‹ DupuytrenChapitre 1 sur 1 · C. Bailly-Baillière · texte numérisé non relu

C. Bailly-Baillière

Les élèves de Dupuvtren deviennent de jour en jour moins nombreux. Si l’on veut rendre une justice complète à cet homme éminent et recueillir quelques traits de son caractère, il est temps de rassembler nos souvenirs ; la génération qui s’élève connaîtrait encore son nom, mais elle ne pourrait plus profiter de ses exemples.

En 1829, Dupuytren, âgé de 52 ans, avait depuis une couple d’années cédé à MM. Breschet et Sanson les salles Saint-Bernard et Saint-Paul, et retardé d’une heure le commencement de sa clinique, mais son service était encore le plus important de Paris.

Dans l’âge mûr, Dupuytren avait gardé les habitudes d’une jeunesse entièrement consacrée à l’étude, la simplicité et la sobriété; sa vie austère et bien ordonnée ne connaissait ni le luxe ni le

faste ; il méprisait les discours, les compliments et ces exhibitions de la personne qui flattent les médiocrités vulgaires.

C’était un homme de belle taille, la dignité de son maintien le faisait remarquer entre tous; aie voir passer, on reconnaissait le grand maître. Une tête noble et bien portée, un front digne de Jupiter Olympien inspiraient le respect et saisissaient tous ceux qui voyaient le célèbre chirurgien pour la première fois.

Une chevelure abondante, un teint coloré, une charpente osseuse très-solide témoignaient de sa constitution robuste.

Sa parole était brève: il avait ce ton du commandement qui n’admet ni discussion ni réplique. Son langage était toujours digne de sa haute position ; il distribuait les éloges mérités ; il ne critiquait ni ne blâmait personne, et nous avons été surpris de voir Pariset (1) censurer le silencieux mépris que l’illustre professeur opposait à ses adversaires. Les ignobles clameurs que nous avons entendues sortir d’un amphithéâtre voisin valaient-elles davantage?

Son visage ordinairement calme n’offrait pas,

(1) Pariset, Éloge de Dupuytren (Histoire des membres de l’Académie de médecine. Paris, 1850, tome II, p. 103).

comme on l’adit, la froideur du marbre; le sourcil légèrement contracté, le regard un peu voilé et l’indifférence aux objets extérieurs indiquaient l’habitude de la méditation et le travail incessant de l’intelligence; bien souvent un nuage venait assombrir son front, rarement le sourire effleurait ses lèvres. Le fond de son âme était la mélancolie et une tristesse résignée; sans doute qu’au matin de sa jeunesse, temps des illusions, il avait espéré le bonheur : le destin ne lui donna que la fortune et la gloire.

Nous aimions à l’appeler M. le baron, ou, plus familièrement entre nous, le baron. Ce titre nous semblait mieux exprimer notre respect pour le savant professeur. Nous étions fiers de l’honneur rendu à notre chef, et son grand cœur ne paraissait pas insensible à l’hommage de celte jeunesse indépendante, élevée autour de lui pour propager ses doctrines et soutenir l’éclat de son nom.

Dupuytren entrait à 6 heures sonnant dans la salle Sainte-Agnès ; les élèves l’attendaient rangés en ordre, les absents étaient notés, car le maître donnait l’exemple de l’exactitude et ne tolérait point les défections. La visite se faisait scrupuleusement, le malade était examiné et interrogé, chacun avait droit à une portion impor-

tante du temps précieux de ce maître habile ; aussi tous les lits étaient assiégés par une foule avide d’entendre son enseignement, et le baron lui-même ne pouvait arriver à sa place sans user des avantages physiques que lui donnaient sa vigueur et sa grande taille. La visite terminée à Sainte-Agnès, il allait à Saint-Jean ; une foule respectueuse s’écoulait devant lui ou le suivait à distance.

Silencieux, le front chargé de pensées, il descendait lentement le grand escalier. On pouvait facilement l’aborder, mais malheur à celui qui le dérangeait par une chose inutile ou un discours prolixe : il recevait immédiatement une rebuffade significative ; heureux, au contraire, celui qui lui apportait un fait intéressant : « L’abcès de « notre amputé s’est ouvert spontanément. — «L’étranglement du n° 13 a disparu. — Ce « matin, à l’autopsie on a trouvé des ganglions « cancéreux qui expliquent l’insuccès de notre «dernière opération, etc., etc. » Il obtenait pour récompense un signe gracieux.

