E.E. Lefebvre, artiste-peintre, 1850-1889
En écrivant cette notice nous n’avons point l’intention d’exagérer l’importance de l’artiste auquel elle est consacrée, nous voulons simplement dire ce qu’il a été et laisser entrevoir ce qu’il aurait pu être, si la mort, qui se plaît à faucher nos artistes rouennais à leur aurore, n’avait point trop tôt fait tomber le pinceau de la main du peintre. On peut, sans faire tort à ses aînés, ajouter son nom à cette liste nécrologique qui commence par Géricault, comprend Sorieul, Aillaud, Jules Michel et finit par Daliphard et M"^® Parmentier-Morin que personne encore n’est venu remplacer dans cet art si brillant et si français de la miniature. Nous devions aussi ce souvenir posthume à l’ami qui avait bien voulu nous éclairer de
ses conseils en nous initiant à cette largeur de travail qu’il possédait à un si haut degré.
Ernest Eugène Lefebvre est né au Havre le 3 février 1850, à [midi, rue de Paris, 52, où habitaient son père Prosper Eugène Lefebvre, tailleur et sa mère Françoise Honorine Dominique. Le chef de la famille qui était originaire de Rouen ne tarda pas à revenir se fixer dans sa ville natale. Dès que l’enfant fut en âge de recevoir quelque instruction, ses parents le firent entrer à l’Ecole professionnelle, où sa première éducation se fit ; mais les ressources du ménage n’étaient pas considérables et ne permettaient pas aux parents de se priver trop longtemps des ressources que pouvait leur procurer l’intelligence de leur jeune fils. Aussi, dès le 2 novembre 1803, ce dernier fut-il placé comme petit clerc chez Le Prévost de la Poissonnière, notaire à Rouen, où il sut par sa conduite, sa bonne tenue et son caractère heureux conquérir non seulement l’estime, mais encore l’affection de son patron et des clercs de l’étude, et il nous faut ajouter, cà la grande louange d’Ernest Lefebvre, que cette affection lui fut continuée très vive et très sérieuse jusqu’à sa mort par ceux qui avaient été ses camarades ou ses supérieurs, et qui restèrent ses amis dévoués comme M^I. Genevoix, Le Gointe et Cavelier, notaires à Rouen. A ces qualités notre petit clerc joignait une belle écriture, ce qui lui permit de passer expéditionnaire le 2 avril 18G5 et caissier de l’étude le 1®*’ décembre de la meme année, c’est-à-dire dès l’àge de 15 ans et demi.
Ge poste de confiance fut occupé par lui jusqu’au 15 décembre 1873, époque à laquelle il entra à la ^Mairie de Rouen, où il fut attaché au bureau du Secrétariat. Pendant son séjour à l’étude, Ernest Lefebvre avait eu la douleur de perdre son père qu’il avait soigné avec le dévouement le plus absolu, ce (pii avait achevé de lui concilier toute la sympathie de ceux (pii furent témoins de sa belle conduite en cette cruelle épreuve. Depuis longtemps le futur artiste avait compris que son édu-
cation n’avait point été assez complète, et que, s’il voulait arriver à quelque chose, il fallait en combler les lacunes. Aussi les heures de liberté que lui laissait sou occupation journalière, il les passait soit à lire chez lui, soit à travailler à la Bibliothèque de la Ville, et c’est même ce besoin d’avoir du temps de reste et quelques loisirs dans la journée qui le poussa à entrer dans les bureaux de la Mairie où il avait ses soirées libres.
Dès 1870, la passion du dessin et de la peinture le saisit et, pour la satisfaire, il suivit le cours de l’Académie de peinture et de dessin, que dirigeait alors M. Gustave Morin avec tout le zèle et le talent qu’oii sait. Cet artiste si distingué et si original comprit ce qu’il y avait de dispositions chez ce jeune homme qui venait suivre ses leçons et il ne lui marchanda pas ses conseils. La semence tomba en bonne terre et germa. En effet, la liste des récompenses obtenues par Ernest Lefebvre, indique son assiduité aux cours et prouve le profit qu’il en retirait. En voici d’ailleurs le relevé que nous devons tà l’obligeance de M. E. Lebel, directeur actuel de l’école régionale de peinture.
1870 Classes élémentaires. 2® division. Médaille
1871 Tête copiée. — jNIention
— Ornement copié. E® division. Médaille
— Ornement massé. — Mention
— Eleurs copiées. — Médaille
1872 Académie copiée. — Médaille
1874 Animaux d’après le relief (têtes). Mention
1877 Figure massée d’après nature. Médaille
1878 Académie modelée d’après nature. Médaille
— — massée. — jMédaille
de bronze.
honorable.
unique .
honorable.
unique.
unique.
honorable.
unique.
argent.
de bronze.
Les succès de l’école ne suffisaient pas à satisfaire l’ambition du jeune élève qui aspirait à prendre part à la mêlée des
expositions publiques et à se voir accroché, fut-ce temporairement, contre les murs d’un Musée. Aussi fit-il ses débuts, dès 1876, en envoyant au Salon de Rouen, un portrait de sa mère, dans lequel Darcel constate « une certaine sèche- « resse que n’excuse pas la recherche du modelé » tout en trouvant « que les mains sont mieux étudiées que la tète » . C’est la seule fois, du reste, que nous verrons Ernest Lefebvre s’attaquer tà la figure liumaine. Nous connaissons encore de lui un ou deux portraits, mais ce sont plutôt des esquisses que des œuvres achevées. En tout cas, il sentit que ses aptitudes ne le poussaient point à la reproduction de la figure humaine et que la nature morte était le genre qui convenait le mieux à son talent. Il ne chercha point à forcer ses dispositions et trouva avec raison (pie l’exemple de Philippe Rousseau était hou à suivre. 11 se le tint pour dit et fit bien.
A partir de ce moment, Ernest Lefebvre devint exclusivement ce qu’on appelle en termes d’atelier un nature-inortiev . C’est encore au Salon de Rouen, en 1878, qu’il continue ses débuts et déjà il a trouvé sa voie. Il la suivra désormais carrément et avec des succès toujours croissants. Cette année-là, il envoie trois tableaux : Cantaloup et Raisins, Huîtres et Moules, et Un Poulet. Par une coïncidence assez curieuse, mais qui se reproduit encore assez souvent tant aux salons de Paris qu’aux salons de province, le meme sujet avait été traité par ^LM. Defaux, Bergeret et Claude, qui, eux aussi, avaient exposé des tableaux représentant des huîtres et le criti(pie du Journal de Rouen fait l’iionneur à notre jeune artiste de le citer après ces maîtres et de trouver que ses mollusques sont (( d’un ton fort juste ».
