PARIS
liABE, LIBRAIRE DE LA FACULTÉ DE MÉDECINE, Pioce «le l'Klcolc-ac-Médeciiie.
11 ne me paraît point nécessaire d'indiquer longuement, par avance, au lecteur les divisions et le but de ce travail.
Je dirai seulement que la première 'partie renferme les éléments de toutes les questions qui sont traitées dans ce Mémoire. Elle est brève et peut suffire à la rigueur à encourager les tentatives de ceux à qui le temps manque pour faire de longues lectures. La seconde partie me paraît, par une précision plus grande et des développements indispensables, nécessaire pour achever ou entraîner la conviction.
Au premier abord, il semblerait que ce sont deux parties distinctes; cela vient de ce que l'une a été insérée dans le Bulletin de Thérapeutique {\), avant la publication de l'autre. Je leur conserve cette succession.
Quant au but, c'est celui qui fut désigné dans mon premier travail présenté à l'Institut il y a deux ans et demi :
K On peut nourrir les malades dont l'estomac, par faiblesse « ou impuissance , ne digère point ; les nourrir en se passant, « pour ainsi dire, de leur estomac ; faire ses fonctions et sans « lui, et aussi bien qu'il les aurait faites lui-même ; avec autant « de profit pour la nutrition et l'entretien de la vie . »
L'agent thérapeutique propre à atteindre ce but et la préparation de cet agent ne peuvent être que la propriété de tous ; ce travail entier sera l'œuvre de tous, si les savants, aux tentatives et aux lumières desquels je fais ici un appel, y répondent.
Une conscience satisfaite d'elle-même, l'honneur d'avoir suivi la voie des Spallanzani et des Sennebier, la satisfaction d'avoir cherché à propager quelque bien , me seront de douces récompenses.
(1) Sous le litre : De l'em/ploi des poudres mtrimentives (pepsine acidifiée), ressources qu'elles offrent à la médecine pratique ; 185*.
PREMIÈHE PARTIE.
APERÇU CÉWÉBAIi.
Le but de ce Mémoire n'est point de traiter du vice de sécrétion de l'estomac, mais de montrer qu'à l'aide d'un moyen tout physiologique, on peut guérir les accidents qui résultent de la jnauvaise digestion causée par le défaut de principe digestif ; nourrir, dès que cela est indiqué, les malades dont l'estomac trop faible repousse les aliments et les condimenis ; réparer leui s forces et celles mêmes de leur estomac, avant que ce dernier soit capable de reprendre l'exercicp complet de ses fonctions vivifiantes.
L'emploi du suc gastrique dans ces maladies, bien qu'efficace, répugne ; on doit y renoncer dans la pratique (l).
D'ailleurs, M.Boudault a montré que ce liquide est un mélange de détritus éliminés par l'excrétion gastrique^ et du produit de sécrétion utile (pepsine), indispensable pour digérer, bien connu depuis Schwan et Wasmann.
Ce dernier produit, agent de la chimie vivante qui s'opère dans l'estomac, s'obtient, à l'état pulvérulent, par des procédés chimiques variés, de la membrane muqueuse du quatrième estomac (caillette) des veaux, des moutons abattus dans les boucheries. Le Mémoire de M. Boudault (2) indique les procédés et les essais qui mettent tous
(1) Addition à un mémoire intitulé : Reciierclies ayant pour but^ etc., par M. Lucien Corviaart. Comptes rendus de l'Académie des sciences, t. XXXV. Paris, 1852; Bachelier, libraire. Voir de plus Moniteur dos Hôpitaux, première série, lome I, p. '285.
(2) Mémoire sur le principe digesli|, les préparations nutrimenlives cl les moyens propres à reconnaître et à mesurer leur aclion, par M. Boudault. Académie impériale de médecine, séance du 14 février 1854, et Moniteur des Ilôpilaux, IG février 1854.
Prenez un nombre sulTisanl de caillettes (40 estomac des ruminants), videz-les, retournez-les, cl lavez-les par un filet d'eau froide ; raclez la membrane muqueuse, réduisez- la en pulpe, faites-la macérer dans de l'eau distillée pendant 12licures; passez au filtre, versez dans la liqueur quantité suffisante d'acétale plombique ; recueilles; le précipité, faites-y passer un courant d'hydrogène sulfuré, tilirez de nopveau et desséchez rapide-
les pharmaciens à même de préparer et d'obtenir ce médicament avec toute sa force.