Dans ce temps, nous trouvions que le maître était bien sévère, et nous ne pensions pas qu’il nous donnait en cela le meilleur des enseignements. Age qunrl agis : Soyez toujours à votre

affaire; le temps, c'est l’étoffe dont la vie est faite.

Après avoir visité ses trois salles avec une égale attention, le professeur venait s’asseoir dans ce grand fauteuil vert si connu des élèves. Une voix sympathique, une grande facilité d’expression, une exposition parfaitement claire, lui assuraient l’attention de son auditoire.

Le caractère de ses leçons était d’abord un soin extrême pour établir le diagnostic : hérédité, antécédents, circonstances particulières, tout était pris en considération ; le mal était palpé, mesuré ; sa nature, son étendue, ses rapports variés, son progrès, tout était calculé. Un second, un troisième, un dixième examen servaient à contrôler le premier. On ne laissait vraiment à l’imprévu que la part minime qu’il était impossible de lui enlever. C’est ainsi qu’on pouvait voir l’avenir. Nos notes sont pleines d’observations particulières qui, comparées avec les analogues et développées dans leurs détails, prennent l’importance d’une monographie. Dupuytren a démontré et confirmé une foule de notions vraies, partout jalonné la route de faits bien éclaircis, bien expliqués, base solide du progrès. Sans doute, on n’opère plus la cataracte par abaissement, ni la fistule lacrymale par la canule permanente ; mais l’his-

foire de la brûlure, celle des fractures du poignet, celle des anus contre nature sont toujours classiques ; suivant son précepte, nous excisons les polypes utérins et nous mettons encore les fractures des membres inférieurs dans la demiflexion.

Enregistrons ici une scène de la Clinique. Au mois de juin 1829 fut reçu dans notre salle un sieur A..., atteint d’anévrisme poplité. Ces occasions ne sont pas communes; au jour indiqué, l’amphithéâtre se trouva rempli d’un public nombreux. Pour notre malheur, nous étions tombés sur une complication des plus graves : le travail inflammatoire, qui ordinairement se limite au pourtour de la tumeur, cette fois s’était étendu à tout le tissu cellulaire des gaines artérielles et veineuses, de telle sorte que, sitôt après avoir ouvert le feuillet placé sous le couturier, nous trouvons une corde solide renfermant l’artère, la veine et le nerf unis par une trame consistante et trèsadhérents l’un à l’autre. Au lieu d’un simple décollement de l’artère, d’une sonde et d’un fîl à passer ; au lieu d’une opération brillante, victoire enlevée en deux minutes, nous avons à faire une laborieuse dissection. Crainte de percer l’artère, danger non moins grand d’ouvrir la veine, puis,

au bout d’un instant, les surfaces s’imbibent de sang ; c’est on tapis uniforme qui recouvre tous les organes et les voile aux yeux du chirurgien. L’opération dura quarante ou cinquante minutes, je ne sais lequel, car le temps me parut bien long.

Quelle impatience dans ce tumultueux auditoire, quelle agitation, quel bruit! La foule, trompée dans son attente, semblait disposée à insulter le dieu qu’elle encensait la veille.

Dupuytren, cependant, tout cà son affaire, poursuivait l’opération avec autant de soins et de précautions que s’il eût été dans son cabinet ; sa main ne tremblait pas, nulle distraction ne trahissait sa profonde émotion, une sueur abondante découlait de son visage; on voyait battre ses artères; degrosses veines gonflées à se rompre sillonnaient sa noble tête. Mais cette âme stoïque n’accordait aucune attention aux cris de ses organes souffrants. Hélas! dans cette heure funeste, il dépensa plusieurs années de son existence, le doigt de la mort toucha son front.

Nous l’entourions haletants, attentifs à ses ordres, désireux de prévenir sa pensée et départager avec lui les dangers du combat. L’opération se termina, le malade fut porté dans son lit. Le baron exposa à son auditoire la cause singulière

qui s’était présentée ; il fut couvert d’applaudissements.