En 1879, E. Lefebvre qui a cessé, l’aimée précédente, de suivre les cours de l’Ecole de peinture, affronte le jugement du jury de Paris auquel il soumet deux toiles qui sont reçues : Les Pi'ovisions qA Le 77ic.L’artiste dut cependant se contenter do la satisfaction d’étre admis au Palais des Champs-Elysées,
car nous ne trouvons dans les Revues du Salon aucune trace constatant que la critique se soit occupée de ces taldeaux. C’est du reste le sort des nouveaux venus qui doivent en prendre leur parti, s’ils ne débutent pas par un coup de maître. Toutefois, il prit sa revanche cette meme année à Castres, où son
envoi acheté par la Société lui valut en outre cette médaille de bronze toujours si bien accueillie par ceux qui vont au feu la première fois.
Cet encouragement, si modeste qu’il fût ne laissa pas que de stimuler très fortement celui c[ui l’avait obtenu et qui eu moins d’une année lit des progrès considérables. 11 n’y eut qu’une voix, en eflet, pour acclamer le jeune peintre au sujet (les trois tableaux et du dessin qu’il exposa au salon de Rouen en 1880. Le succès fut complet, succès d’argent et succès de récompense. Les Confitures aux abricots et Les Confitures
aux prunes furent acquises par la Société artistique de Normandie et par la Société des Amis des Arts de Rouen qui possédait déjà Le Coin de cuisine. ^I. Darcel s'occupe surtout des deux premières toiles (ju’il trouve « d’une exécution « excellente » et dont il loue l’agencement en félicitant les deux Sociétés d’Art de notre ville d’en avoir fait l’acquisition. Ce sont en effet les deux compositions maitresscs qui firent connaître l’artiste et appelèrent sur lui l’attention des connaisseurs. Du reste, elles lui valurent la médaille d’or alors qu’il n’avait obtenu à Rouen aucune récompense.
Le Coin de cuisine avait déjà paru au commencement de cette même année 1880 au salon de Paris où il est déjà signalé dans le livret comme appartenant à la Société des Amis des Arts de Rouen. Le critique du Journcd de Rouen s'occupe de l’envoi de l’artiste normand et en parle en ces termes :
(( M. E. E. Lefebvre, du Havre, montre une touche grasse et « facile dans la réunion de choses qu’il a intitulée : Un Coin (( de cuisine. La patte d’un tourteau sort d’un pot de terre « grise soulevant le couvercle tout luisant de vernis orangé (( comme les potiers du Midi en fabriquent tant aujourd’hui. « Peut-être le pot est-il bien petit pour un crustacé armé d’une « si grosse patte ? ^lais cela importe peu. Des huîtres tombant « d’un panier, des champignons de couche et un flacon de con- (( serves de pêches accompagnent cette pièce centrale avec qucl- « ques bouteilles vertes au long col reléguées dans le fond.
« Evidemment ^1. E. E. Lefebvre s’est préoccupé de la « façon d’exécuter de M. Rergeret. 11 a voulu être large (( comme lui et arriver du premier coup. H risque de traîner « sa couleur comme si elle était visqueuse et n’osant pas don- « lier le ton ferme du premier coup, il s’attarde dans les gris U qui nuisent à l’elfet de son ensemble. »
^laurice Gérard (Gabriel Lafaille) le critiijue du Nouvelliste de Rouen est plus sévère, peut-être trop : Un Coin de cuisine. (( Sous ce titre, dit-il, M. Ernest Lefebvre a envoyé une nature
« morte dont les tons sont assez crânement posés, mais où a l’on reconnaît aussitôt une grande insufilsance de travail. Il « y a certainement de la facilité dans ce petit morceau de « peinture, mais je le soupçonne d’avoir été brossé en deux (( heures de temps et fait de chic. Il y a notamment des huî- (( très qui s’échappent d’une bourriche à gauche et qui me (( semblent avoir manqué de modelé. » Cette critique ne saurait être acceptée complètement, car Ernest Lefebvre brossait largement, c’est vrai, mais il travaillait sérieusement les tableaux qu’il exposait, et les peignait toujours d’après nature sans jamais faire de chic. J’ai vu de lui sur la fin de sa vie des petits tableaux lâchés (comme on dit), mais ils étaient faits pour un marchand qui les payait si peu que l’artiste était obligé de les brosser en une séance. Gela ne compte pas dans l’œuvre dupeintre et constitue d’ailleurs une rare exception. La conscience était une des qualités de notre ami et il en a toujours fait preuve dans sa vie, quelque fût sa position, clerc, caissier, employé ou artiste. A cette grande qualité s’en joignait une autre qui n’était que la conséquence de la première car, contrairement aux habitudes des artistes en général, Lefebvre avait de l’ordre jusqu’au bout des ongles. C’est ainsi qu’après sa mort la famille a trouvé dans ses papiers deux cahiers dont l’un contenait les croquis de tous ses tableaux avec les indications de leurs destinées postérieures et les noms des villes où ils avaient été exposés, ainsi que des acquéreurs, et l’autre formait un livre de vérité, c’est-à-dire une nomenclature de toutes les toiles exécutées par l’artiste avec le prix de vente et le nom du possesseur. Ces deux documents nous ont été communiqués avec beaucoup de bienveillance et nous ont été d’une grande utilité pour la rédaction de la présente notice. Nous tenons ici à adresser tous nos remerciements à MM. Blondel et IL Schultz, beaux-frères du peintre, qui en sont propriétaires. On n’a pas toujours la bonne fortune quand on veut retracer la vie d’un artiste d’avoir sous la main des notes aussi précieuses.
Au Salon de Paris de 1881. E. Lefebvre n’envoya qu’un seul tableau intitulé Gelée de pommes. Comme le titre l’indique assez, la composition représentait des pommes avec tous les accessoires nécessaires pour les transformer en gelée, tels que bassines, écumoires, balances, pains de sucre, pots en verre, etc. Quelle était la Amleur de ce tableau dont nous n’avons pas gardé le souvenir ? D’après les deux croquis que nous avons sous les yeux, la composition était heureuse et s’agençait bien ; l’effet devait en être agréable. Toutefois
il faut croire ([ue la peinture laissait à désirer, car les deux criticpies du Journal de Rouen et du Nouvelliste ne soufllent un traitre mot de ce tableau, malgré leur habitude très consciencioTise et très utile aux biographes de passer en revue toutes les œuvres des artistes normands. Quoi qu’il
en soit, la Gelée de pommes fut envoyée la meme année, croyons-nous, à l’Exposition de Castres, où elle trouva acquéreur; elle était accompagnée d’une autre nature morte Raie et Céleri qui, après avoir figuré à l’Exposition de Montpellier en 1881, fut achetée par la Ville de Castres pour son Musée.
