y opposait jamais, puisqu'ils n'étaient point actionnaires.
« S'il y à deux commissaires (1), dit encore Delaître, ils peuvent « être divisés, et alors tout devient affaire de parti dans la direc- « tion, on perd de vue l'intérêt général, l'intérêt particulier en « profite, les critiques sont justifiées de tout point. » Précisément, en 1751, les commissaires du Roi, MM. de Montaran et de Silhouette, étaient divisés. Les amis et créatures du premier, maîtres par lui dela Compagnie, le soutenaient par intérêt. Son caractère, qui n'était pas de suivre et d'approfondir, leur plaisait beaucoup mieux que celui de son confrère. Le syndicat était nul. Les syndics n'avaient ni correspondance entre eux, ni les connaissances, ni l'esprit nécessaires à des administrateurs principaux, ni l’application, ni le zèle qui auraient pu en partie y suppléer.
« Un des grands défauts du gouvernement passé, dit en concluant « le syndic, a été que les administrateurs n’eussent aucune espèce
(1) Il y en eut deux à partir du départ de Fulvy en 1745, Rouillé et Montaran. M. de Saint-Priest fut commissaire adjoint sur la demande de Montaran, 1749 (Godeheu à Dupleix, 16 juillet 1749. Fr., n. acq., 9148, 242). Il fut remplacé par Silhouette, février 1751 (Godeheu à Dupleix, 2 février 1751, Fr., n. acq., 9148, 252).