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METAPHYSIQUE INCONSCIENTE

aulre à la place. Nous avons dit ailleurs pourquoi nous voyons dans la durée l'étoffe même de notre être et de toutes choses, et comment l'univers est à nos yeux une continuité de création. Nous restions ainsi le plus près possible de rimmédiat; nous n*afnrmions rien que la science ne put accepter et utiliser; récemment encore, dans un livre admirable, un mathématicien philosophe alllrmait la nécessité d'admettre une « advance of Nature » et rattachait cette concej)tion à la nôtre'. Pour le moment, nous nous bornons à tracer une ligne de démarcation entre ce qui est hypothèse, construction métaphysique, et ce qui est donnée pure et simple de l'expérience, car nous voulons nous en tenir à l'expérience. La durée réelle est éprouvée ; Yio\x^ constatons que le temps se déroule, et d'autre part nous ne pouvons pas le mesurer sans le convertir on espace et supposer déroulé tout ce que nous en connaissons. Or, impossijjlo d'en spatialiser par la pensée une partie seulement ; l'acte, une fois commencé, par lequel nous déroulons le passé et abolissons ainsi la succession réelle nous entraîne à un déroulemout total du temps; fatalement alors nous sommes amenés à mettre sur le compte de rimperfection liumaine

1. Wliitchcad, The C<>ncr/>1 uf Xnlurc, Cambndgft, l'X'O. Cet ouvrage ((lui tient compte de la théorie de la Kelativité) est cortainoment un des plus profonds qu'on ail écrits sur la plulosopliie de la nature.

notre ig-norance d'un avenir qui serait présent et à tenir la durée pour une pure négation, une (( privation d'éternité ». Fatalement nous revenons à la théorie platonicienne. Mais puisque cette conception doit surgir de ce que nous n'avons aucun moyen de limiter au passé notre représentation spatiale du temps écoulé, il est possible que la conception soit erronée, et il est en tous cas certain que c'est une pure construction de l'esprit. Tenonsnous en alors à l'expérience.

Si le temps a une réalité positive, si le retard de la durée sur l'instantanéité représente une certaine hé.sitation ou indétermination inhérente à une certaine partie des choses qui tient suspendue à elle tout le reste, enfin s'il y a évolution créatrice, je comprends très bien que la partie déjà déroulée du temps apparaisse comme juxtaposition dans l'espace et non plus comme succession pure ; je conçois aussi que toute la partie de l'univers qui est mathématiquement liée au présent et au passé — c'est-à-dire le déroulement futur du monde inorganique — soit représentable par le même schéma (nous avons montré jadis qu'en matière astronomique et physique la prévision est en réalité une vision). On pressent qu'une philosophie où la durée est tenue pour réelle et môme pour agissante pourra fort bien admettre l'Espace-Tcmps de Minkuwski et d'Einstein (où d'ailleurs la quatrième (linK'iision dénommée tenq)S n'est [)lus, comme

dans nos exemples de tout ù Ihcurc, une dimension entièrement assimilable aux autres). Au contraire, jamais vous ne tirerez du schéma de Minkowski l'idée d'un flux temporel. Ne vaut-il pas mieux alors s'en tenir jusqu'à nouvel ordre à celui des deux points de vue qui ne sacrifie rien de l'expérience, et par conséquent — pour ne pas préjuger la question — lien des apparences? Comment d'ailleurs rejeter totalement l'expéiience interne si l'on est physicien, si l'on opère sur des perceptions et par là môme sur des données de la conscience? Il est vrai qu'une certaine doctrine accepte le témoignage des sens, c'est-à-dire de la conscience, pour obtenir des termes entre lesf[uels établir des rapports, puis ne conserve que les rapports et tient les termes pour inexistants. iMais c'est là une métaphysique grefiee sur la science, ce n'est pas de la science. Et, à vrai dire, c'est par abstraction que nous distinguons des termes, par abstraction aussi des rapports : un continu fluent d'où nous tirons à la fois termes et rapports et qui est, en plus de tout cela, fluidité, voilà la seule donnée immédiate de l'expérience.