L’année suivante, Lefebvre se souvenant du succès obtenu à Rouen en 1880 avec ses deux tableaux de confitures, envoie aux Champs-Elysées des « Confitures de prunes^ ce qui fait dire à M. Darcel que le jeune peintre « en est encore à la « période des Confitures, que M. Ph. Rousseau avait inaugurée (( jadis parle beau tableau du ]Musée de Dieppe ». Le critique après avoir décrit la composition ajoute : « tout est posé sur (( une table en avant d’un fond gris verdâtre. Ce fond triste « nous paraît enlever tout ressort à la composition. Il nous « semble que, de même que les paysagistes mettent une tache (( rouge pour faire valoir leurs verdures, M. E. Lefebvre aurait (( dù mettre une tache jaune, plus jaune que le jaune éteint de (( son écumoire, pour faire valoir les violets des prunes qui « sont la dominante de son tableau. Celui-ci est triste et sans (( accent ». Ce jugement venant d’une plume aussi autorisée put affecter l’auteur, mais nous sommes persuadé ([u’il lui fut fort utile et qu’il lui valut plus de profit qu’il ne lui causa de chagrin. Voilà, en effet, de la saine critique que bien des salonniers devraient étudier pour pouvoir donner quelque intérêt et quelque utilité à leurs revues. 11 ne sufïit pas de citer un tableau et de le décrire en style plus ou moins spirituel, il faut encore dire à l’artiste en quoi il a péché et lui indiquer ce qu’il aurait dû faire, mais pour cela il faut s’y connaître et c’est ce dont on se préoccupe le moins ; aussi combien de ces revues de salons inutiles au public, inutiles aux artistes, fâcheuses même pour leurs auteurs. Les Confitures de prunes figurèrent quelque temps après à une Exposition organisée à Caen, et trouvèrent un asile fort honorable au IMiisée de cette Ville.
Voulant tirer bon parti des conseils qui venaient de lui être donnés, d’une façon si compétente, E. Lefebvre se remit avec ardeur au travail et prépara son envoi à l’Exposition de Rouen qui avait lieu cette meme année et où il envoya trois toiles : Les Cerises^ Armes orientales et Instruments de musique. Cette dernière composition valut à l’artiste un article très élog'ieux de M. E. Souchières, qui fit le compte rendu de ce salon dans le Nouvelliste de Rouen au lieu et place de M. !M. Gérard : « A côté, une bonne nature morte d’un de nos a jeunes peintres rouennais, E. Lefebvre. Sur une table « recouverte d’un riche tapis aux fleurs verdoyantes, brodées « auplumetis, sont entassés des instruments de musique, des <( violons, de vrais stradivarius « culottés » comme les dossiers « des vieux sièges en cuir de Cordoue et retenant des valses « de Métra éparpillées sur la table, une mandoline côtelée « chargée d’incrustations, pareille à celle qui servait à « Marie-Antoinette et que possède dans sa riche collection un « amateur connu de notre AÛlle. C’est assurément une des (( meilleures natures mortes que nous devons à M. E. (( Lefebvre, une des plus vibrantes, des plus colorées, des plus (( harmonieusement composées. C’est là, œuvre de maître « peintre, et àl. E. Lefebvre a su sortir à son honneur de la « banalité qui est souvent le partage de ce genre de peinture ». (œtte toile que la Société des Amis des Arts acheta est légèrement critifjuée par ^1. Darcel qui trouva « d’un ton un peu « froid la partition ouverte derrière les instruments de niusi- « (pie », ajoutant (pie c( ce blanc cru détonneun peu danscecon- (( cert roux d’instruments à corde ». Nous-méme dans un rapport fait à l’Académie de Rouen sur le prix Rouctot décerné à un artiste normand exposant, nous donnions sur fartiste l’appréciation suivante : (c M. Lefebvre au contraire est un vail- (( lant qui cherche et trouve l’ins})iration. Il y a du bon dans (( son exécution. Scs compositions sont bien agencées et « peintes avec adresse, ce qui ne gâte rien. Cet artiste a fait
(( de grands progrès qui ont été largement récompensés cette « année. Courage, Monsieur, mettez encore plus de distinction « et de finesse dans vos tons et vous arriverez à vous faire « une belle place parmi vos rivaux » .
Au moment où nous émettions cette appréciation du talent de l’artiste dans la séance puldique de l’Académie de Rouen, en août 1882, E. Lefebvre était dans toute la joie de son ame, car deux mois après, le vingt-quatre octobre 1882, il devait épouser la belle-sœur d’un de ses amis intimes, M. Blondel, aujourd’hui manufacturier distingué à Saint-Léger*du-Bourg- Denis, Mathilde Quitard, de Fécamp. L’intelligence, la grâce et la beauté de la future avaient séduit notre ami qui trouva d’ailleurs dans cette union, malheureusement trop vite brisée, le bonheur pour le restant de sa vie. La nouvelle famille l’accueillit du reste à bras ouverts et le caractère affectueux du jeune marié fut bien apprécié de ceux cpii devinrent ses parents par alliance. 11 y avait d’ailleurs entre les jeunes époux profonde sympathie et similitude de goûts, car aussitôt le mariage accompli, la jeune femme se mit avec entrain à l’étude du dessin et de la peinture et lit de rapides progrès ; dès l’année 188G, c’est-à-dire au bout de trois ans à peine, elle se sentait en mesure d’exposer à Rouen.
L’année 1882 fut exceptionnellement heureuse pour le peintre comme pour l’homme ; les tableaux qu’il expédia alors aux Expositions de province trouvèrent acquéreurs ; c’est ainsi qu’une toile Conserves cV abricots^ envoyée à Nice, fut achetée par M. D..., architecte de cette ville et que les Fromages qui figuraient à l’Exposition de Fécamp restèrent au ^lusée de cette ville dont E. Lefebvre était devenu pour ainsi dire un des citoyens par son mariage.
Tout souriait donc au jeune ménage et Les apprêts cV un déjeuner qui figurèrent au Salon de Paris en 1883 ajoutèrent encore par leur succès à cette félicité et valurent au peintre cet article élogieux de M. M. Gérard: « M. Eugène Lefebvre.
« Les apprêts cViui déjeuner. C’est-à-dire unj ambon entamé « bien rose et bien appétissant, un homard, des fruits et une (( l)elle cruche verte au contour de lacpielle j’espère que les « déjeuneurs auront l’esprit de ne pas toucher, car je soup- « çonne par sa forme qu’elle doit contenir de l’eau claire. « Cette nature morte est très bien peinte dans une coloration (( chaude et harmonieuse ». A côté du projet de ce tableau qui ligure dans l’album d’esquisses de la famille nous trouvons en marge les notes suivantes écrites au crayon, qui indiquent combien l’artiste se préoccupait de sa toile avant de la couvrir. Nous copions textuellement: « Supprimer la cuiller à prunes. « — Herbes marines . — Reporter la bouilloire plus vers la garce goulette. — Voir celle de Dupuis (un marchand d’antiquités de (( Rouen). — Peindre avec l’énergie la plus forte. — Que tout soit (( fait solidement. — Voir si le flacon de conserves doit être c maintenu ou remplacé. — Ajouter dans le coin quelques Imî- (( très dans l’ombre et une ou deux ouvertes. — Chercher le « relief, mettre du piquant dans l’exécution ». Nous ne renouvellerons pas ce genre de citation, bien (|ue presque tous les croquis portent des annotations analogues, mais celle-ci nous a paru typique et donnant bien l’idée du soin que l’artiste ap})ortait à la conception et à l’exécution de ses œuvres. Le tableau qui méritait d’ailleurs les éloges que nous avons raj)portés fut ensuite exposé au Havre et acheté i)ar la Société artistique de cette ville. Entre temps, deux amateurs de Fécamp se rendaient ac([uéreurs, savoir : M. Legrand d’une nature morte: Casque et épée Henri //et M. Leborgne {L'Une Brioche avec les accessoires accoutumés.
