CHAPITRE II
chez ceux qui avaient le goût et le temps du travail. On ne voit pas qu’il soit tenu compte, dans leurs états de service, des examens que les règlements prescrivaient de faire passer, à la suite d’études faites dans les ports, sous la direction des maîtres d’hydrographie. Aussi se plaint-on d’eux sans cesse. Du Fayet, directeur à Lorient en 1726, cite un capitaine qui n’a été qu’écrivain dans la marine royale et à qui on donne un vaisseau à commander. « Dans la ma-
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rine de Sa Majesté, dit-il, on a de la peine à donner un bâtiment à commander à un officier qui a vingt ans de services. J’avance que la Compagnie fait un choix honteux des sujets pour commander les siens. Elle n’a été bien servie que par les officiers de la marine royale; on peut en juger par M. Deshoisclairs, M. d’Albert, M. de Pardaillan. Dans leurs comptes, il n’y a rien qui approche de l’infamie des trois quarts des capitaines choisis par la Compagnie et qui ne sont pas de la marine (1).»
Il écrivait encore en 1727 (2): « Les représentations que j'ai eu l’honneur de vous faire ne sont point du goût de la Compagnie. Je ne puis douter que ce qui touche le plus sûrement MM. les directeurs est la nomination des officiers. Un chacun veut placer sa créature et son parent; moyennant cela, le choix est très mauvais. » Et encore le 26 mai 1727 (3) : « Je suis étonné de voir la Compagnie si peu au fait du métier de la mer. En vérité, à Paris, on est peu instruit du détail de la mer. Plus je parle, moins je suis entendu. Je voudrais qu’on se servit, avec connaissance, de ceux qui servent fidèlement. Je suis effrayé de la quantité de pacotille, et point surpris que la quantité d'officiers qu’on embarque soit destinée pour faire un commerce ouvert. Je vous prie de me laisser disposer du nombre d'officiers qu’il faut dans chaque vaisseau; il en faut peu et il les faudrait bons, c’est une espèce qui est rare dans la Compagnie. »
« Les capitaines vous servent mal, dit Dupleix (4) aux directeurs, et leurs officiers n’ont pas plus de zèle. Leur intérêt est l'unique but qui les guide. Si vous pensez autrement sur leur compte,
(1) Col. C? 17, 255. Du Fayet aux directeurs, 1726. (2) Col. C? 18, 143. Du Fayet à Robin, commis de la marine, 7 janvier 1727. (8) Ibid., 157. Au même, 26 mai 1727.
(4) Fr., n. acq., 9146, 66. Dupleix aux directeurs, 15 février 1753. DUPLEIX. 3
« Messieurs, vous vous trompez. Ils vous ont donné des marques « bien certaines, pendant la dernière guerre, que vous deviez peu « compter sur eux, au moins sur le plus grand nombre … Si vous « ne punissez pas sérieusement les capitaines qui s’écartent de la « subordination qu'ils doivent avoir pour leurs anciens ou com- « mandants, pour le fait du service, vous n’en viendrez jamais à « bout. La plupart de vos capitaines tiennent à ce sujet des propos « qui font pitié. Ce corps n’est point affectionné pour le service de « la Compagnie, et, quoiqu’ils soient favorisés au delà de ce qu’ils devraient l’être, il est bien certainement celui qui est le moins reconnaissant (1). »
Nous aurons occasion de voir, en étudiant le commerce de la Compagnie, comment les officiers faisaient leurs affaires au détriment des siennes.
Contentons-nous de noter ici que M. de Saint-Georges, ami de Dupleix, avait eu, en 1742, sa pacotille saisie au retour. « On la lui « a rachetée, à la vente, un prix qui lui permet encore du béné- « fice, écrit Godeheu à Dupleix (?), mais il craint la perte de sa solde « et de son port-permis, d'autant plus qu’il a voulu corrompre le « commis ; ce n’est pourtant pas plus grave que de payer une fille « qu’on veut avoir. » Ainsi parle le directeur de Lorient, qui avait la réputation d’être intègre.
Si le corps d'officiers laissait à désirer pour linstruction et le zèle, le matériel était mal tenu et coûtait bien plus qu'il ne valait.
Nous savons qu’un vaisseau de 600 tonneaux construit à Lorient coûtait en moyenne 187,150 livres et durail six voyages ou quatorze ans dans la première navigation. L’armement coûtait deux cinquièmes en sus du prix du vaisseau, soit, pour un navire de 600 tonneaux, 74,000 livres. L’avitaillement montait à la moitié de l’armement, soit 37,500 livres, la solde de l’équipage, pour dix-huit mois, à 52,000 livres. On comptait 2,400 livres de radoub annuel par cent tonneaux de jauge.
Mais il paraît que la conduite des directeurs de Lorient laissa
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(1) Fr., n. acq., 9146, 87. Dupleix aux directeurs, 15 février 1753. (2) B. n., fr., n. acq., 9148, 195. Godeheu à Dupleix, 10 février 1742.