SUR LA SEINE A CINQ HEURES
Lundi 10 décembre 189 4. — Sur la Seine à cinq heures.
Une eau violacée, sur laquelle filent des bateaux bruns, avec une frange d'écume blanche à l'avant, sous un ciel tout rose, dans lequel s'élèvent d'un côté la Tour Eiffel, de l'autre les minarets du Trocadéro, dans l'azur d'édifices fantastiques de Contes de fées.
Jamais Paris, dans la criée courante des journaux du soir, dans l'enchevêtrement des voitures, dans la rapidité volante des bicycles, dans la ruée affairée des gens, dans le coudoiement brutal des passants, ne m'est apparu si nettement, comme une capitale d'un pays de la Folie, habitée par des agités.
Jamais aussi, le Paris de ma jeunesse, le Paris de mon âge mûr, ne m'a paru aussi miséreux que le Paris de ce soir.
« Oui, disais-je, ce soir chez Mme ..., ces nouvelles lumières du gaz, du pétrole, de l'électricité, ces lumières crûment blanches et sèchement découpantes, quelles cruelles lumières auprès de la douce et laiteuse lueur des bougies! Et comme le xvme siècle a bien compris l'éclairage de nuit, mettant en douce valeur la peau de la femme, en la baignant d'une lueur assoupie et diffuse de veilleuse, dans l'enfermement
de tapisseries crème, où la lumière est bue par la laine des claires tentures. »
1er mars 1895
Vendredi 1er mars. — Une attention charmante de Mme Rodenbach. Elle m'a envoyé, ce matin, un gros bouquet de roses, apporté par son blond bébé, sur les bras de sa bonne, avec ce gentil billet du père : t Constantin Rodenbach apporte à M. de Goncourt le respect et l'admiration du siècle prochain, dont ils seront tous les deux. »
Le bébé parti, j'ouvre la Libre Parole, et je suis agréablement surpris d'y trouver un article, pareil à ceux du temps où j'étais en communauté de cœur avec Drumont, et où il s'associe avec ceux qui me fêteront.
Alors les heures qui n'en finissent pas d'une journée, au bout de laquelle il y a une chose émotionnante, et l'impossibilité de rester chez soi, et le besoin de se promener au dehors, avec des yeux qui ne voient pas, et sur des jambes qui ne savent où aller.
Une queue interminable, et une entrée si mal organisée, qu'au bout de quarante minutes sur l'escalier, Scholl perd courage et abandonne le banquet. Enfin, en dépit d'un garçon qui se refuse à me laisser entrer, j'ai pu me faufiler dans le salon du haut tandis que Daudet est allé s'asseoir en bas, à la salle du banquet.
De chaudes, de nerveuses poignées de main m'accueillent, et l'une de ces mains est la main de Lafontaine, me tendant un petit bouquet de violettes, entouré d'une carte de sa femme, sur laquelle est écrit : Henriette Maréchal, le rôle joué en 186o.
L'on descend pour dîner, et descendant l'un des degrés du haut de l'escalier tournant, je suis frappé du bel et grandiose aspect de cette salle à manger, ayant la hauteur de deux étages, avec son éclairage
a giorno, avec l'heureuse disposition de ses tables de trois cent dix couverts, et dans le bruissement d'aimable et joyeuse humeur des convives, s'installant.
J'ai Daudet à ma gauche et le ministre à ma droite, le ministre encore grippé, qui me dit gentiment avoir refusé de dîner la veille, chez le Président de la République, voulant se réserver pour mon banquet.
Le dîner est au dessert, Frantz Jourdain se lève, et lit des dépêches de la Belgique, de la Hollande, des dépèches des goncourtistes Cameri et Vittorio Pica d'Italie, des dépèches d'Allemagne, parmi lesquelles se trouvent ces deux lignes de Georges Brandès :
Tous les écrivains Scandinaves seront avec moi, aujourd'hui, quand je crie : Gloire au maître initiateur!
Introduction : Edmond et Jules de Goncourt.