Le livre de crocpiis ne contient aucun projet de la composition envoyée au Salon de 1884 et représentant Un Antiphonaire accompagné de vieux ciboires, relicpiaires, etc. Cette toile valut à son auteur les compliments de la criti([iie locale ; Maurice Gérard, notamment, trouva cette « nature morte « chaude de ton... tout à fait reniar(|uable. (]’est, dit-il, une
« étude de vrai coloriste et j’appelle sur elle l’attention des « amateurs ». Pour faire valoir les pages ouvertes de son antiphonaire et établir la partie lumineuse de son tableau, E. Lefebvre avait tenu dans une ombre sourde tout le reste des accessoires et c’est ce que Darcel lui rei)roclie discrètement. (( C’est peut-être l’excès des sacrifices que nous repro- « clions à ^I. Lefebvre, du Havre, dans la nature morte dont (( un antiphonaire forme la note lumineuse. L’autre in-folio (( couvert de veau fauve luisant, sur lequel s’appuie le livre « ouvert, le reliquaire émaillé et des argenteries dorées bien (( que d’un ton très juste sont de colorations trop sourdes ; un « rappel, atténué si l’on veut, de la page blanche que, au centre, « frappe la lumière n’eùt pas nui à l’unité du tableau et lui (( eut donné plus d’ampleur et plus d’agrément ». Ce défaut, dont le i)eintre devait se défaire plus tard, se retrouva dans une toile commandée par ^1. Legrand, de Fécamp, et représentant un très beau reliquaire, une des pièces remarquables du ^Miisée de la Bénédictine de cette ville. Là, aussi, les sacrifices sont exagérés et les lumières trop rares.
Dès cette année même, 1884, E. Lefebvre avait compris le danger de ce parti pris d’éclairage restreint, car au Salon de Rouen ses tableaux se maintenaient dans une gamme plus claire. D’ailleurs les deux premiers Chez V Anliquaire et Salade aux œufs durs n’étaient pas à vendre, ils appartenaient à des amateurs qui voulurent bien les laisser figurer à l’Exposition de notre ville ; quant au troisième. Un Coin de console^ il trouva acquéreur à son tour. Dans ces })roductions, E. Lefebvre faisait montre d’une habileté de main extraordinaire (ju’il conserva jusqu’à la fin de sa vie, mais à laquelle se joignit plus tard une grande largeur d’exécution. A ce moment on lui reproche avec raison cette tonalité verdâtre, qui lui avait été déjà signalée et qu’il écarta dans la suite et (quelques duretés et sécheresses qui se comprenaient mal à coté d’une facture aussi adroite. La main s’était assouplie plus vite que l’œil, ce
qui prouve ])icn que le travail de la pâte et le maniement de la brosse si parfaits qu’ils soient ne sidïisent point et sont impuissants à rendre une œuvre irré[)rocliable si riiarmonie des tons et des valeurs laisse à désirer. Il faut que tout s’équilibre ensemble, travail manuel et travail intellectuel.
En novembre, un amateur de Toulouse acquit des Poires et Conserves qui avaient été envoyées à l’Exposition do cette Ville et trois compositions dilTércntcs rei)résentantunc Salade aux œufs durs furent achetées })ar M. S. de Ilull déjà possesseur de Chez V Antiquaire^ M. L. C., de Paris et M. U.... de Bordeaux.
De|)uis longtemps les succès de Bergeret empêchaient LefebATe de dormir, aussi ce dernier clierclia-t-il à chasser sur les terres du maître en })eignant aussi ce ([u’en terme de cuisine on appelle du coquillage. 11 lui fallait d’ailleurs A'arier un peu son ré[)ertoire sous peine de tomber fré([uemment dans le meme sujet. Et puis, cpiel est le })eintre de natures mo»des qui ne s’est pas atta(pié aux huîtres, crevettes, homards, poissons, etc. Votre artiste prit \millamment son parti et envoya au salon de Paris de 1885 un Etal de marchande d' huîtres ([ui lui Aadut d’étre })lacé sur la cimaise, ce qui n’est pas un mince honneur, si l’on sait combien cette jdace eiiAdée est peu accessible aux exposants de proA'ince cpii n’ont point dans le jury des maîtres ou des protecteurs puissants. 11 en est de meme d’ailleurs des récompenses (pie sommiit le mérite seul ne sulïit })as à obtenir, aux Champs-Elysées comme ailleurs où le savoir-faire vaut mieux (pie le saAoir. Le critiipie du Nouvelliste de Kouen adresse ses })lus vives félicitations au peintre ([u’il coni])are, avec un sourire toutefois, à Ph. llousseau et à Yollon. Ouant à M. Darcel il fait encore ses réserves. Al )rôs aAmir décrit le tableau, il ajoute : (( Les fonds d’un (( gris Aœrt s’harmonisant a\œc la couAœrte Aœrte d’un ba(piet (( de terre ont troj) d’inq)ortance et nuisent au principal (pii « mampie d’éclat et de gaieté, malgré la note blanche des
« œufs et le gris clair des huîtres ouvertes. Quand le sujet, « comme ici, manque d’intérêt, il faut lui en donner par la « couleur et la lumière. » Toujours et avec raison la leçon à côté de la critique. Reconnaissons d’ailleurs, pour être juste, que ce tableau très réussi, malgré les défauts relevés ci-dessus, méritait riionneur qui lui était fait et pouvait à ce moment être regardé comme le chef-d’œuvre de l’artiste. La composition était heureuse et se tenait parfaitement d’un bout à l’autre. La toile eut du être acquise par la ville de Rouen pour son Musée ([ui eût pu avoir ainsi un bel échantillon du talent de son enfant adoptif ; elle n’en lit rien et n’en fut point punie, car plus tard un heureux hasard lui permit, sans bourse délier, de mettre dans ses galeries une composition plus line encore du peintre, ainsi que nous le verrons plus loin.
Cet Etal de marchande dliuitres fut exposé au Havre en cette même année 1885 et eut l’honneur d’être reproduit dans l’Almanach illustré ])uhlié avec beaucoup de goût et de soin j)ar le Courrier du Havre. Grâce à l’obligeance de la direction de ce journal que nous remercions bien sincèrement, nous })ouvoiis mettre sous les yeux de nos lecteurs cette reproduction du tableau de notre ami, ainsi que celle du Régal normand dont nous allons bientôt parler.
E. Lefebvre figurait en môme temps à l’Exposition de ^Montpellier, où il envoyait Les Parchemins., toile de 8, qui fut vendue, et Un plat ddiultres., toile de 15 qui, de Montpellier s’en alla à Reims où elle trouva acquéreur. Même succès de vente pour des Crevettes au Salon d’Amiens, sans compter neuf autres tableaux que l’on retrouverait chez des amateurs de Rouen. L’artiste, comme on le voit, travaillait ferme et fut récompensé de la peine ipi’il iirenait. Ce n’était que justice, c’est vrai, mais ce n’en était })as moins heureux, car on pourrait citer des noms de beaucoup d’artistes, même ayant plus de talent et de renommée (jue Lefebvre cpii ne trouvent j>as à vendre leurs productions, malgré la valeur de ces dernières.