Mais nous devons fermer cette trop longue parenthèse. Nous croyons avoir atteint notre objet, qui était de déterminer les caractères d'un temps où il y a réellement succession. Abolissez ces caractères; il n'y a plus succession, mais juxtaposition. Vous pouvez dire que vous avez encore aflaire à du

temps, — on est libre de donner aux mots le sens qu'on veut, pourvu qu'on commence par le définir, — mais nous saurons qu il ne s'agit plus du temps expérimenté ; nous serons devant un temps symbolique et conventionnel, grandeur auxiliaire introduite en vue du calcul des izrandeurs réelles. C'est peut-être pour n'avoir pas analysé d'abord notre représentation du temps qui coule, notre sentiment de la durée réelle, qu'on a eu tant de peine à déterminer la signification philosophique des théories d'Einstein, je veux dire leur rapport à la réalité. Ceux que gênait l'apparence paradoxale de la théorie ont dit que les Temps multiples d'Einstein étaient de pures entités mathématiques. Mais ceux qui voudraient dissoudre les choses en rapports, qui considèrent toute réalité, même la notre, comme du mathématique confusément aperçu, diraient volontiers que l'Espace-Temps de Minkowski et d'Einstein est la réalité même, que tous les Temps d'Einstein sont également réels, autant et peut-être plus que le temps qui coule avec nous. De part et d'autre, on va trop vite en besogne. Nous venons de dire, et nous montrerons toutà l'heure avec plus de détail, pourquoi la théorie de la Relativité ne peut pas exprimer toute la réalité. Mais il est impossible qu'elle n'exprime pas quelque réalité. Car le temps qui intervient dans l'expérience Michelson- Morley est un temps réel; — réel encore le temps où nous revenons avec l'application des formules

de Lorentz. Si l'on part du temps réel pour al)OUtir au temps réel, on a peut-être usé d'artifices mathématiques dans rintervalle, mais ces artifices doivent avoir quelque connexion avec les choses. C'est donc la part du réel, la part du conventionnel, qu'il s'agit de faire. Nos analyses étaient simplement destinées à préparer ce travail.

Mais nous venons de prononcer le mot « réalité » ; et constamment, dans ce qui va suivre, nous parlerons de ce qui est réel, de ce qui ne lest pas. Uu'entendrons-nous par là? S'il fallait détinir la réalité en g-énéral, dire à quelle marque on la reconnaît, nous ne pourrions le faire sans nous classer dans une école : les philosophes ne sont pas d'accord, et le problème a reçu autant de solutions que le réalisme et l'idéalisme comportent de nuances. Nous devrions, en outre, distinguer entre le point de vue de la philosophie et celui de la science : celle-là considère plutôt comme réel le concret, tout chargé de qualité; celle-ci extrait ou abstrait un certain aspect des choses, et ne retient que ce qui est grandeur ou relation entre des grandeurs. Fort heureusement nous n'avons à nous occuper, dans tout ce qui va suivre, que d'une seule réalité, le temps. Dans ces conditions, il nous sera facile de suivre la règle que nous nous sommes imposée dan* le présent essai : celle de ne rien avancer qui ne puisse être accepté par n'importe quel philoso[)lie, n'im-

porte quel savant, — rien même qui ne soit impliqué dans toute philosophie et dans toute science. Tout le monde nous accordera en effet qu'on ne conçoit pas de temps sans un avant et un aprh : le temps est succession. Or nous venons de montrer que là où il n'y a pas quelque mémoire, quelque conscience, réelle ou virtuelle, constatée ou imaginée, effectivement présente ou idéalement introduite, il ne peut pas y avoir un avant et un après : il y a l'un ou l'autre, il n'y a pas les deux ; et il faut les deux pour faire du temps. Donc, dans ce qui va suivre, quand nous voudrons savoir si nous avons affaire à un temps réel ou à un temps fictif, nous aurons simplement à nous demander si l'objet qu'on nous présente pourrait ou ne pourrait pas être perçu, devenir conscient. Le cas est privilégié; il est môme unique. S'il s'agit de couleur, par exemple, la conscience intervient sans doute au début de l'étude pour donner au physicien la perception de la chose ; mais le physicien a le droit et le devoir de substituer à la donnée de la conscience quelque chose de mesurable et de nombrable sur quoi il opérera désormais, en lui laissant simplement pour plus de conmiodité le nom de la perception originelle. Il peut le faire, parce que, cette perception originelle élant éliminée, quelque chose demeure ou tout au moins est censé demeurer. Mais que restera-t-il du temps si vous en éliminez la succession? et que reste-t-il de la suc-