Après ces opérations venaient les autopsies du service, préparées avec habileté par notre collègue M. G. Monod.

La Clinique était complétée par une consultation ouverte à tout venant ; Dupuytren la présidait et dictait les ordonnances aux élèves. Parfois survenaient des incidents comiques. Un bon précepteur entre deux âges, moitié prêtre et moitié laïque, nous amena un gentil petit garçon d’une douzaine d’années, portant un gros kyste séreux, saillant sur le dos de la main droite. Le maître prend la main de l’enfant, presse la tumeur avec son pouce ; elle était molle, elle cède, se rompt, s’écrase, disparaît. « Monsieur, dit froidement le baron, vous vous êtes trompé; cet enfant n’a aucun mal. » Dire l’étonnement et la confusion du bonhomme, qui cherchait inutilement la tumeur escamotée, serait difficile. Ces petites scènes égayaient la besogne, et le fait en restait mieux gravé dans notre mémoire.

Les internes de service se relevaient d’heure en heure; il y en avait un pour chaque salle, un cinquième pour recueillir tous les faits intéressants de la clinique. J’avais l’honneur d’être

chargé de ce soin. Nous nous succédions connue des troupes fraîches remplacent au combat des hommes fatigués ; le chef restait toujours sur la brèche, semblable à ces héros de l’antiquité dont chacun, disent les poètes, valait mille guerriers. C’était l’usage, et cette manière de faire nous paraissait toute naturelle. Depuis j’ai mis la main à la charrue sans tourner la tête en arrière, et j’ai senti plus d’une fois mon cœur palpitant d’inquiétude et mes reins brisés par la fatigue; j’ai compris le généreux dévouement de mon maître.

C’était à 11 heures seulement que le baron, ayant accompli sa tâche, prenait sous son bras le petit pain de l’administration des hôpitaux et, sans s’inquiéter de son vieil habit vert troué aux coudes, s’en allait le long des quais, grignotant sa maigre pitance. Heureux moment de loisir où, débarrassé de sa gloire et promeneur inconnu au milieu de la foule, Dupuytren pouvait respirer en paix l’air de la liberté!

A cette époque, on aurait pu appliquer au grand chirurgien ce vers du poète :

Nul astre à ses côtés ne lève un front rival.

11 n’en souffrait pas moins de ce que Pariset appelle l’active inimitié de ses adversaires ; puis

les dissensions politiques qui avaient envahi les asiles de la science étaient une nouvelle cause d’animosité. « Je suis allé hier à une réunion, nous disait Marjolin en 1827, sans penser à mal ; je me suis assis dans le camp ennemi, mais Orfila me surveillait et n’a cessé de me poursuivre de ses regards foudroyants. » Ceci soit dit sans accuser le caractère d’Orfila, qui resta toujours l’admirateur et l’ami du baron.

Sa célébrité était immense, et il savait la mériter en apportant dans sa clientèle les mêmes soins qu’il prodiguait aux pauvres de l’Hôtel-Dieu. Ecoutons encore la voix impartiale de Marjolin : « Nous étions trois chirurgiens assemblés pour voir un malade atteint de fistule ombilicale congéniale, mais Dupuytren avait déjà donné son avis ; il avait tout prévu, tout deviné; il ne nous restait vraiment rien à faire. » Marjolin, qu’on a cité comme un de ses adversaires, et qui véritablement pouvait avoir à se plaindre de quelque opposition venue du chirurgien de l’Hôtel-Dieu, nous a dit cent fois : « Dupuytren a été mon maître, et j’ai la conscience de n’avoir jamais manqué au respect que je lui dois. »

Une comparaison entre ces deux grands hommes fera mieux comprendre leur mérite respectif.

L’un était le maître austère ; sa parole, pleine d’autorité, dominait une grande assemblée.

L’autre, conteur plein de charme, aimait et provoquait la discussion, se plaisait à résoudre les objections que lui présentait son cercle de jeunes auditeurs, à développer leur jugement en môme temps que leur instruction.

Le premier, éminent dans sa spécialité, avait circonscrit ses études dans une partie de la science où il excellait.