C’est au Salon de Paris de 1886 que fit sou apparition le fameux coclion de lait dressé sur un plat de faïence de Rouen avec accompagnement de homard, de potiron, de vases eu cuivre et eu terre, etc. Ce Régal normand était Amritablemeut appétissant au double point de vue de la cuisine et de l’art, rissolé bien à point et très brillamment peint en pleine pâte et avec beaucoup de brio. Aussi, les félicitations de la presse rouennaise ne se firent pas attendre et M. Darcel s’étendit assez longuement sur ce tableau. Après quelques légères critiques de détail sur la nature des vases de provenances diverses placés au second plan, il ajoute : « !Mais tout ceci n’im- « porte qu’à la couleur locale ; quant à celle du tableau, elle « est claire et lumineuse, obtenue, il est vrai, à l’aide de ce <( fond d’uu gris verdâtre qu’alfectionnent la plupart des peintres (( de nature morte. Qu’ils se placent donc ainsi que plusieurs (( l’ont fait cette année devant un fond réel et qu’ils enlèvent (( là-dessus tout ce ipii leur plaira d’y mettre. !M. Lefebvre (( est assez fort pour suivre le conseil )>. Le maître s’est enfin déridé et il reconnaît que l’artiste est « fort)). Ce dernier a du être bien satisfait de cet éloge que ne prodigue }>as son auteur. ^1. ^1. Gérard de son coté n’est pas moins élogieux pour l’exposant qu’il trouve « décidément un excellent peintre (( de nature morte )) et dont le tableau « est digne de l’auteur « des superbes huîtres de l’année dernière )).
Des Champs-Elysées le Régal normand revint à Rouen figurer à l’Exposition de cette ville et y trouva le meme succès près du })iiblic et des connaisseurs. ^1. Darcel lui-méme revient volontiers à l’artiste : « Lorsipie nous avons parlé, « dit-il, avec éloges lors du Salon, du Cochon de lait dont le c( drap d’or est si bien rissolé que M. E. Lefebvre appelle un Ré- (( gai normand^ bienipi’il soit de tous pays, nous avons fait (( observer que les faïences méridionales juraient avec le titre « donné à cette peinture très régalante en elfet )). M. P. Delesques (pii inaugurait cette année-là dans le Nouvelliste
de Rouen la série de ses critiques artistiques ne se montre pas moins juste envers notre compatriote auquel il accorde les éloges qu’il méritait. A Rouen, le Régal no>'niand était accompagné d’une autre toile représentant des Bibelots orientaux . qui, si elle n’eut pas les honneurs de la presse, fut néanmoins distinguée par un connaisseur qui la paya à beaux deniers comptant.
Ernest Lefebvre dut marquer d’une pierre noire l’année 1887 (|ui lui apporta son premier et son seul échec. Ilâtons-nous d’ajouter que cet échec fut du au sujet du tableau et non à sa facture. Voilà bien en elfet la vanité des calculs humains. L’artiste veut frapper un grand coup pour attirer sur lui l’attention du public et il envoie un tableau dans le centre (hupiel se détaclie une tête de veau dans une mare de sang. Le jury pris de scrupules assez incompréhensibles empêcha le coup de pistolet de partir et refusa le tableau. Cette décision s’explique peu, cnr la toile comme peinture n’était pas inférieure aux précédentes et la preuve c’est que plus tard, comme nous le A'errons, l’artiste gratta la tôte de veau, la remplaça par des homards sans toucher au reste dutal)leau qui fut reçu aux Champs-Elysées. Nous savons I)ien qu’en cet an de grâce 1890, le jury renouvela cet exploit maladroit en refusant sous un prétexte ridicule une autre nature morte d’un maître. Il faudrait pourtant bien s’entendre. Que les sujets immoraux soient rejetés, rien de mieux, il y a là une haute question d’honnéteté publi([ue (laquelle soit diteii])assant est fort peu respectée en ce moment), cpiestion sur laquelle on ne doit jamais transiger. ^lais si vous refusez une malheureuse tête de veau saignante, voire inénie une ceinture de pierreries, où vous arrêterez-vous ? Si vous êtes logi(pies, il vous faudra exclure du Louvre tous les tableaux dans lesquels une tête humaine coupée joue un i-ole, et aussi le cochon éventré de Rembrandt et rejeter du ^lusée de Rouen les têtes de suppliciés de Géricault qui sont autrement hideuses (pi’une tête d’animal que
l’on voit chaque jour à Total du boucher. Je sais l)ieii que le jury u’avoue jamais le vrai motif et sauve la situation en motivant sou veto pour cause d’insuhisanco de la peinture, Je sais bien aussi que la décision est sans appel, mais ce n’est ni plus juste, ni moins mesquin pour cela.
Tous les pays ne furent pas aussi sévères, nous allions employer un autre mot, pour notre concitoyen qui vit, cette année-là, ses tableaux reçus comme d’habitude à Nantes, à Montpellier et à Rennes où ils furent meme récompensés et achetés.
Pour ne pas subir de nouveau les caprices de ses juges. E. Lefebvre retourna à ses confitures de prunes qui franchirent cette fois sans obstacle les barrières qui défendaient le Salon de Paris en 1888 contre l’invasion des importuns ; mais le mauvais sort n’était pas conjuré; car, soit par hasard, soit à dessein le tableau’ fut placé juste au-dessus de celui de M. Lhermitte qui était certainement un des clous du salon et par suite eût à subir les inconvénients d’un voisinage des plus écrasants, meme pour un maître. Cette toile que nous plaçons en tête de Tœuvre de notre ami est ainsi décrite par M. Darcel.