cession si vous écartez jusqu'à la possibilité de percevoir un avant et un après? Je vous concède le droit de substituer au temps une ligne, par exemple, puisqu'il faut bien le mesurer. Mais une ligne ne devra s'appeler du temps que là où la juxtaposilion qu'elle nous offre sera convertible en succession; ou bien alors ce sera arbitrairement, conventionnellemcnt, que vous laisserez à celte ligne le nom de temps : il faudra nous en avertir, pour ne pas nous exposer à une confusion grave. Que sera-ce, si vous introduisez dans vos raisonnements et vos calculs l'hypothèse que la chose dénommée par vous « temps » ne peut pas, sous peine de contiadiction, être perçue par une conscience, réelle ou imaginaire? Ne sera-ce pas alors, par déûnilion, sur un temps fictif, irréel, que vous opérerez? Or tel est le cas des temps auxquels nous aurons souvent affaire dans la théorie de la Relativité. Nous en rencontrerons de perçus ou de perceptibles; ceux-là pourront être tenus pour réels. Mais il en est d'autres auxquels la théorie défend, en quelque sorte, d'être perçus ou de devenir perceptibles : s'ils le devenaient, ils changeraient de grandeur, — de telle sorte que la mesure, exacte si elle porte sur ce qu'on n'aperçoit pas, serait fausse aussitôt qu'on apercevrait, (leux-ci, comment ne pas les déclarer irréels, au moins en tant que »< temporels »? J'admets que le physicien trouve commode de les appeler encore

du temps; — on en verra tout à l'heure la raison. Mais si l'on assimile ces Temps à l'autre, on tombe dans des paradoxes qui ont certainement nui à la théorie de la Relativité, encore qu'ils aient contribué à la rendre populaire. On ne s'étonnera donc pas si la propriété d'être perçu ou perceptible est exigée par nous, dans la présente recherche, pour tout ce qu'on nous offrira comme du réel. Nous ne trancherons pas la question de savoir si toute réalité possède ce caractère. Il ne s'agira ici que de la réalité du temps.

Les Temps multiples et ralentis de la théorie de la Relativité : com?nent ils sont compatibles avec un Temps unique et utnversel. — La simultanéité (c savante », dislocable en succession : comment elle est compatible avec la simultanéité « intuitive » et naturelle. — Examen des paradoxes relatifs au temps. L'hypothèse du vofjar/eur enfermé dans un boulet. Le schéma de Minkowski. — Confusion qui est à l'origine de tous les paradoxes.

Arrivons donc enfin au Temps d'Einstein, et reprenons tout ce que nous avions dit en supposant d'abord un éther immobile. Voici la Terre en mouvement sur son orbite. Le dispositif Michelson- Morloy est là. On fait l'expérience; on la recommence à diverses époques de l'année et par conséquent pour des vitesses variables de notre planète. Toujours le rayon de lumière se comporte

comme si la Terre était immobile. Tel est le fait. Où est rexplication?

Mais d'abord, que parle-t-on des vitesses de notre planète? La Terre serait-elle donc, absolument parlant, en mouvement à travers l'espace? Évidemment non ; nous sommes dans Ihypothèse de la Relativité et il n'y a plus de mouvement absolu . Quand vous parlez de l'orbite décrite par la Terre, vous vous placez à un point de vue arbitrairement cboisi, . celui des habitants du Soleil (d'un Soleil devenu habitable). Il vous plaît d'adopter ce système de référence. Mais pourquoi le rayon de lumière lancé contre les miroirs de l'appareil Michelson-Morley tiendrait-il compte de votre fantaisie? Si tout ce qui se produit effectivement est le déplacement réciproque de la Terre et du Soleil, nous pouvons prendre pour système de référence le Soleil ou la Terre ou n'importe quel autre observatoire. Choisissons la Terre. Le problème s'évanouit pour elle. Il n'y a plus à se demander pourquoi les franges d'interférence conservent le même aspect, pourquoi le même résultat s'observe à n'importe quel moment de l'année. C'est tout bonnement que la Terre est immobile.

Il est vrai que le problème reparait alors à nos yeux pour les habitants du Soleil, par exemple. Je dis « à nos yeux », car pour un physicien solaire la question ne concernera plus le Soleil : c'est maintenant la Terre qui se meut, Bref, chacun des deux

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