‹ Durée et simultanéité, à propos de la théorie dEinsteinChapitre 11 sur 39 · DE LA RÉCIPROCITÉ DU MOUVEMENT · texte numérisé non relu

DE LA RÉCIPROCITÉ DU MOUVEMENT

dans l'hypothèse d'Einstein. Jetant alors un coup d'œil rétrospectif sur le premier point de vue, on reconnaîtra qu'il fallait s'y placer d'abord, on jugera naturelle la tentation d'y revenir lors même qu'on a adopté le second; maison verra aussi comment les faux problèmes surgissent du seul fait que des images sont empruntées à l'un pour soutenir les abstractions correspondant à l'autre.

Nous avons imaginé un système S en repos dans l'éther immobile, et un système S' en mouvement par rapport à S. Or, l'éther n'a jamais été perçu; il a été introduit en physique pour servir de support à des calculs. Au contraire, le mouvement d'un système S' par rapport à un système S est pour nous un fait d'observation. On doit considérer aussi comme un fait, jusqu'à nouvel ordre, la constance de la vitesse de la lumière pour un système qui change de vitesse comme on voudra, et dont la vitesse peut descendre par conséquent jusqu'à zéro. Reprenons alors les trois affirmations d'où nous sommes partis : 1° S' se déplace par rapport à S; 2° la lumière a la même vitesse pour l'un et pour l'autre; 3° S stationne dans un éther immobile. Il est clair que deux d'entre elles énoncent des faits, et la troisième une hypothèse. Rejetons l'hypothèse : nous n'avons plus que les deux faits. Mais alors le premier ne se formulera plus de la même manière. Nous annoncions que S' se déplace

par rapport à S : pourquoi ne disions-nous pas aussi bien que c'était S qui se déplaçait par rapport à S? Simplement parce que S était censé participer à l'immobilité absolue de l'éther. Mais il n'y a plus d'éther1, plus de fixité absolue nulle part. Nous pourrons donc dire, à volonté, que S' se meut par rapport à S, ou que S se meut par rapport à S', ou mieux que S et S' se meuvent par rapport l'un à l'autre. Bref, ce qui est réellement donné est une réciprocité de déplacement. Gomment en seraitil autrement, puisque le mouvement aperçu dans l'espace n'est qu'une variation continue de distance? Si l'on considère deux points A et B et le déplacement de « l'un d'eux », tout ce que l'œil observe, tout ce que la science peut noter, est le changement de longueur de l'intervalle2. Le langage exprimera le fait en disant que A se meut, ou que c'est B. II a le choix; mais il serait plus près encore de l'expérience en disant que A et B se meuvent par rapport

1. Nous ne parlons, bien entendu, que d'un éther fixe, constituant un système de référence privilégié, unique, absolu. Mais l'hypothèse de l'éther, convenablement amendée, peut fort bien être reprise par la théorie de la Relativité. Einstein est de cet avis (Voir sa conférence de 1920 sur « L'Éther et la Théorie de la Relativité »). Déjà, pour conserver l'éther, on avait cherché à utiliser certaines idées de Larmor. (Cf. Cunningham, The Principle of Relativity, Cambridge, 1914, chap. xv).

2. Sur ce point, et sur la « réciprocité » du mouvement, nous avons appelé l'attention dans Matière et Mémoire, Paris, 1896, chap. iv, et dans Y Introduction à la Métaphysique {Revue de Métaphysique et de Morale, janvier 1903).

l'un à l'autre, ou plus simplement que l'écart entre A et B diminue ou grandit. La « réciprocité » du mouvement est donc un fait d'observation. On pourrait l'énoncer a priori comme une condition de la science, car la science n'opère que sur des mesures, la mesure porte en général sur des longueurs, et, quand une longueur croît ou décroît, il n'y a aucune raison de privilégier l'une des extrémités : tout ce qu'on peut affirmer est que l'écart grandit ou diminue entre les deux1.

Certes, il s'en faut que tout mouvement se réduise à ce qui en est aperçu dans l'espace. A côté des mouvements que nous observons seulement du dehors, il y a ceux que nous nous sentons aussi produire. Quand Descartes parlait de la réciprocité du mouvement'2, ce n'est pas sans raison que Morus lui répondait : « Si je suis assis tranquille, et qu'un autre, s'éloignant de mille pas, soit rouge de fatigue, c'est bien lui qui se meut et c'est moi qui me repose3. » Tout ce que la science pourra nous dire de la relativité du mouvement perçu par nos yeux, mesuré par nos règles et nos horloges, laissera intact le sentiment profond que nous avons d'accomplir des mouvements et de fournir des efforts dont nous sommes les dispensateurs. Que le

1. Voir sur ce point, dans Matière et Mémoire, les pages 21-1 d suiv.

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