« Les Confitures de M. E. Lefebvre, du Havre, rentrent (( dans la catégorie des natures mortes rayonnantes dont j’ai (( déjà parlé. Au centre une soupière de faïence blanche à « fleurs, àlarseille ou Niderviller, pleine de vertes-bonnes (( d’un vert un peu acide. En arrière-plan, à gauche d’autres « vertes-bonnes dans une manne d’osier brun et à droite des (( prunes violettes de ^lonsieur, s’écroulant d’une grande bas- (( sine de cuivrejaune. Entre les deux un pain de sucre encore (( enveloppé de sa chemise de papier bleu bien qu’entamé. (( Des balances et quelques prunes gisent à Textreme droite (( sur la table brune et de nature indécise ainsi que le fond, « suivant la pratique ordinaire des peintres de nature morte. (( Quelques sécheressss dans l’exécution semblent à reprendre
(( dans les parties claires de cette vaste nature morte qui a la (( malchance d’etre exposée au-dessus d’un des meilleurs « tahleaux du Salon, celui de ]\I. Lliermitte dont la touche est (( si grasse et la lumière si harmonieusement distribuée. )>
Les Cou fil U res reparurent quelques mois après au Salon de Rouen et lurent achetées dès le premier jour par la Société artistique de Normandie, acquisition que regrettait le critique du Journal de Rouen lorsqu’il disait : « C’est avec un certain (( regret (pie nous avons vu le cachet de la Société artistique « sur l’important tableau de .M. Ernest Lefebvre, les Conftu- (( res^ parce que si le IMusée ne possède rien de notre copro- {( vincial, cette œuvre eût été un excellent souvenir de son (( séjour à Rouen. ]Mais il est probable que, suivant les précé- (( dents, si la Commission d’acquisition du ^lusée l’eùt désiré, (( la Sociélé eut A^olontiers cédé ses droits de premier acqué- (( reur en faveur de la Ville qui supporte tous les frais de (( l’Exposition, et qui a l)ien le droit de jouir de quelques « privilèges. » Tel est l’adieu fort honorable et fort mérité (pieM. A. Darcel adressait à ]M. Ernest Lefebvre, sans pressentir que c’était le dernier article (pi’il lui consacrait. Comme nous l’avons dit plus haut, les Confitures acquises par la Société artistiipie furent comme tous les autres achats de cette société mises en loterie et gagnées par un billet dont le possesseur ne se fit point connaître et six mois après le tirage, délai réglementaire écoulé sans réclamation, elles furent accrochées dans les Galeries du Musée de Rouen ([ui possédait déjà du peintre <\qs Poires^ petite toile sans importance.
Cet envoi au Salon de Rouen se complétait par un Canard aux olives qui ne mampiait « ni de saveur, ni de ragoût » et qui fut acheté par un amateur, croyons-nous.
Au moment meme où l’Exposition de Rouen s’ouvrit en 1888, Ernest Lefebvre quittait })our toujours la \ ille qui était de})uis son enfance, sa patrie d’adoption, pour aller s’installer définitivement à Paris. En agissant ainsi, il espérait cpie
le voisinage des Maîtres, leurs conseils, le frottement artistique (le chaque jour, rétude dans les ^lusc'^es, la revue des Expositions sans iioiul)re et des vitrines des marchands de la capitale agrandiraient ses idfîes, ouvriraient à son esprit des horizons nouveaux et lui aideraient à gravir les échelons (pd conduisent àla ^laîtrise et à laCéléhrité. C’est donc plein d’espérance qu’il alla s’installer à Paris, cité des Fleurs, 27, avenue de Glichy, avec sa jeune femme. Hélas! l’illusion ne fut pas de longue durée ; il fallait compter avec la maladie et toutes ses conséquences. M'"*^ Lefebvre fut prescpie aussihU menacée de subir une très grave opération pour combattre un kyste (|ui apparaissait d’une façon inquiétante au cou. Cependant avec des soins de chaque jour le danger fut conjui*é. Un espoir trompeur revenait au logis.
Ce fut donc assez tranquillement qu’Ernest Lefebvre pu préparer et achever les deux toiles qu’il envoya au Salon de Paris de 1889, savoir: Avant le déjeuner et Homards. De ces deux compositions, la première gardait trace des préoccupations de l’artiste et était inférieure aux ConfUares de l’année précédente, la main était un peu plus lourde, les tons moins lins, l’agencement des olqets moins heureux. La seconde, selon nous, était préférable, elle n’était autre que rancienne toile dont nous avons déjà parlé, seulement l’artiste avait passé le rasoir sur la fameuse tète de veau (pi’il avait remplacée par des homards en laissant intacts tous les fonds et tous les accessoires. En somme, l’envoi était des plus honorables et ce})endant pas une récompense, pas une mention ne vint couronner ces dix années de travail, d’elTorts et de bittes pendant lesquelles l’artiste avait fait des progrès incontestables. C’est une situation terrible que connaissent tous les artistes de })i'ovince qui n’ont point eu l’heureuse fortune de faire leurs études dans l’atelier d’un maître influent et nous ne pressentons pas la lin de cet état de choses. La solution, nous en avons bien iieur, ne sortira jias plus du Champ-de-Mars que
(les Cliamps-Elysées, et les exposants devront toujours se persuader (pie le jugement de la postérité leur rendra la justice ([u’on leur aura refusée en ce monde. C’est peut-être consolant, mais dans une limite donnée.
Quoi ([u’il eu soit, Avant le déjeuner et les Homards pri-
rent part au (mncours que la Société des Amis des Arts de lîoueu ouvrit entre les artistes normands et valurent à leur auteur un ra}>pel de Médaille d’or. M. G. Dubosc ([ui, dans le Journal de liouen lit d’une façon si compétente la criti(pie de ce concours, consacre à E. Lefebvre l’article suivant :
(( Il rentrerait alors au raim* de nature morte et l’on sait si
(( les })eiiitres s’y enteudeiit dans cet art d’accommoder lesres- « tes, M. E. Lefebvre y est passé maître, sans toutefois se « renouveler beaucoup ; il connaît comme })as un la façon de « faire miroiter les objets, de faire reluire ]>ar des accents (( décisifs enlevés, d’une main preste et expéditive, la surface (( brillante des métaux et le j)oli des cuivres et des argents ; « mais on demanderait un peu j)bis d’imprévu dans cette (( facilité exubérante de facture. La grande toile : Avant le (( déjeuner^ où il a entassé sur une table de cuisine des linî- (( très, des citrons et un moulin à poivre (jue surmonte un (( coiu[)otier où se dresse une pyramide de ])ommes montre (( avec moins d’intensité les babitnelles ([ualités de cette (( adresse ingénieuse, i\L Lefebvre gagnerait cependant à « débarrasser sa praticpie de cet asj)ect luisant et vitrifié (pii « lui semble coutumier. Cette turbulence de faire et cette (( aisance sans façon de la manière trouvent avec plus d’agré- « ment leur emploi dans la toile où il oppose les ronges vio- (( lents de la carapace granuleuse d’un homard à l’émail vert « et luisant d’une terrine brossée largement. Le dessin d’une « de ces bouteilles de Lénédictiiie (pii sont d’un si joli })rofil (( aurait gagné à être serré de })lus })rès. »
Que le lecteur nous pardonne les citations, })cut-étre troj) nombreuses, cpie nous avons faites des articles de criti(pie provo([ués par les tableaux de notre coni})atriote, mais c’était, croyons-nous, le seul moyen de donner la note impartiale du talent de l’artiste et d’éviter la monotomie de l’opinion (run seul. Nous n’avons jms eu beaucoup le choix des auteurs à citer, car à notre connaissance aucun des salonniers de Paris ne s’est occupé d’E. Lefebvre, ces Messieurs se bornant toujours à étudier les œuvres des maîtres sans chercher à découvrir les talents nouveaux. Nos deux guides ne jiouvaient être dès lors ([ue les criti([iies du NouvelUsle et du Journal de Rouen et, en citant l’opinion de M. Darcel, nous étions toujours sûrs d’étre dans le vrai.
