LA FOLIE*, LE LAVOIR CELESTE
La vie lamentable continue; la pièce mise en répétition est retirée ; la femme de Charles l'a abandonné ; il essaie vainement de lutter, la folie le prend.
Chaque jour augmentait en lui le trouble de ce bienêtre intime que fait dans l'homme la conscience de la raison. Entre lui et les sensations se rompait peu à peu
la chaîne des rapports, et se glissait ce quelque chose d'interrompu et de mort qu'une mère folle sentait entre son baiser et la joue de ses enfants. Il se faisait lentement en lui le travail sourd d une existence qui se décomplète, et où, dans une résolution indéfinissable de la constitution vitale, dans la disjonction des organes, chacun des sens, chaque partie du moi, désagrégée et isolée de l'être, semble perdre le pouvoir de se correspondre et de réagir de l'une à l'autre. Il sentait s'opérer en lui le désaccord de l'agent de l'intelligence avec les organes corporels. Il sentait sur toute la surface de son corps cette diminution de sensibilité, cet émoussement du sens du tact, qui commence sa perversion, et, par un phénomène bizarre, ses fonctions et ses actions lui semblaient privées de la sensation qui leur est propre, de la jouissance qui en est la suite.
Douloureux mystère! que la folie ne soit presque jamais la nuit complète des idées, la déportation d'une intelligence dans un monde de visions qui arrache le transporté au souvenir de sa patrie morale, de sa raison perdue! Dans ces âmes hallucinées, dans ces cerveaux qui se pétrifient, il y a des retours, des jours, des lueurs; il y a même chez quelques-uns la certitude, l'affreuse certitude que ce qui habite leur tète est un mensonge, que ce qui guide leurs actes est une possession, que ce qu'ils croient, que ce qu'ils entendent, que ce qu'ils touchent, que ce qu'ils goûtent, est un jeu cruel et qui les trompe! Elle existe, cette certitude, jusque dans les folies les plus prononcées ; et l'exemple est là de ces fous qui, voyant le rire des visiteurs, leur souhaitent de n'être jamais fous! Mais, avant cela, avant le mal incurable, quand l'irraison commence, quand la folie n'est qu'une tentation, qu'un nuage, quand elle chatouille et tàte le cerveau qu'elle a marqué, mais qui ne dort pas encore dans sa main de plomb, — qui dira les étreintes, les souffrances, le débat épouvantable, ce duel désespéré de la pensée qui vacille et se sent glisser, et glisse, enivrée de l'air de
l'abîme et luttant encore, et s'accrochant à ses dernières idées saines, comme le vertige s'accroche à des broussailles? Oui dira l'humiliation de cette faculté d'orgueil, la torture de cette raison? Et maintenant, faites déchirer par toutes ces douleurs un homme ayant mis toutes ses espérances précisément là, dans ce cerveau, un homme qui s'était flatté d'en régler la fièvre et d'en tirer la fortune de son nom et l'immortalité de ses idées; qu'il sente entre lui et ce qu'il voulait faire le voile s'épaissir; qu'il sente la veille et le lendemain de sa pensée lui échapper; qu'il sente s'en aller pièce à pièce l'organe-roi de son existence, et l'harmonie d'un monde à naître se briser en lui, — vous aurez le supplice de Charles.
Il résista, lui aussi. Et, ramassant un jour ses forces et son énergie, il voulut lutter une dernière fois sur son terrain. Il se jeta à une table, et se mit à travailler furieusement, écrivant, écrivant, couvrant en courant des pages d'écriture, et jetant tout haut des mots sans suite en l'air.
Puis il laissa retomber la plume, et vint se rasseoir accablé, et comme vaincu, au coin de la cheminée, sur un fauteuil qu'il ne voulut plus quitter.
Voici une des pages qu'il avait écrites : « ... Je me trouvai dans un lavoir immense. Ce qui l'éclairait était semblable à une pierre de jaspe transparente comme du cristal. De l'eau du cuvier s'élevait cette odeur si suave, que Marie-Madeleine laissa derrière elle en rendant l'esprit. Tout autour, des anges, pâles et blancs, doucement rayonnants, semblables à un soleil d'hiver, vêtus de robes bleu tendre, ou de robes blanches., ou de robes roses, des anges aux ailes d'or, agenouillés comme des laveuses à la rivière, lavaient des âmes. Et le battoir dans leurs mains divines sonnait avec la douceur de la voix des harpes, et chantait comme un refrain de travail : Amen! Alléluia! D'autres anges demi-courbés déballaient les
mannes pleines d'âmes plus ou moins souillées, cellesci innocentes et presque blanches, celles-là toutes salies et noircies par la vie, comme l'Inconnu noirci par le brandon enflammé de saint Grégoire. Et d'autres à la porte, un lis, une croix, ou une branche de verdure à la main, le sourire d'une infinie charité dans les yeux, recevaient les paquets d'âmes, tenant, pour livre de blanchisseur, un livre d'azur, le livre de vie de saint Jean. Des échelles blanches allaient jusqu'à la voûte où les plus jeunes anges, couronnés de marguerites, s'élançaient d'un pied volant et se croisaient, montant sécher au ciel la lessive des âmes, pendues comme des paires de bas... »
Ici, il avait abandonné son idée, et avait écrit jus qu'au bas de la page en grosses lettres : Charles Demailly, Charles Demailly, Charles Demailly, — comme s'il avait craint que son nom n'échappât à sa mémoire!
Sœur Philomène.
Une délicate et touchante histoire arrivée à l'hôpital de Rouen et contée par Bouilhet, à un déjeuner chez Gustave Flaubert, fut l'origine de ce roman, l'un des plus émouvants et des plus exquis des Goncourt.
L'œuvre s'ouvre par la ronde de nuit de la Mère supérieure dans la salle d'hôpital; une jeune religieuse l'accompagne : c'est sœur Philomène.