LA CRECY ET NINETTE
Puis les fondateurs du diner dinent à tour de rôle les uns chez les autres, et l'un d'eux, Farjasse, les recevant chez lui à Neuilly, on y pend la crémaillère joyeusement.
« Tu sais bien... quand Gérard de Nerval s'est pendu... nous avons été voir... Oh! la sale rue, et un
temps!... te rappelles-tu, Farjasse? J'ai touché le barreau... Eh bien, c'est depuis ce jour-là... Ah! ça m'a fièrement porté bonheur d'y avoir touché!... »
La créature qui parlait était magnifiquement belle, belle à la façon de ces éphèbes de l'Italie au xvie siècle que Raphaël accoude dans le songe immortel de la jeunesse, et dont la tendresse et la pureté de lignes montrent comme une fleur de beauté mâle, comme l'adolescence d'un Dieu. Ses yeux noirs, profonds, brûlants et doux, n'étincelaient pas comme une flamme : ils rayonnaient comme un foyer. Toute pâle, le rose d'une rose thé transperçait par moments l'ambre de sa peau aux joues, au bout des doigts, aux coudes. Sa bouche était si rouge, qu'elle semblait fardée; elle demeurait entr'ouverte sans être bête : comme aux lèvres d'une femme endormie, le souffle d'un beau rêve semblait y voltiger. Une opulente chevelure noire où roulaient des reflets bleus se torsadait sur sa tète. Elle était tout en blanc. Une robe de dentelle d'Angleterre — une robe inouïe ! — moutonnait autour d'elle comme une écume d'argent. Pour tous bijoux, un collier de perles noires se balançait à son cou. laissant pendre, où commençait la robe, une grosse perle en poire.
A côté de la Crécy, — ainsi s'appelait cette magnifique brune, — vous eussiez vu Ninette, une petite blonde. Le contraste était parfait, et le repoussoir trouvé par la Crécy parfaitement trouvé. Ninette ou plutôt la Ninette était blonde comme les blés. Elle diminuait le plus possible son front sous ses cheveux tortillés en boucles folles. Figurez-vous une petite figure toute rose, toute blanche, chiffonnéeet chiffonnante, toujours en mouvement; des yeux bleus, des regards de toutes couleurs, malicieux, railleurs, pétillants ou voilés de ces tendresses et de cette incertitude que les peintres antiques donnaient au regard de Vénus; un nez fait comme le monde, de rien, mais mieux; vingt-quatre petites dents à mordre, qui riaient à tout propos dans
une bouche mutine et fraîche comme un fruit... un gamin, un lutin! mille grimaces, des coquetteries de perruche, des mines de singe gâté, un diable au corps par tout le corps, une rage- de remuer, de plaire, de parler, de rire, de cabrioler, de grignoter, de changer de place, de caprice, de voix, de vin, de physionomie, d'assiette, d'humeur; un babil, une pantomime, une gentillesse à la longue agaçante, comédienne, nerveuse... bref, la Ninette était ce feu d'artifice que les Chinois tirent à table. Son costume était exactement le costume de la Crécy, à cela près que sa robe était une robe de mousseline des Indes, et son collier, un collier de marcassite.