Mais, avant d'apprécier les faits cliniques qui se rapportent à son emploi, et pour bien comprendre, à priori, le médicament nouveau que je préconise, les détails que j'ai fournis dans mon Mémoire sur les aliments et les nutriments (1) forment une introduction nécessaire. ■■■ Il y est démontré, en effet :
A. 1» Que l'aliment n'est qu'une substance brute, sans vertu nutritive par elle-même, et qui laisse périr d'inanition celui qui ne digère point; que la digestion lui donne tout à coup une aptitude vitale, en vertu de laquelle il peut désormais concourir à l'entretien de la vie.
Dès lors, j'appelle expressément nutriment tout aliment qui a acquis l'aptitude vitale, qui par lui-même, sans aucune nouvelle préparation, peut, dès qu'il est absorbé par un être doué de forces assimilatrices, servir à l'entretien de la vie, en concourant soit à la composition, soit au jeu des organes, c'est-à dire qui est propre à nourrir même celui qui ne digère point ;
ment à une température inférieure à + 40» th. c, pulvérisez. La quanlilé de poudre qui, ajoutée à 15 grammes d'eau acidulée par 3 gouttes d'acide lactique, transformera 6 grammes de fibrine de veau fraîche et finement coupée dans un bocal agité de temps en temps, et maintenu 12 heures à une température de -f-iO" th. c, et donnera à la solution digeslive les caractères (point de précipité par l'acide nitrique, la potasse, etc., après l'action de la chaleur de 100" th. c, qui peut donner un léger trouble dû à l'albumine caséiforme, etc..) indiqués dans le Mémoire sur les aliments et les nutriments, formera une poudre nutrimenlive, quel que soit le poids de cette dernière.
L'énergie des ferments, quels qu'ils soient, ne se mesure point au poids, mais seulement à l'action fermentifère ; pour faire disparaître ce que cela peut offrir d'anomalie en pharmacie, on peut ajouter plus ou moins de gomme ou d'amidon suivant le cas, aQn d'avoir,'pourune poudre, un poids, égal, un gramme, par exemple.
Voyez plus loin la composition des poudres nutrimcntives nos 2, 3 (qui doivent contenir 3 gouttes d'acide lactique) et n» i.
N. B. A aucun autre caractère que celui de la digestion arlificielle dans un bocal, on ne peut reconnaître si ces manipulations ont conservé ou détruit (ce qui arrive souvent) le pouvoir thérapeutique de la poudre nutrimenlive.
Je le répèle expressément, quel que soit le procédé employé pour obtenir ce ferment digestif, les auteurs en ont donné beaucoup ( voir Muller, Schwan, etc., etc.); dès que celui-ci est apte à opérer la digestion de la quantité précitée de fibrine, il peut former la poudre nutrimenlive, et cet essai est la condition seule de l'assurance qu'on a un produit applicable en thérapeutique. L. C.
(1) Mémoire sur les aliments et les nutriments, par le docteur Lucien Corvisarl. Broch. in -8; chez Labé, libraire. Paris, 185*.
2° Qu'il y a réellement plusieurs sortes de nutriments, très-distinctes par leurs caractères physiques, chimiques et organoleptiques ;
3» Qu'une seule chose est nécessaire pour opérer celte transformation des aliments en nutriments; c'est cette pepsine acidifiée, celte poudre que j'appelle, à cause de son action spéciale, yOOMC^re nutrimentive ;
4» Que, sous l'influence de ce médicament tout physiologique, les aliments azotés subissent les mêmes modifications physiques, chimi-' ques et organoleptiques, qu'ils auraient subies sous l'influence du suc gastrique, et dans l'estomac même ;
50 Que cette poudre, à part un degré variable de force, a la même action pour transformer les aliments en nutriments, que sa pepsine soit extraite de la muqueuse d'un Carnivore ou de celle d'un herbivore; c'est-à-dire que sa vertu fermentifère est toujours semblable : démonstration d'un intérêt de premier ordre, et sur laquelle il ne peut rester un doute, soit qu'on examine mes expériences physiologiques, soit qu'on examine les résultats thérapeutiques;
B. Qu'à la condition de la présence du suc gastrique ou de cette poudre avec les aliments azotés et d'une température de-f- 40" th. c, le lieu où se fait l'opération est tout à fait indifférent ;
Que celte fermentation, c'est-à-dire cette digestion, ait lieu soit dans l'estomac vivant lui-même^ soit dans un bocal inerte (soit, comme pour prendi e un moyeu terme, dans une poche en caoutchouc, renfermant le ferment digestif et les aliments, mais introduite elle-même dans un estomac vivant, lequel donne ainsi ses mouvements et sa chaleur, mais non son suc gastrique), partout les aliments sont, de même, transformés en nutriments, doués encore, dans tous ces cas, des mêmes caractères physiques, chimiques et organoleptiques.