Le second, riche de connaissances variées, d’une mémoire qui n’oubliait rien, d’un jugement parfait, propre à distinguer en toutes choses la paille du bon grain, était également compétent dans toutes les branches de la science médicale, et ses consultations avaient une célébrité justement méritée.

Mais Dupuytren, opérateur habile autant que professeur distingué, passait volontiers du conseil à l’action, tandis que Marjolin, qui s’était produit un peu tard sur le théâtre de la chirurgie militante, supportait mal les émotions poignantes de ce drame sanglant qu’on appelle une opération.

Le premier nous a laissé les traditions de sa brillante clinique et surtout l’exemple de ce dé-

vouement continu à son œuvre, dévouement qui n’avait pas de précédent et peut-être restera toujours sans égal.

Marjolin a publié, dans le Dictionnaire en 21 volumes, une série d’articles principaux dont plusieurs donneraient encore, sur des questions importantes, le véritable état des connaissances acquises. Or, c’est un service très-grand à nos yeux d’avoir veillé pour rédiger ces notes précieuses qui assurent la perpétuité de la science.

Le mérite conduisit Dupuytren à la célébrité, et la célébrité lui apporta la fortune; il l’accepta parce qu’elle assure l’indépendance du savant et la liberté de la pensée ; il pouvait d’ailleurs la considérer comme un juste tribut que le monde doit à la science. L’homme qui tous les matins donnait généreusement aux pauvres de l’Hôtel- Dieu ces longues heures qu’une riche clientèle eût si chèrement payées, a suffisamment prouvé que la soif de l’or n’était pas le mobile de ses actions. Nous savons d’ailleurs qu’en un jour de révolution, reconnaissant de la confiance du roi Charles X, faveur qui ne s’était jamais démentie, Dupuytren offrit sa fortune à son illustre client.

Quelle était donc la passion qui poussait notre maître à ce travail prodigieux? Les cœurs détail-

lauts et égoïstes pourront-ils le comprendre ? Désabusée des honneurs, fatiguée des misères de la vie, son âme s’était réfugiée dans la recherche de la vérité. Il aimait les luttes et les triomphes de son art et aspirait à soulever un coin de ce rideau qui voile à nos yeux les mystères de la maladie et ceux de la guérison. Le souvenir de toutes les souffrances qu’il avait soulagées était sa véritable récompense.

Empruntons à Pariset le trait suivant. En 1834, Dupuytren était allé en Italie pour rétablir sa santé déjà fort altérée ; il se rencontre à Rome avec Esquirol ; le baron se montre impatient de revenir en France. — Qui vous presse ? demande Esquirol. — Je songe à l’Hôtel-Dieu, répond Dupuytren. — Vous l’avez laissé dans des mains habiles. — Oui, réplique le baron, mais mon devoir? Cette parole si touchante a dû être rapportée à Pariset par Esquirol lui-même, qui était à cette époque membre de l’Académie.

La vie de Dupuytren, constituée par l’intelligence et le travail, nous offre une glorieuse unité. Prosecteur à 18 ans, chirurgien de l’Hôtel-Dieu à 26, professeur de clinique à 38, il s’élève par quatre concours publics, et chaque fois son mérité supérieur emporte les suffrages de ses juges ;

IG

il organise alors le service de l’Hôtel-Dieu tel que uous l’avons vu et admiré. En 1830, un trône s’écroule, ses amis tombent du pouvoir sans y laisser toutefois ni leur honneur ni leur réputation d’une probité intacte. Nous retrouvons le maître avec ses malades, et son travail journalier s’arrête seulement à l’heure suprême où tout mortel est appelé à comparaître devant son juge. Sa dernière pensée appartient encore à la science : il dispose de 200,000 francs pour la fondation d’un musée d’anatomie pathologique.

A mesure que nous nous en éloignons, cette ligure historique semble briller davantage, et Dupuytren nous apparaît comme le type parfait du grand chirurgien.

La statue que des mains pieuses vont lui élever dans le lieu de sa naissance sera un juste hommage à sa mémoire, car la clinique de l’Hôtel— Dieu, qui a été sa pensée principale et l’œuvre de sa vie, est devenue le fondement de sa gloire et un souvenir impérissable qu’il lègue à la postérité.

r.oRBUL, imprimerie île Crété.

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