Nous avons dit dans le courant de cette étude que Lefel)vre était devenue une des bonnes élèves de son mari. On en a eu la preuve au Salon de Rouen, où elle a exposé en 1886 untal)leau de prunes et deux tableaux de Heurs : Papavoines et Boules de neige et Hortensias. Ces toiles reçurent des connnisseurs un accueil très flatteur, et les journaux en parlèrent coniine il convenait, nous croyons même que plusieurs des productions de la jeune artiste furent achetées tant à Rouen (\UQ dans (pielques autres villes où elle exposa, notamment à Nîmes où elle obtint en 1888 une mention honorable.
Après avoir étudié l’œuvre du peintre, il nous reste à donner la liste à peu prés exacte des récompenses qu’il obtint en province. 11 débuta en 1879 par obtenir à Castres une ^lédaille de bronze et d’un seul bond il compiiert à Rouen une Médaille d’or l’aimée suivante. Caen lui décerne une ^lédaille d’argent en 1883, et Amiens une semblable récompense en 1884, puis })lus tard une ^Médaille de vermeil. Enlin de 1884 à 1888 il obtint des Médailles d’argent aux Expositions de Rennes, Montpellier et Versailles avec rappel dans ces deux dernières villes; Dijon et Nîmes lui donnent en 1888 et 1889 des Médailles de bronze ; enfin, la Société des Amis des Arts de Rouen qui lui avait acheté tant de tableaux couronne la carrière du peintre en lui accordant un Rappel de ^lédaille d’or à la suite du Concours normand en 1889.
Ce succès devait être le dernier. Dans les jiremiers jours d’octobre, une des sœurs de M'“® Lefebvre se mariait à Fécanq) et naturellement toute la famille assistait à cette cérémonie. De retour à Paris quehpies jours après, ^l”‘“ Lefebvre tomba malade et succomba en moins de huit jours à une lièvre typhoïde dont les soins dévoués de. son mari ne [)iirent conjurer les tristes effets. De même Lefelivre avait soigné son père avec la plus grande tendresse liliale, de même à Paris, ii’ayant pu trouver de garde-malade, il l'esta ces huit longs jours au chevet de sa chère femme sans la (putter d’un
instant, impuissant à empêcher les progrès d’un mal grandissant avec une terrible rapidité. Le 19 octobre sa pauvre compagne succombait et l’époux resté seul n’avait plus que la triste consolation de ramener son corps à Fécamp. La mort n’avait pas fini son œuvre. E. Lefebvre frappé au cœur, n’eut plus le courage de rentrer au logis vide et ne retourna plus à Paris. Ses beaux-frères l’entraînèrent à Saint-Léger et à Darnctal près d’eux et cherchèrent à adoucir son chagrin, rien n’y fit, six semaines ne s’étaient pas écoulées qu’un nouveau cercueil s’ouvrait pour reces'oir le corps du pauvre artiste qui s’était éteint au Havre chez un de ses cousins, le samedi 30 novend)re 1889 à trois heures du matin.
La famille réunit à nouveau ceux que la mort n’avait séparés (ju’un instant et le lundi 2 décembre le corps d’Ernest Lefebvre rci)osait pour l’éternité dans le cimetière de Fécamp près de l’épouse qu’il avait si bien choisie, et ce fut la fin de sept années de bonheur. Les obsèques eurent lieu au milieu d’un grand concours de parents et d’amis qui avaient tenu à rendre les derniers devoirs à celui ([ui avait su se faire aimer d’eux ; par un sentiment délicat, le suprême adieu fut adressé à l’artiste aimant ])ar un ami, presque un frère et }>ar un peintre distingué. C’était bien honorer la mémoire du mort.
Voici d’ailleurs les touchants adieux adressés -par M. E. Hlondel :
« Avant de fermer pour toujours cette tombe, je veux, ^lessieurs, dire un dernier adieu à cet homme généreux et bon, ([ui fut longtem})s mon ami, avant de devenir mon beau-frère.
(( Son ardente persévérance ne connaissait point d’obstacles, il travaillait sans relâche, troj) même, hélas pour sa santé; ])oursuivant le but pour leipiel la nature l’avait si puissamment doué.
« 1 1 avait un véritable tempérament pour la carrière (ju’il s’était choisie, fortilié par une étude approfondie de tout ce qui
touchait à sou art, étude chcromcnt ac([uisooudc péuil)los veilles, eu dehors des occupations rpii durent d’al)ord sul)veuir aux l)esoius de sou existence.
(( Le succès couronnant scs premiers efforts, lui avait assigné dès longtemps une place marquée parmi les peintres de nature morte, et là n’était pas seulement limitée sa puissante faculté de produire. Nous possédons des portraits qui, dans ce genre, sulliraicnt à laisser de lui un souvenir inoubliable.
(( A la satisfaction des succès acquis, vint bientôt s’ajouter celle d’une alliance qui doubla scs forces et continua à affermir son talent.
(( L’épouse chérie qu’il avait choisie apportait en effet chez lui, avec la joie du foyer, chère à toute àmc aimante, comme une flamme nouvelle qui devait vivifier l’œuvre naissante d’Ernest Lefebvre. Ses productions à dater de cette époque, en témoignent assez.
(( Cette chère sœur, enfin, docile aux leçons de son mari, passé maître, devenue camarade d’atelier, faisait ses premiers pas et produisait clle-mémc des toiles d’une réelle valeur.
(( C’est à ce premier essor que la mort arrachant au foyer cette douce compagne, vint porter à notre ami, à notre frère, le coup fatal.
« L’éloignement de l’atelier, où ces deux êtres si étroitement unis d’affection, de sentiments comme de goûts, avaient pu entrevoir au milieu des succès présents les rêves d’avenir, ne put calmer sa vive douleur.
« Ce cher ami, frappé au cœur, ne pouvait supporter cette perte.
(( Nous l’avons vu impuissant, avec les secours de l’art, à calmer sonniîd, s’affaiblir, s’éteindre de jour en jour.
(( Il n’est plus !
« Pleurons-le, Messieurs ! Mais admirons aussi, dans sa cruelle fatalité, la réunion si touchante en ce dernier asile, de deux âmes aujourd’hui doublement unies par le ciel.
« Chère ^Mathilde, nous te rendons ton bien-aimé qui n’a pu vivre sans toi.
(c Adieu Ernest!
« Adieu mon ami !
(( Adieu mon frère ! )>
A son tour M. Dieterle, maire de Criquebeuf, conservateur du musée de Fécamp et ami du peintre, prit la parole en ces termes :
((Je viens rendre un dernier hommage à la mémoire d’Ernest Lefebvre, qui appartenait à la grande famille des artistes français.
((Je dois, Messieurs, maîtriser ici une véritable émotion, car j’avais eu la bonne fortune d’avoir son amitié. Cette amitié avait pris naissance le jour où il s’était adressé à moi, en ma qualité de conservateur du Musée de Fécamp, pour offrir un tableau au Musée ; depuis elle s’est toujours resserrée.