51 ces expériences physiologiques, variées un nombre infini de fois, démontrent qu'il n'y a qu'un seul agent pour faire la digestion, que, sous son influence, les aliments deviennent toujours assimilables, et qu'à l'aide de la force vive que contient la poudre nutrimentive on peut transformer partout les aliments en nutriments, on doit donc , à l'aide de l'usage de celle-ci, faire digérer et nourrir ceux dont l'estomac, par un vice de sécrétion, est privé de cet agent, de cette force vive, agent et foixe indispensables à la nutiHtion et à la vie.
Le succès de ma méthode devient donc la plus belle preuve de la vérité et de la solidité de mes précédentes études.
Ce but est assez élevé pour m'avoir attire beaucoup d'envie; aussi, pour n'être accusé ni de partialité ni d'aveuglement, les faits que je prends ici pour exemples ne sont point de ma pratique, mais ont été recueillis et rédigés par des confrères éclairés.
Mais d'ahord il faut se rendre bien compte des circonstances qui, dans l'état normal, sont propres à mettre en jeu la nutrition dans toute son énergie; on aura mieux présentes à l'esprit les conditions pathologiques oii les prises nutriraentives pourront réussir, et l'explication des insuccès dans les cas où l'emploi de ce médicament a été mal dirigé.
L'entretien de la vie, dans l'état de santé comme de maladie, exige :
1" Qu'on prenne des aliments (1); 2" Que l'estomac les garde ;
3° Que l'estomac sécrète le ferment digestif propre à les convertir en nutriments ;
4» Que l'estomac remue assez les aliments avec ce ferment pour les mélanger intimement, et les échauffe;
ô" Que l'économie absorbe le produit de l'action du ferment sur les aliments, c'est-à-dire les nutriments ;
6" Que l'économie assimile ces derniers.
Or, pour le premier et le dernier cas, trop de relard peut rendre toute ressource ultérieure inutile. De même que le défaut trop prolongé d'aliments fait perdre à l'estomac sa faculté digestive, en sorte que, bien qu'on rende à l'organe des aliments, il ne les digère plus : de même le défaut trop prolongé de digestion fait perdre à l'économie sa faculté assimilatrice ; en sorte qu'on a beau transformer les aliments en nutriments (soit à l'aide de son propre principe digestif, ou de la poudre nutrimenlive), l'économie ne les assimile plus.
C'est ainsi que l'expeclation prolongée peut frapper d'impuissance la méthode que je soutiens.
Dans le cinquième cas, cette méthode serait également impuissante ; mais il n'arrive que dans les dernières heures de la vie que les forces de l'absorption sont éteintes.
Reste donc à examiner le défaut de sécrétion, le défaut de trituration, et le défaut de séjour, c'est-à-dire le défaut des trois conditions essentielles aux facultés digestives, et à leur opposer une médication appropriée.
A. Défaut de sécrétion. — Je n'ai pas besoin d'insister ici pour faire comprendre qu'il n'y a point de digestion possible, si l'agent de la digestion n'est point sécrété par l'estomac; ni de développer la manière de suppléer à ce vice et de le guérir, puisque c'est tout l'objet de ce Mémoire.
B. Défaut de trituration. — Chacun comprendra facilement l'im-
(1) II est bien évideiil que la diète passagère ne tue ni en santé ni en maladie, mais que, trop prolongée, elle tue dans les deux cas. On la supporte mieux cependant dans la maladie, et surtout dansccrtaines maladies.
portance des mouvements de l'estomac pendant la digestion chez les malades, lorsqu'il se rappellera les expériences suivantes :
En coupant chez un animal les nerfs pneumogastriques, l'estomac, quoique sécrétant encore le principe digestif, perd ses mouvements périslaltiques et antipéristaltiques. Dès lors le principe digestif ne se mélange plus intimement avec les aliments, il en imbibe seulement la surface. Presque toute la masse, dès lors, reste indigérée, la surface seule se convertit en nutriments.
