LE DINER DES CINQ
Lundi 6 mars 1882. — Reprise aujourd'hui de notre ancien dîner des Cinq, où manque Flaubert, où sont encore Tourguéneff, Zola. Daudet et moi. Les ennuis moraux des uns, les souffrances physiques des autres. amènent la conversation sur la mort — la mort ou l'amour, chose curieuse, c'est toujours l'entretien de nos après-dîners, — et la conversation continue jusqu'à onze heures, cherchant parfois à s'en aller de là. mais revenant toujours au noir sujet.
Daudet dit que c'est une persécution chez lui. un empoisonnement de la vie. et qu'il n*est jamais entré dans un appartement nouveau, sans que ses yeux n'y cherchent la place et le jeu de son cercueil.
Zola dit que sa mère étant morte à Médan, et que l'escalier se trouvant trop petit, il a fallu la descendre par une fenêtre, et que jamais il ne rencontre des yeux cette fenêtre, sans se demander qui va la descendre, de lui ou de sa femme : « Oui, la mort depuis ce jour, elle est toujours au fond de notre pensée, et bien souvent — nous avons maintenant une veilleuse dans notre chambre à coucher. — bien souvent la nuit, regardant ma femme qui ne dort pas, je sens qu'elle pense comme moi à cela, et nous restons ainsi, sans jamais faire allusion à quoi nous pensons, tous les deux... par pudeur, oui, par une certaine pudeur... Oh! c'est terrible cette pensée — et de la terreur vient à ses yeux. — Il y a des nuits où je saute tout à coup sur mes deux pieds, au bas de mon lit, et je reste, une seconde, dans un état d'épouvante indicible. »
« Moi, fait Tourguéneff, c'est une pensée très familière, mais quand elle vient, je l'écarté ainsi, dit-il en faisant un petit geste de dénégation de la main. Car pour nous autres, le brouillard slave a quelque chose de bon... il a le mérite de nous dérober à la logique de nos idées, à la poursuite extrême de la déduction...
Chez nous, voyez-vous, on nous dit, lorsque vous vous trouvez dans un chasse-neige : « Ne pensez pas au froid « ou vous mourrez! » Eh bien, grâce à ce brouillard, dont je vous parlais, le Slave en chasse-neige ne pense pas au froid, et chez moi l'idée de la mort s'efiace et se dissipe bientôt. »