(( Ernest Lefebvre était une nature affectueuse et un artiste enthousiaste ; son art, après ses affections de famille, tenait, je crois, la plus grande place dans son cœur. 11 avait acquis, sans maître, par sa propre volonté et son ardeur au travail, un talent réel comme peintre de nature morte.
(( Dans cette dernière année, où après avoir quitté Rouen, il était venu se fixer à Paris, j’ai été souvent témoin de ses efforts ; j’entends encore ses projets de tableaux, ses espérances, de pouvoir faire là de grandes toiles dans lesquelles il mettrait mieux encore tout ce qu’il sentait comme coloriste. Les débuts, me disait-il, avaient été difficiles }>arce qu’il s'était trouvé éloigné d’un centre artistique ; il avait eu le grand bonheur de trouver une compagne, qui, non seulement aimait les arts, mais qui était aussi une artiste peintre.
(( Ernest Lefebvre est né au Havre en 1850, il a commencé à exposer en 1878 et a obtenu des médailles aux expositions d’Amiens, Dijon, Caen, Montpellier, Rouen, Le Havre et Versailles ; il y a encore quehpies jours, le jury du concours
des artistes de la Seine-Inférieure lui décernait un rappel de médaille d"or. Enfin les musées de presque toutes les villes possèdent de ses toiles, mais c’est au nom du musée de Fécamp que je salue la mémoire d’un de ses donateurs.
« Messieurs, notre département perd un de ses enfants qui a travaillé avec persévérance pour occuper noblement une place dans l’art français, et nous pouvons ajouter qu’Ernest Lefebvre a laissé des œuvres qui honoreront toujours son nom. »
Ernest Lefebvre méritait d’ailleurs tous ces témoignages de sympathie. Nous avons dit ce qu’il avait été enfant et jeune homme. Plus tard il ne démentit aucune des bonnes qualités qu’il avait montrées dans sa jeunesse. D’un caractère aimant et sympathique, il sut se créer de durables amitiés ; homme d’ordre, sérieux, prudent et travailleur infatigable, il avait su s'élever et conc[uérir dans la société un rang fort honorable ; quant à son art, il l’aimait avec passion, avec emportement. C’était un plaisir de lui montrer de belles choses, c’était un bonheur pour lui de parler peinture et surtout d’en faire et quel enthousiasme quand il était à son chevalet en train de reproduire sur une toile un sujet qui lui plaisait ! Avec quelle furie, la tête et la main travaillaient ! La palette ne tardait pas à se couvrir de tons chauds et brillants qui passaient rapidement sur la composition ébauchée. Pour augmenter ses ressources, il avait dû se résoudre, lorsqu’il quittala ^lairie vers 1880 à donner des leçons. Nous qui avons été un de ses amis et de ses élèves nous pouvons dire quel soin, quel zèle et meme quel dévouement il apportait dans cette sorte de fonction bien souvent ingrate. Après son installation à Paris, il venait à Piouen deux fois par mois continuer ses conseils à ceux qui les lui avaient demandés, et cela par tous les temps et parfois au milieu de ses soucis les plus grands.
Si Ernest Lefebvre avait ses élèves qu’il aimait et qui l’aimaient, il avait aussi ses maîtres préférés qu’il adorait. Quand
nous disons scs maîtres nous entendons désigner par là les artistes dont le talent lui était le plus sympathique. A Fécamp. il avait eu roccasionde voir Philippe Rousseau, un de ses dieux auquel il avait voué un culte profond. Aussi n’avait-il pu résister au désir de lui soumettre quelques toiles et de lui demander son avis. Nous nous rappelons encore en quels termes émus le jeune peintre i)arlait de ralTabilité avec laquelle notre Chardin moderne l’avait accueilli, des bons conseils qu’il en avait reçus, et des encouragements qui lui avaient été donnés. Bref, E. Lefebvre revint enchanté et quand il parlait du maître, il ne tarissait pas d’éloges sur l’homme et sur le peintre. 11 n’est besoin d’ajouter que la mort du maître allligea son protégé à ce point que ce dernier lit exprès le voyage de Paris pour assister à la vente de l’atelier de Philippe Rousseau et rapporter quchjue relique, mais, déception profonde, il fallut revenir les mains vides, car tous les accessoires de l’atelier se vendaient à des prix tellement élevés que la modeste position de notre ami ne lui permit d’obtenir aucune enchère.
àl. J. -P. Laurens qui frécpientait aussi ]>arfois la plage de Fécamp l’été, s’intéressait également à M. E. Lefebvre ; il lui dit meme un jouiMpi’il le suivait atteutivement aux Expositions de Paris. A peine installé dans la capitale notre compatriote alla le voir, il en reçut quelques conseils mais la mort vint rompre ces relations à peines nouées.
Avant de terminer cette notice, il nous reste à dire queh[ues mots d’une face, inconnue })Our le })ublic, du talent de M. E. Lefebvre ({ui n’était pas seulement peintre, mais aussi graveur. Ce fut peut-être par occasion qu’il mania la pointe, mais nous n’en devons ]>as moins mentionner trois planches gravées i>ar lui.
La i)rcmière représente le portrait de l’artiste. Les épreuves (‘U sont })lus (pie rares, car nous croyons (juc la planche a peu tiré; peut-être la famille voudra en obtenir (piel([ues épreuves (pii ne seront jamais satisfaisantes, le cuivre se ressentant
trop de rinliabileté de celui qui travaillait. La seconde est un portrait ovale de Boïeldieu qu’il avait fait pour le Centenaire du compositeur Rouennais, mais le vernis joua des tours au graveur encore inexpérimenté qui en voyant son insuccès recommença sa planche et la termina en une nuit. La différence entre les deux compositions ne consiste absolument que dans ce détail que le premier portrait est dans un cadre surmonté d’une lyre, tandis que le second n’est entouré que d’un simple trait.
Le bagage du graveur n’ajoute rien à la renommée du peintre car ces trois planches dénotent quehjue inexpérience du métier.
Ici se terminent les quehpies pages qui résument ce que nous savons sur Ernest Lefebvre et « que nous avons cru devoir consacrer à sa mémoire. C’est un juste souvenir donné au professeur et à l’ami, c’est aussi un modeste monument élevé à celui (|ui ne fut pas le })remier venu, à l’artiste qui se serait certainement fait un nom dans le genre de peinture qu’il avait adopté, si Dieu lui avait prêté vie. Dans tous les cas, c’est un hommage mérité, rendu selon nos forces à un brave et honnête homme et à un peintre consciencieux qui n’eut pas le teni])s de développer sou talent. Les toiles qu’il laisse présentent un intérêt incontestable et, de son vivant meme, une des compositions exposées à Rouen en 1880, passa à la salle Drouot, par suite de décès ou pour toute autre cause et atteignit le prix pour lequel elle avait été vendue par l’artiste à une des deux Sociétés artistiques de Rouen. C’est là un critérium assez sùr qui donne à penser qu’ainsi que nous l’espérons le nom d’Ernest Lefebvre ne tombera i)as dans l’oubli et qu’aucun discrédit ne viendra frai)per ses œuvres. Ce ne sera d’ailleurs que justice.