Ce qu'une expérience physiologique produit, comme on vient de le voir, la maladie peut l'opérer elle-même sans vivisection, et le défaut de digestion ne tenir qu'à l'immobilité des parois de l'estomac. C'est à cette fâcheuse immobilité qu'on peut parer, en excitant la contraction muscuieuse diminuée ou abolie pathologi^iuement, par l'administration de la noix vomique ou de son alcaloïde, la strychnine. Mais si dans cette tentative on échouait, il faudrait supposer que, en même temps que les muscles sont énervés, le principe digestif est aussi sécrété en moins grande abondance qu'il n'est nécessaire à la digestion.
Je prescris alors la poudre nutriraeutive n" 3, soit :
Poudre nutrimentive n" 1 (un ou deux grammes);
Strychnine, 3 milligrammes ; mêlez. A prendre au repas.
C. Défaut de séjour. — Il serait superflu de dire que les aliments qui ne séjournent pas assez longtemps dans l'estomac ne peuvent se digérer ; chacun sait que les membranes muscuieuse ou muqueuse du ventricule peuvent être pathologiquement si irritables, que le moindre contact des aliments peu digérés ou indigérés avec l'organe excite les douleurs et le vomissement. Je conseille, dans ce cas, la poudre nutrimentive n" 2, soit :
Poudre nutrimentive n» 1 (un ou deux grammes);
Chlorhydrate de morphine ou codéine, 1 centigramme ; mêlez.
J'insiste beaucoup sur ce mélange, et voici pourquoi :
Si on emploie les narcotiques seuls, comme on fait si souvent, et qu'il y ait réellement, avec cette irritabilité, vice de sécrétion, les narcotiques ne font qu'empêcher l'estomac de révéler, par la douleur ou le vomissement, l'état d'indigestiou des aliments. Dans ces cas , la médication narcotique seule est homicide, car elle laisse passer inaperçue l'absence de l'acte le plus essentiel de la digestion, la formation des nutriments. Une indolente et muette inanition laisse arriver la perte des forces assimilatrices, contre laquelle la médecine est complètement désarmée; tandis que le danger n'existe plus avec cette association.
C'est, du reste, à la sagacité des médecins do faire varier ces essais; car, malheureusement, jusqu'à ce jour, il n'est aucun signe différen-
tiel certain du manque de sécrétion, du manque de trituration ou de 1 hypereslhésie, en tant au moins que phénomène prédominant pour chacun ; ce sont cependant ces vices associés ou isolés qu'il s'agit de guérir. Il est vrai qu'on a en ces médicamenis d'excellents moyens de diagnostic, puisqu'ils montrent, par ce qui réussit, ce qui manque.
Dans certains cas, on pourrait mélanger moitié de la poudre n» 2, moitié de celle n° 3, s'il y avait atonie musculaire et hyperesthésie simultanées.
La poudre nutrimentive n° 1 est celle qui contient le principe digestif complet, doué de vertu digeslivc par lui-même (pepsine acidifiée), celle qu'il iaut employer la première.
Il est des cas oîi la prescription de la poudre n" 4, qui ne contient que la pepsine seule (inerte jusqu'à ce qu'elle ait rencontré un acide), est indiquée, c'est q'uand évidemment il y a hypersécrétion d'acide dans l'estomac.
Ce serait une bien grave erreur que de croire que le degré d'aigreur ou d'acidité des vomissements indique toujours chez les malades une sécrétion abondante ou trop abondante de suc gastrique. Tel suc gastrique, si acide qu'il en est corrosif, ne renferme que très-peu de pepsine et n'est pas propre à digérer ; les deux sécrétions, celle de l'acide, celle du ferment, sont tout à fait indépendantes.
Aussi, depuis longtemps, a-t-on renoncé à l'acide lactique préconisé dans les dyspepsies par M. Magendie et renouvelé par M. Handfield Jones, comme M. Debout l'a fait remarquer dans le Bulletin de Thérapeutique, 1854 (p. 299,6= liv.). C'est par la même raison que le mode de préparation du bouillon fortifiant (avec l'acide chlorhydrique dilué), indiqué par M. Verdeil dans la Gazette hebdomadaire, n" 40, 1854, ne fait que rendre le bouillon plus chargé, sans lui donner de qualité nutrimentaire. Sans doute , dans les cas où l'acide du suc gastrique manquerait, ces substances pourraient être utiles ; mais c'est le cas le plus rare.
Voici des faits concluants, chacun à son degré, et je les choisis pour cela.